La journée est réglée immuablement, les études succèdent aux cours du
matin; après le déjeuner, on se repose; à 1 h. 1/2 les cours reprennent;
à 4 heures, les études recommencent. On dîne, on se promène dans le
parc, ou l’on danse à la salle de réunion. Puis on va dire bonsoir à Mme
J. Ferron, dans son cabinet.
Je n’ai pas voulu aller au bonsoir hier, je n’ai pas encore accepté de
vivre si près et pourtant si distante d’elle.
Ici, personne n’est surpris de cette froideur: les anciennes y sont
accoutumées; les nouvelles, trop heureuses d’être libres, ne se soucient
pas de se confier à leur directrice.
Pour beaucoup, je le vois, Mme Jules Ferron n’a d’autre rôle que de
prêter l’appui d’un nom illustre au fonctionnement de l’École; Rôle de
parade! escompte d’une signature, qui doit amorcer le public, et
rassurer nos familles sur l’esprit et la moralité de Sèvres!
Comme c’est la méconnaître.
Il ne faut pas longtemps pour surprendre la pensée d’une telle femme,
puisque Sèvres est son œuvre.
Elle veut nous préparer à vivre par nous-mêmes, à nous suffire, sans
qu’une défaillance arrête notre mission de professeur. Elle veut que
Sèvres nous donne cette force virile sans laquelle on s’aventure
désarmé. Brusquement, nous cessons d’être des écolières, qu’une
directrice écoute avec intérêt, nous sommes des êtres responsables et
libres, nous ne devons attendre d’elle, qu’un mot d’estime ou de blâme.
Elle vit dans un monde d’idées si fières, si triomphantes, qu’elle
n’admet pas, un instant, la possibilité d’être incomprise, méconnue, ou
ce qui est pis, de se tromper.
Sa froideur, le respect glacial qu’elle inspire, font partie de ce
système d’éducation qui me semble aller contre la nature.
Que fera-t-elle de moi?