SUITE DES AVENTURES DU NAIN

Le nain s'en fut à petits pas, la tête penchée sur sa poitrine,

plongé dans des pensées qui l'absorbaient entièrement. Il allait sans

appréhension. Qu'aurait-il redouté? Tout ce qu'il y avait de mendiants,

de vagabonds dans Séville connaissaient le Chico;

Le petit homme ne craignait donc rien, si ce n'est la rencontre d'une

ronde de nuit. Mais il avait la vue perçante, l'ouïe très fine; il était

vif et leste comme un singe, et, en cas d'alerte, l'exiguïté de sa

taille lui permettait de se faire un abri de tout ce qu'il rencontrait

sur sa route: borne, tronc d'arbre ou simple trou.

S'il était sans appréhensions, par contre, il était très perplexe. Remué

jusqu'au fond de l'âme par la plainte de Juana disant qu'elle mourrait

de la mort de Pardaillan, le Chico, sans mesurer la portée de ses

paroles, avait promis de le rechercher et de le ramener vivant, laissant

ainsi entendre qu'il était persuadé que le chevalier était vivant.

Or, c'était tout le contraire. Chico avait de bonnes raisons de croire

que celui qu'il considérait comme un rival avait été proprement occis.

Aussi, tout en marchant sous le ciel étoile, il bougonnait, l'air

furieux:

«J'avais bien besoin de promettre de le chercher. Que vais-je faire

maintenant? Le Français, c'est certain, à l'heure qu'il est, son corps

doit rouler dans les flots du Guadalquivir, et c'est bien fait pour lui!

Tiens! Pourquoi est-il venu me voler le coeur de Juana?»

Ayant ainsi manifesté ses sentiments contre son rival, il reprit le

cours de ses réflexions.

«Je ne suis pas une bête, tiens! J'ai bien compris que les hommes

de Centurion avaient préparé une embuscade dans la maison où je le

conduisais. Si don César n'a rien trouvé, c'est que le corps a été jeté

dans le fleuve.»

Il réfléchit un moment, l'index posé au coin des lèvres, sur lesquelles

se jouait un sourire rusé.

«A moins que le Français ne soit enfermé dans une des caches secrètes de

la maison. Tiens! c'est qu'il y en a des caches dans cette maison, et je

ne les connais pas toutes. Mais pourquoi? Cette idée lui parut absurde.

«Non! ce n'est pas pour le relâcher que la princesse l'a attiré chez

elle!» reprit-il. Il s'arrêta un instant et réfléchit:

«Pourtant j'ai promis à Juana. Alors, que faire? Aller visiter les

caches que je connais?... Et si, par malheur, je trouve le Français

vivant! Il faudrait donc le prendre par la main et le conduire à petite

maîtresse?... Est-ce possible?...»

Une expression d'angoisse inexprimable crispa ses traits et, farouche,

il pensa:

«Je suis un homme et je suis riche, maintenant, et je suis bien fait,

m'a-t-on dit, et, à part ma petitesse, je n'ai nulle infirmité ni

monstruosité. Pourquoi une femme ne voudrait-elle pas de moi? Juana, si

grande près de moi, hélas! est toute petite à ce qu'on dit. Si elle le

voulait, je ferais d'elle la femme la plus heureuse du monde. Je l'aime

tant! Oui, mais suis petit, voilà! Alors personne ne veut de moi, elle

pas plus qu'une autre. Pourquoi? Parce que le monde se moquerait de la

femme qui oserait prendre pour époux un nain!...»

Il mit brutalement ses petits poings sur ses yeux et, de nouveau, la

lutte reprit dans cette conscience aux abois:

«La princesse, qui est une savante, m'a dit qu'on atteignait les gens

plus sûrement en les frappant dans leurs affections qu'en les frappant

eux-mêmes. Juana m'a dit qu'elle mourrait si ce Français de malheur ne

revenait pas. C'est moi qui l'ai conduit à la mort, le Français, et

Juana, sans le savoir, m'a traité d'assassin. Si Juana meurt, comme elle

l'a dit, c'est donc moi qui l'aurai tué et je serai deux fois assassin.

Et cela, est-ce possible? Et pourtant!... Si Juana meurt, je meurs. Si

je lui amène le Français, elle vit, et, moi, je meurs quand même...

Je meurs de désespoir et de jalousie... De quelque manière que je me

retourne, c'est moi qui suis frappé. Pourquoi? Quel crime ai-je commis?»

Et, tout d'un coup, avec une résolution farouche:

«Eh bien, non!... Mourir pour mourir, du moins qu'elle ne soit pas à un

autre. Que le Français maudit disparaisse à tout jamais... Je ne ferai

rien pour le sauver... Je le tuerai plutôt de mes faibles mains!...

Et puis, qui sait? Après tout, Juana l'a dit aussi, elle oubliera

peut-être, et elle m'aimera, comme avant, elle me l'a promis. Je n'en

demande pas davantage...»

C'était la condamnation définitive de Pardaillan que le petit homme

décidait là.

Ayant pris cette résolution irrévocable, il se hâta et atteignit bientôt

la maison des Cyprès.

Il s'en fut droit à la porte et, avec précaution, il essaya de l'ouvrir.

La porte résista. Il eut un sourire.

«La princesse est revenue, murmura-t-il, toutes les portes sont fermées

maintenant, et il y a du monde là-dedans. Il s'agit d'être prudent.

Tiens! je n'ai pas envie d'aller rejoindre le Français au fond du

fleuve.»

Il fit le tour de la muraille, se baissa et chercha à tâtons. Quand il

se redressa, il tenait une corde mince, longue, munie de forts crampons.

Il se dirigea vers le cyprès qui touchait le mur. Il fit tournoyer la

corde et la lança contre l'arbre. A la seconde tentative, les crampons

se prirent dans les branches de l'arbre. Il tira sur la corde: elle tint

bon.

Alors, il se mit à grimper avec la souplesse d'un jeune chat. Bientôt,

il fut dans l'arbre. Il enroula la corde autour de son cou et se laissa

glisser à terre.

Prudemment, il se dirigea vers le cyprès où il avait caché son trésor.

Il prit le sac de Fausta, auquel il avait attaché la bourse de don

César. Quelques minutes plus tard, il était hors de la maison, ayant

parfaitement réussi son expédition.

Il replaça la corde, où il l'avait prise et se dirigea droit vers le

fleuve, non sans s'assurer, d'un coup d'oeil circulaire, que nul ne

l'observait.

On avait construit là une sorte de quai à pic, au fond duquel,

maintenues par une solide maçonnerie, les eaux basses roulaient

lentement. A une faible distance du sol, et hors de l'atteinte des eaux,

il y avait une bouche, un trou noir, fermé par une grille de fer dont

les barreaux croisés étaient énormes et très rapprochés.

El Chico se suspendit dans le vide, au-dessus de cette bouche, et, avec

une adresse qui dénotait une grande habitude, il se trouva bientôt

cramponné à la grille. Il saisit un des barreaux, scié depuis longtemps

sans doute, et le déplaça sans effort. Cela fit une ouverture carrée au

travers de laquelle un homme mince et petit n'aurait pu passer et par

laquelle il se laissa glisser très facilement, après avoir remis le

barreau en place.

Il se trouva dans un conduit tapissé de sable fin et de voûte très

basse, bien que le nain pût s'y tenir droit. Ce couloir était coupé en

différents endroits par des murs épais qui étaient chargés d'arrêter

les incursions indiscrètes. Seulement, dans chacun de ces murs, des

ouvertures avaient été ménagées, habilement dissimulées et actionnées au

moyen de ressorts cachés, dont Fausta ignorait l'existence, sans quoi

elle n'eût pas manqué de prendre les précautions nécessaires pour se

mettre à l'abri d'une irruption inattendue.

El Chico paraissait connaître à merveille tous les tours et détours

du souterrain ainsi que les différentes manières d'ouvrir les portes

secrètes, car il allait sans hésitation. Comment connaissait-il ces

secrets? Par hasard sans doute. Le nain avait dû découvrir fortuitement

la première ouverture. Faible comme il était, sans appui, à la merci du

premier venu, il avait compris qu'il pouvait se créer là une retraite

sûre, que nul ne pourrait soupçonner. Il n'avait pas hésité et s'était

installé aussitôt. Comme il était intelligent et observateur, il

n'avait pas tardé à soupçonner qu'il devait y avoir autre chose que

le cul-de-sac qu'il avait découvert. Et il s'était mis à le chercher.

Durant des mois, durant des années, il avait ainsi longuement,

patiemment étudié son domaine, pierre à pierre. Et, favorisé par le

hasard sans doute, il avait peu à peu découvert la plus grande partie

des ouvertures secrètes de ces substructions.

Après avoir fait pivoter ou s'enfoncer des pans de muraille qui se

redressaient derrière lui, après avoir ouvert, rien qu'en les touchant,

de monstrueuses portes de fer qui se refermaient d'elles-mêmes sur lui,

il parvint au pied d'un petit escalier de pierre très étroit et très

raide. Il était dans l'obscurité la plus complète, mais il n'en

paraissait nullement gêné et se dirigeait avec autant de facilité que

s'il avait été éclairé.

Il grimpa une dizaine de marches et ne s'arrêta que lorsque son front

vint heurter la voûte. Alors, il se pencha sur les marches et chercha

des doigts, à tâtons. Un déclic se fit entendre, la dalle placée

au-dessus de sa tête se souleva d'elle-même et sans bruit. Avant de

monter les deux dernières marches, il chercha dans une autre direction.

Un nouveau déclic se fit entendre. Alors seulement il franchit les

dernières marches et pénétra dans un caveau, en disant tout haut, comme

ont coutume de faire les personnes qui vivent seules:

«Enfin, me voici chez moi!»

Et, sans se retourner, certain que la dalle se refermerait d'elle-même,

il fit deux pas et s'accroupit devant une des parois du caveau. Il

toucha du doigt une plaque de marbre. Actionnée par le ressort qu'il

avait déclenché avant d'entrer, la plaque bascula, et, avec elle, toute

la maçonnerie sur laquelle elle était cimentée.

Cela fit une excavation si basse qu'il dut baisser la tête pour la

franchir. Il alluma une chandelle, dont la lueur vacillante éclaira

faiblement le trou dans lequel il venait de pénétrer.

C'était un petit réduit, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Ce

réduit pouvait avoir six pieds de long sur trois de large. Il était

assez haut pour qu'un homme de taille moyenne pût s'y tenir debout. Il

y avait là-dedans une caisse élevée sur quatre pieds qui l'isolaient du

sol, recouvert de sable fin. La caisse était bourrée de paille fraîche,

et, sur cette paille, deux petits matelas étaient étendus. Des draps

blancs et des couvertures achevaient de lui donner l'apparence d'un lit

confortable.

Il y avait une autre caisse aménagée comme un buffet. Il y avait un

petit coffre solide, muni de grosses serrures, s'il vous plaît, une

petite table, deux petits escabeaux, de menus ustensiles de ménage, tout

cela reluisant de propreté. On eût dit l'intérieur d'une poupée.

C'était le palais d'El Chico. Le réduit était aéré par un soupirail

devant lequel El Chico avait installé lui-même et rudimentairement un

volet de bois.

Ayant allumé sa chandelle, le nain eut la précaution de pousser le

volet. Mais il ne referma pas la plaque qui masquait l'entrée de sa

demeure. Il était si sûr que nul ne le pouvait surprendre par là!

Ce que Fausta appréhendait si vivement s'était réalisé. Pardaillan

n'était pas mort par le poison.

Après quelques heures d'un sommeil qui ressemblait à la mort, le réveil

se fit très lentement. Pardaillan se mit sur son séant et considéra d'un

oeil trouble l'étrange lieu où il se trouvait. Sous l'influence des

émanations soporifiques dont l'air avait été saturé, son cerveau

engourdi subissait comme une sorte d'ivresse qui abolissait la mémoire

et paralysait l'intelligence.

Peu à peu, ces effets stupéfiants se dissipèrent, le cerveau se dégagea,

la mémoire lui revint; il retrouva toute sa conscience, et, avec elle,

il retrouva ce sang-froid qui le faisait si redoutable.

Il ne fut d'ailleurs pas étonné de se voir vivant.

Pardaillan pensait--et du diable s'il savait pourquoi--qu'il échapperait

au hideux supplice que lui réservait Fausta. Le pensant, il le disait

sans même songer aux conséquences fâcheuses que sa franchise pouvait

avoir.

Donc, ayant recouvré ses esprits, il ne fut pas étonné de voir qu'il

avait échappé au poison. Il gouailla:

«Mme Fausta joue vraiment de malheur avec moi! Son poison a fait long

feu. Je le lui avais bien dit. Maintenant, il ne me reste plus qu'à

réaliser la seconde partie de ma prédiction qui est, si j'ai bonne

mémoire, que je dois sortir d'ici avant que la faim et la soif ne

m'aient terrassé, ainsi qu'en a décidé cette bonne Mme Fausta qui me

comble vraiment de ses attentions.»

Sortir d'ici, comme disait si simplement le chevalier, apparaissait

pourtant comme une entreprise plutôt énergique. Il n'y pensa pas un

instant et murmura:

«Voyons! depuis ce matin, je me débats dans une foule de lieux divers

qui sont des merveilles de mécanique, comme dit M. d'Espinosa.

«Ce serait bien du diable si ce tombeau n'était pas quelque peu machiné.

Au surplus, je connais ma Fausta, et il me paraît invraisemblable

qu'elle ne se soit pas réservé quelque voie secrète où il lui soit

possible de s'assurer qu'elle me tient toujours. Cherchons donc.»

Et il se mit à chercher méthodiquement, minutieusement, patiemment,

autant que cela lui était possible dans la nuit opaque qui

l'enveloppait.

Mais, depuis la veille, il n'avait pris aucun repos. Sans doute, aussi,

le narcotique avait affaibli ses forces, car il dut s'arrêter au bout de

quelques instants.

«Diable! fit-il, m'est avis que voilà une recherche qui pourrait être

plus laborieuse que je ne le jugeais de prime abord. C'est le poison de

Mme Fausta qui casse ainsi les jambes? Ne nous épuisons pas, laissons

l'effet se dissiper entièrement en nous reposant un peu.»

Ayant décidé, faute de siège, il s'assit sur son manteau plié sur les

dalles et attendit le retour de ses forces.

Après un repos assez long, il jugea ses forces suffisantes pour

reprendre son travail.

Et, tout à coup, au lieu de se lever, il se coucha tout de son long,

l'oreille collée contre les dalles. Il se redressa presque aussitôt et,

restant à terre, appuyé sur ses mains, avec un sourire narquois, il

murmura:

«Par Dieu! ou je me trompe fort, ou voici qui va m'éviter de longues

recherches. Si c'est Mme Fausta qui, pour en finir, m'envoie...»

Il s'interrompit, la sueur de l'angoisse au front.

«S'ils sont plusieurs, et c'est probable, songea-t-il, aurai-je la force

de lutter?»

Il s'accroupit sur les talons et se mit silencieusement à faire jouer

les articulations de ses bras.

«Bon! fit-il avec un sourire de satisfaction, s'ils ne sont pas trop

nombreux, on pourra peut-être s'en tirer.»

Et il se rencogna contre le mur, l'oreille tendue, l'oeil attentif,

prêt à l'action. Il vit une dalle, là, devant lui, osciller légèrement.

Vivement, il s'approcha, se cala solidement sur les genoux et attendit.

Maintenant, la dalle, poussée par une main invisible, se soulevait

lentement et, en se soulevant, elle masquait Pardaillan accroupi. Sans

bouger de sa place, il tendit ses mains, prêtes à se refermer sur le cou

de l'ennemi qu'il attendait là, à l'orifice du trou béant.

Ses mains ne s'abattirent pas.

Au lieu des hommes armés qu'il attendait, Pardaillan, étonné, vit

surgir un petit diable qu'il reconnut aussitôt, car il murmura avec

ébahissement:

«Le nain!... Est-il seul? Que vient-il faire ici?»

Comme s'il eût voulu le renseigner, le nain s'écria à haute voix:

«Enfin! Me voilà chez moi!»

«Chez lui! pensa Pardaillan en regardant autour de lui. Il ne couche

pourtant pas dans ce tombeau.»

La dalle se refermait automatiquement, mais il ne s'en occupait plus

maintenant. Il avait changé d'idée. Il n'avait d'yeux que pour El Chico.

El Chico, qui avait commis une grave imprudence en ne se retournant pas,

ouvrait la porte--si l'on peut ainsi dire--de son logis et allumait sa

chandelle.

«Ah! ah! fit Pardaillan émerveillé, voici donc ce qu'il appelle son chez

lui! Du diable si j'aurais jamais trouvé le secret de ces ouvertures.

Mais voici un petit bout d'homme que je ne serais pas fâché d'étudier

d'un peu près!»

El Chico avait--deuxième imprudence--laissé sa porte ouverte. En

rampant, Pardaillan s'approcha de l'ouverture et jeta un coup d'oeil

indiscret dans l'intérieur. Il ne put s'empêcher d'éprouver une sorte

d'admiration pour l'ingéniosité déployée par le petit homme dans

l'aménagement de son mystérieux retrait.

Emporté par son coeur généreux, Pardaillan oubliait ses préventions

contre le nain qu'il soupçonnait véhémentement d'avoir participé à le

mettre dans la situation précaire où il se trouvait. Sa bonté naturelle

faisait taire son sentiment et il n'éprouvait plus qu'une immense pitié

pour le pauvre petit déshérité.

Le nain s'était assis devant sa table et il tournait le dos à

l'ouverture par laquelle Pardaillan pouvait l'observer à loisir. Chico

était du reste à mille lieues de soupçonner qu'on l'épiait.

Après être resté un long moment pensif, il allongea la main vers le sac

et le vida sur la table.

«Peste! songea Pardaillan en entendant le bruit de l'or remué, ce petit

mendiant est riche comme feu Crésus. Où a-t-il pris cet or?»

«Les cinq mille livres y sont bien. La princesse n'a pas menti», dit

Chico, comme pour le renseigner.

«De mieux en mieux, se dit Pardaillan, il est cousu d'or et il connaît

des princesses!

Une idée lui passant soudain par l'esprit, une lueur de colère s'alluma

dans son oeil.

«Triple sot! fit-il. Cette princesse, c'est Fausta... Cet or, c'est le

prix de mon sang... C'est pour toucher cet or que ce misérable avorton

m'a conduit dans le traquenard où j'ai donné, tête baissée!»

Le nain replaça son or dans le sac qu'il ficela solidement, puis il alla

à son coffre, en tira une poignée de pièces d'argent qu'il déposa sur la

table. Il vida ensuite la bourse qu'il tenait de la générosité de don

César et fit son compte à haute voix.

«Cinq mille cent livres, plus quelques réaux», dit-il.

«Il a l'air lugubre, pensa le chevalier. Cinq mille livres constituent

pourtant un assez joli denier. Serait-ce un avare?»

«Je suis riche! riche! répéta le Chico d'un air morne. Et, avec colère:

à quoi me sert cette fortune? Juana ne voudra jamais de moi, puisqu'elle

aime le Français!»

«Oh! diable! s'écria Pardaillan dans son for intérieur. Voici du

nouveau, par exemple! Je commence à comprendre maintenant. Ce n'est pas

un avare, c'est un amoureux... et un jaloux. Pauvre petit diable!»

«Et le Français est mort!» continua le Chico.

«Je suis mort? Je veux bien, moi!...»

«Que vais-je faire de tout cela?... Puisque je ne puis avoir Juana,

eh bien, j'emploierai cet or en cadeaux pour elle. Il y a de quoi en

acheter, des bijoux et des casaques richement brodées, et des robes, et

des écharpes, et des mantilles, et des mignons souliers...»

Il rayonnait, le Chico.

«Où diable l'amour va-t-il se nicher?» pensa Pardaillan.

La joie du nain tomba soudain. Il râla:

«Non! Je ne veux même pas avoir cette joie. Juana s'étonnerait de me

voir si riche. C'est qu'elle est fine, tiens! Elle devinerait peut-être

d'où m'est venue ma richesse. Elle me chasserait, elle me jetterait mes

cadeaux au visage en me traitant d'assassin!»

Et, d'un geste furieux, il balaya le sac qui alla rouler sur les dalles.

«Tiens! tiens! fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla, il me plaît ce petit

bout d'homme!»

Le Chico allait et venait avec agitation dans son petit réduit. Il

s'arrêta devant l'ouverture, l'oeil perdu dans le vague, le sourcil

froncé, et murmura:

«Assassin... Juana l'a dit: je suis un assassin... Au même titre que

ceux qui ont tué le Français... plus... Tiens, sans moi, il ne serait

pas mort. Je n'avais pas pensé à cela, moi. La jalousie me rendait

fou... Et, maintenant, je comprends, et je me fais horreur!...»

Pardaillan suivait avec une attention passionnée les phases du combat

qui se livrait dans l'esprit du nain.

Celui-ci reprit à haute voix le cours de ses réflexions coupées par les

apartés du chevalier:

«Le Français n'est peut-être pas mort? Il est peut-être encore possible

de le sauver. Je l'ai promis à Juana!»

«Je ne pensais pas que cette petite Juana pût s'intéresser si vivement à

moi!»

«Si le Français est mort, Juana mourra et, moi, je mourrai de la mort de

Juana.»

«Mais non, mais non! Je ne veux pas toutes ces morts sur ma conscience,

morbleu!»

«Si le Français est vivant et que je le sauve...»

«Ceci est mieux!... Voyons que fais-tu en ce cas?»

«Juana sera heureuse... Le Français l'aimera. Combinent ne pas l'aimer?

Elle est si jolie!»

«La peste soit des amoureux! Ils sont tous les mêmes! Ils se figurent

que l'univers entier n'a d'yeux que pour l'objet de leur flamme.»

«Le Français l'aimera et alors je mourrai.»

«Encore! Décidément, c'est une manie!»

«Qu'importe après tout! Est-ce que je compte? J'aurai réparé le mal que

j'aurai fait. Je ne serai plus un assassin. Ma maîtresse me devra son

bonheur.»

«Superbe idée, par ma foi!»

«C'est dit. Je vais fouiller toutes les caches que je connais.»

«Bon! Tu n'iras pas loin», dit Pardaillan en riant sous cape.

Et, sans faire de bruit, il se retira au fond du cachot, s'enroula dans

son manteau, s'étendit sur les dalles et parut dormir profondément.

«Si je ne le trouve pas... s'il est mort... demain j'irai le réclamer

à la princesse», continua le nain. Il grommela encore quelques mots

vagues, et brusquement éteignit sa chandelle et sortit en disant:

«Allons!»

Tout de suite, la tache noire que faisait Pardaillan étendu sur les

dalles blanches attira ses regards. Il frissonna:

«Le Français!»

Il blêmit et se sentit défaillir. Il ne s'attendait pas à le trouver si

vite... Là surtout... Il s'inquiéta:

«Comment ne l'ai-je pas vu en entrant? Ah! oui, la dalle le masquait et

je ne me suis pas retourné.

Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta · 第 49 / 55 题