Lorsqu'il fut dans le train qui l'emmenait à Marseille, Anatole de
Saintariste, l'officier permissionnaire dont il est question, s'endormit
profondément. Il y avait plusieurs mois qu'il couchait sur le sol, et la
douceur des banquettes du wagon de première où il voyageait le faisait
dormir, en quelque sorte, de tendresse... C'était sa première permission
depuis le commencement de la guerre...
L'arrivée dans la Capitale eut lieu par un beau soleil et, le soir,
quand le Permissionnaire reprit le rapide, il emportait de Paris une
excellente impression que gâtaient seulement quelques embuscades
surprises çà et là...
A Marseille, il attendit le bateau qui devait le transporter en Algérie.
Il profita de cette attente forcée pour visiter les camps anglais.
La rencontre d'un de ses amis, devenu interprète auprès de l'armée
anglaise, lui facilita ses excursions. Son cicerone savait porter
l'uniforme kaki orné des têtes de sphinx, c'est pourquoi il jouissait
d'une certaine popularité parmi les officiers britanniques et le
Permissionnaire fut bien reçu sous leurs tentes, et ceux qui, parmi les
officiers anglais, entendaient le français, fredonnèrent une
chansonnette dont les Interprètes sont les héros:
Non seul'ment faut savoir l'français,
Faut même connaître un peu d'anglais,
Ça peut servir, on sait jamais,
Aux Interprètes.
Le Permissionnaire vit les Hindous faire leur cuisine et les Tommies
s'exercer au maniement d'armes.
Au demeurant, la ville était pleine d'Anglais, d'Hindous, de Serbes,
d'Annamites. Ces derniers étaient vêtus en artilleurs et destinés,
disait-on, à l'aviation; il y avait encore quelques officiers russes et
des officiers italiens en petit nombre...
Le second jour, le Permissionnaire s'en fut visiter Aix où il eut la
surprise d'être conduit par un cocher qui avait été le propre cocher de
Cézanne. Ce brave homme, nommé Baptiste Curnier, se souvenait bien de
son maître: «Il fallait dire comme lui, mais il ne fallait pas le
flatter.»
On alla ainsi jusqu'au Jas de Bouffan où peignit Cézanne... Après quoi,
rentré à Marseille, le Permissionnaire put enfin, le surlendemain,
prendre le bateau qui, tous feux éteints, le porta jusqu'à O..., où il
passa le temps de sa permission.
Il y entendit raconter plusieurs histoires dont voici un échantillon:
Ancien professeur au lycée des garçons, puis avocat, X... était encore
capitaine des pompiers et vénérable de la loge d'O...
A la déclaration de guerre, il laisse sa femme et ses cinq enfants,
s'engage et part comme capitaine.
Un jour, sa mort est annoncée officiellement. Et des soldats de son
régiment, ses concitoyens, écrivent à sa veuve des détails précis. Le
capitaine X... a été tué alors qu'il montait à l'assaut en tête de sa
compagnie et son corps, resté suspendu aux fils de fer et très visible,
a fait l'objet de maints combats, mais en vain, car on n'a pu le
reprendre. (Notons qu'en Champagne l'on a aussi montré ce corps habité
par les rats et garnissant un cheval de frise sur le billard
(c'est-à-dire l'espace entre les premières lignes adverses) ou du moins
un corps qui passe pour être celui du capitaine X... au
permissionnaire...)
A quelque temps de là, la veuve reçoit d'Allemagne une lettre venue par
des voies neutres... Il est dit dans la lettre qui venait du vénérable
d'une loge allemande:
«Votre mari n'est pas mort, mais seulement blessé. Il est en ce moment
bien soigné... Surtout ne parlez de cette lettre à âme qui vive, sans
quoi vous ne reverriez jamais votre mari.»
Le Permissionnaire entendit aussi raconter l'histoire d'une dame de la
société d'O... qui, déguisée en Mauresque, parcourt les cafés pour dire
leur fait aux embusqués et leur intimer l'ordre de partir sur le Front.
Le Permissionnaire assista à des couchers de soleil merveilleux où le
ciel s'emplissait de roses ardentes, de lilas flamboyants et de
violettes phosphorescentes.
Il s'arrêta parfois dans les faubourgs pour écouter les petites
fillettes des écoles, petites Françaises, petites Espagnoles et petites
Mauresques qui chantaient des rondes nouvelles en sautant à la corde:
A. B. C. D.
Les Français ont gagné,
Les All'mands ont perdu,
Le Kaiser sera pendu.
Ou cette ronde-ci qui a deux couplets:
Ah! mon Dieu! quell' triste année!
Tout le mond' mobilisé.
Ya des morts et des blessés,
Il y a mêm' des prisonniers.
Viv' la classe de vingt ans!
C'est des homm's, plus des enfants,
S'ils s'en vont aux Dardanelles,
Qu'ils n'oublient pas leurs petit's demoiselles.
Le Permissionnaire visita la mosquée d'O..., mais il fut aussi à la
cathédrale où il entendit un prédicateur démontrer fort ingénieusement
l'existence du Dieu unique:
«Il n'y a qu'un Dieu, il ne pourrait y en avoir d'autre. En effet,
puisque Dieu est partout, où se mettrait l'autre?...»
Enfin, dans une famille amie, s'étant approché d'une petite fille qui
étudiait ses leçons et, ayant parcouru le cahier de dictées, il vit que
les auteurs à qui les professeurs du lycée de jeunes filles d'O...
empruntaient le plus souvent leurs textes étaient M. Pierre Mille et M.
Ernest Gaubert, sous-préfet.
Puis, sa permission expirée, l'officier permissionnaire reprit le bateau
et quitta le port d'O... par une belle nuit où la mer était
phosphorescente. Le navire fendait l'or vert et liquide. Des tirailleurs
sur le pont sombre comme celui du Vaisseau-Fantôme chantonnaient _Amela
Djiriwel ya la la..._ Et quand le jour revint, la côte d'Afrique avait
disparu...
En repassant par Paris, le Permissionnaire entendit raconter l'histoire
d'une dame qui sait quand la guerre doit finir. Cette dame se rendait au
Sacré-Coeur, à Montmartre. Le fiacre qui la conduisait avançait
cahin-caha, car la montée est rude.
Une pauvresse suivait péniblement le même chemin. La dame lui offre
charitablement une place dans sa voiture. La vieille accepte et la
conversation s'engage.
Le sujet, tout le monde le devine.
«Rassurez-vous, ma petite dame, la guerre sera finie au mois de...
--En..., vous plaisantez?
--La guerre sera finie en..., aussi vrai que le cocher qui nous conduit
sera mort dans une heure.» Ce n'est pas la seule prophétie que je
connaisse concernant la guerre et, à Nîmes, on m'a montré le manuscrit
d'un prophète-poète, émule de Nostradame de Salon. Le prophète se
nommait Paillet et vivait vers 1880.
Ces prophéties inédites m'ont paru se rapporter à la guerre actuelle. Je
les donne ici sans les commenter:
La première a trait à Anvers:
Anvers, on bâtit une tour.
Ville sauvée, un prince arrive.
Toutes tes mains à la dérive
Maigres comme un cou de vautour.
La seconde est plus claire:
Reims à l'honneur de peine en peine
Les Marniats ont délivré,
Pour qu'il brille, ton nom sacré:
Regard de roi, regard de reine.
La troisième est sybilline:
O ma douleur de Baccarat.
Le petit loup qui s'y dérobe.
Eclairs, éclairs au ciel pour robe
Quand Franc victoire y trouvera.
Dans la quatrième de ces prophéties, je tiens toutefois à faire
remarquer l'expression énigmatique Foudunbras, fou d'un bras, qui
s'applique à merveille au Kaiser, manchot d'Allemagne. Coulogne est
évidemment ici pour Cologne:
La marchandise de Coulogne
Preux et preuses saccageront,
Le Foudunbras s'ouvre le front
A Strasbourg où va la cigogne.
Elles arrivent, se séparent et chacune va faire ses dévotions. En
sortant, la dame aperçoit sa voiture, le siège était vide.
Elle cherche son cocher: on venait, lui dit-on, de le transporter dans
une pharmacie voisine, mort d'une congestion.
Voilà un conte à dormir debout; le plus extraordinaire c'est que,
paraît-il, il est véridique...
Puis, de retour sur le front, en Champagne, l'officier permissionnaire
retrouva:
La tranchée en première ligne,
Les éléphants des pare-éclats,
Une girouette maligne
Et le regard des guetteurs las
Qui veillent le silence insigne.
Et, quelques jours après, il rencontra quelqu'un de sa connaissance, un
caporal d'un régiment voisin. Ce gradé, chargé d'un énorme barda,
conduisait un petit détachement et, un monocle suspendu à un cordonnet
de soie, se balançait élégamment devant lui. C'était le caporal Gabriel
Boissy et, durant quelques minutes, ils parlèrent sans aigreur, avec
commisération même, des embusqués de leur connaissance.
Il reprit la dure et périlleuse vie du sous-lieutenant, chef de section
dans les tranchées tragiques de la Champagne pouilleuse, où moi-même
j'ai entendu un jour, près de l'Arbre de la côte 193, cette réponse
héroïque:
«Mais, nom de d'là, tu es blessé et tu ne le dis pas. Fallait crier, mon
vieux!»
«Crier! T'es pas fou! ce mort qu'est là s'plaint pas, crie pas; je
m'serais fait honte de crier en n'étant que blessé.»
Au demeurant, voici quelques remarques touchant le fantassin du front:
Tous les fantassins méritent la croix de guerre et tous ne l'ont point.
Ce qui domine dans un combat, c'est le tac tac tac de la mitrailleuse.
Le langage du fantassin est riche en synonymes, par exemple, le même
engin de tranchées, l'horrible bombe qui naguère venait en se lamentant
et que les Boches ont réussi à rendre muette, se nomme, selon les
secteurs, youyou, fléchette ou queue de rat.
A l'abri-caverne collectif par escouade ou demi-section, le fantassin
préfère, bien que ce soit défendu, se creuser un abri individuel dans le
flanc de la tranchée.
Celui qui n'a pas vécu en hiver dans une tranchée où ça barde ne sait
pas combien la vie peut être une chose simple.
La vermine est chargée de faire la toilette des fantassins, officiers,
sous-officiers et soldats.
Celui qui n'a pas vu des musettes suspendues à un pied de cadavre
pourrissant sur le parapet de la tranchée ne sait pas combien la mort
est une chose simple.
L'héroïsme du fantassin, durant la guerre qui commença en 1914, surpasse
tout ce qu'on connaissait jusqu'alors en fait d'héroïsme.
Ceux qui n'ont pas vécu dans la craie de la Champagne pouilleuse ne
savent pas combien le blanc peut être sale.
Au reste ceux qui ont fait la guerre en Champagne et qui survivront
reviendront sans doute visiter avec une atroce curiosité cette région
infernale qui va de la butte de Souain à Massiges.
Au dire de ceux qui connaissent les autres parties du front, c'est
peut-être là que le drame est le plus poignant, et cela d'une façon
définitive, depuis le début de la guerre.
Aucune désolation n'égale l'épouvantable aspect de ces ondulations de
terrain zébrées de boyaux et de profondes tranchées blanches. Rien
n'évoque plus fortement l'enfer comme ces grands entonnoirs crayeux qui
furent le théâtre de corps à corps effroyables d'hommes à hommes,
d'hommes à engin effroyable. Côte 193, côte 196, butte de Souain, butte
de Tahure et vous, mystérieuse butte de Mesnil, Main de Massiges, ces
deux mamelles de sol stérile, abreuvé de sang et de sacrifices sans
nombre! Croix des cimetières, croix françaises, croix ennemies et vous,
simple croix qui abritez, dit-on, les cadavres de deux jeunes femmes,
dont on ignore le nom et la nationalité, que l'on trouva expirantes dans
une cagnat d'officier boche, auprès de laquelle j'ai demeuré quelques
semaines durant les derniers temps de ma vie d'artilleur. La cagnat
boche que j'habitais s'appelait «Café Sprind» et les fondateurs de ce
singulier café avaient ajouté sur la porte l'avis suivant:
_Dieser Unterstand ist von der Gruppe Malinowski ausgebaut und wird auch
von ihr bewohnt._ Autour se trouvaient des cagnats nommées Lustige
Mühle, villa Beaulieu, villa Schweizertal, villa Hiddekk, mot acrostiche
fait avec les premières lettres de l'épiphonème boche que voici:
_Haupsache ist dass das England Klage kriegt._ Le principal, c'est que
l'Angleterre soit battue.
Dans le voisinage, les deux cimetières du Trou-Bricot étalaient leur
macabre décoration où se mêlait la funèbre craie sculptée, le pin, le
bouleau et les inscriptions funéraires: _Sei getreu bis in dem Tod;
Liewer düd as Slaw; Kein Schönr'er Tod ist auf der Welt als wer vor'm
Feind erschlagen,_ etc.
O souvenirs de la Champagne pouilleuse!
Qui a jamais connu un spectacle plus tragique que celui de la côte 196,
vue du Balcon?
Et ce petit coin de Beauséjour, qui devait être un si charmant séjour
avant la guerre!
Celui qui parcourra plus tard la Champagne pouilleuse cherchera avec
intérêt la petite tombe qui abrite les cadavres du fermier de Beauséjour
et de sa fille.
Région où la vie est dure, mais le courage, l'esprit de sacrifice,
l'entrain y sont d'autant plus grands.
Qui regardera, après la guerre, sans émotion, pointer le bouton rose de
l'euphorbe verruquée ou s'étaler les spatules de la pimprenelle à saveur
de concombre?
Et le berger qui mènera plus tard paître ses moutons sur ces crêtes qui
furent les volcans de cette guerre se baissera parfois pour ramasser
quelque débris d'obus ou quelque fragment de cuir de ce qui fut un
casque boche et regardera curieusement ce débris informe de notre
époque. Mais des mains pieuses entretiendront les cimetières où, chaque
fois qu'il en avait l'occasion, Louis Derôme allait errer, redressant
les croix, méditant sur cette activité étrange qui a poussé et poussera
toujours les hommes à s'entretuer quand un peu de charité et moins
d'avidité suffiraient à assurer la paix éternelle.
Le 27 juillet 1915, jour de Saint Pantaléon, fête patronale de
Mesnil-les-Hurlus, où se trouvaient nos positions, les canonniers de ma
batterie restaurèrent une tradition qui s'était perdue, je crois, depuis
1875. C'est le jeu de la roue, tradition de l'endroit. Louis Derôme,
dont le bataillon était au demi-repos de ce côté, assista à la fête et
nous nous promenâmes ensemble dans ce village dont il ne reste d'intact
dans les décombres de l'église que la cloche chue du clocher, mais
demeurée entière; plus de maisons, partant plus d'habitants.
Mais la roue (non une roue de charron toutefois, mais un dévidoir à fil
téléphonique) descendit et remonta maintes fois la pente de la colline
et les artiflots s'amusèrent comme des gosses et je crois bien que vers
la fin des grivetons de la biffe se mêlèrent à ce jeu qui avait
autrefois un but matrimonial.
Grièvement blessé enfin, transporté d'ambulance en Hôpital auxiliaire,
Louis Derôme arriva un matin au Val-de-Grâce et, dès ses premières
sorties, il constata que Paris ne l'étonnait plus comme lors de sa
permission; il rencontra Corail qu'il avait aperçue une fois avant la
guerre, car elle était, depuis le mois de décembre 1913, l'amie d'un de
ses amis qui avait été tué à la guerre. C'est pourquoi ils se lièrent et
elle ne le quittait point tandis que, convalescent, il reprenait pour
ainsi dire sa vie d'avant la guerre.
Dans le milieu de poètes et de peintres qu'ils fréquentaient, milieu où
l'on n'est pas toujours enclin à la bonté, mais où l'on est toujours
sensible, une anecdote émouvante remuait alors les coeurs, c'est une
anecdote de guerre et cependant ce n'est pas une anecdote militaire.
Elle m'a été racontée par le héros lui-même. Il m'a prié de taire son
nom et de changer légèrement quelques circonstances. Je m'incline devant
son désir, tout en regrettant de ne pouvoir donner ce cachet
d'authenticité, ou plutôt cette précision à un si beau trait de la vie
contemporaine.
Pour ma part je ne connais rien de plus noble que cette vision d'un
village en ruines qui se dresse superbement intact sur le Thabor
transfigurateur de l'Art.
Le peintre A... D... avait obtenu d'aller peindre dans la zone des
armées les vues pittoresques des ruines de la guerre.
Il parcourait le front depuis les confins de la Suisse et maintenant
qu'il approchait du village où il était né, son coeur battait très fort.
Il avait vu un grand nombre de villages que l'artillerie et l'incendie
ont ruinés. Les uns sont réduits à l'état de squelettes; il ne reste que
quelques murs. Quelquefois l'église est presque intacte. Le plus souvent
le clocher a été abattu. Mais tous ces décombres ont déjà l'aspect
grandiose des ruines antiques. Malgré l'horreur qu'elles représentent,
on est forcé d'en admirer la beauté, que dis-je? la pureté.
Dans les villes du front, la guerre n'a causé que des dégâts dont
l'apparence sinistre ne peut que serrer le coeur. Il n'y a que des
démolitions. Dans les villages, au contraire, la ruine est pour ainsi
dire achevée et forme un ensemble empreint le plus souvent d'une
grandeur touchante, d'une délicatesse à pleurer.
A... D... avait reproduit ce caractère dans ses études, car il était
sensible et chacune des ruines qu'il avait vues avait éveillé en lui un
sentiment où se mêlait à la haine contre la barbarie destructrice un
profond respect artistique.
Voyageant à pied, comme les paysagistes d'autrefois, il goûtait
pleinement, en même temps que la fraîcheur de la belle matinée
d'automne, le charme d'un paysage qu'il s'étonnait de ne plus
reconnaître.
En effet, il approchait du village natal. Cette région qu'il parcourait
et où son enfance s'était écoulée tout entière, lui était familière
entre toutes et cependant il la reconnaissait à peine.
Partout s'enchevêtraient des routes nouvelles, soigneusement
entretenues. C'étaient encore des chemins de fer à voie étroite et de-ci
de-là, le long de ces artères, de ces veines du corps sublime des armées
combattantes, se dressaient des baraquements, des hangars. Villages
inattendus, les cantonnements groupaient leurs huttes sous les arbres
des boqueteaux.
Et A... D... admirait cette vie nouvelle née de la guerre. Car si les
ruines ont été accumulées, les voies de communications ont été
multipliées et elles concourent si grandement à la richesse d'une
contrée, qu'on peut se demander si, pour un grand nombre de ces
villages, le perfectionnement des moyens de communication ne compense
pas dans une large mesure la perte des maisons, abstraction faite
toutefois de ce que ces ruines pouvaient représenter comme valeur
artistique.
Elle était souvent très grande, mais, en l'état des réflexions du
peintre A... D..., restait entièrement hors de la question.
C'est un Champenois qui par tempérament examine les choses et les idées
sous tous les aspects que lui présente son esprit mobile et pénétrant.
La raison l'incitait à moraliser et, sans que l'esthétique y perdît ses
droits, il s'attachait à deviner les conséquences de ce qu'il voyait.
Un Provençal, un Breton eussent tenu d'autres raisonnements selon une
autre logique, et cette variété de tempéraments qui se rejoignent dans
la haute civilisation française explique comment la France peut si bien
remplir son admirable mission. C'est elle qui, depuis la ruine de
l'antiquité, joue vis-à-vis de l'humanité le rôle qu'ont joué avant elle
la Grèce et puis Rome.
Voilà donc A... D... s'approchant de son village natal par des routes
inconnues. Tout est propre et bien entretenu. Des cavaliers passent à
travers champs. Il croise une théorie de lourds camions de
ravitaillement. Les trous d'obus ici et là sont bien faits, bien ronds
et pleins de fleurs qui tranchent dans la campagne comme des corbeilles
dans un jardin. Au loin, des coups de canon éclatent pompeusement. Des
avions, sentinelles aériennes, semblent des abeilles qui butinent sur
les fleurs subites des éclatements le miel si doux de la victoire. A...
D... sent alors tout le charme de cette fraîche matinée d'automne et,
tout à coup, au tournant d'un coteau, apparaît le village natal.
Est-ce lui? Rien n'est demeuré de ce qui pouvait le faire reconnaître.
Où est le fin clocher? Où sont les vergers qui l'entouraient jadis et
qui, au printemps, le ceignaient d'une guirlande fleurie? Où est le
petit château, cette merveille de grâce qui depuis la Renaissance se
mirait dans l'étang? Où est l'usine dont la haute cheminée était ce que
le XIXe siècle avait apporté dans le pays de plus caractéristique en
fait d'architecture? Pas de doute cependant, voici l'étang et quelques
pans de murs, restes du château; voici le cimetière qui paraît s'être
agrandi; voici les ruines de l'église; voici la maison natale d'A...
D... La voici entre d'autres maisons semblables; de chacune d'elles, il
reste deux murs nettement silhouettés qui se terminent en forme de
brisques, attestant ainsi la durée de la guerre et des blessures...
Mais, Dieu! que ces ruines sont vivantes! Les décombres ont été
déblayés. Partout on a fait place nette et, au flanc du coteau, un
bivouac s'est établi, dans des gourbis, et sur l'un d'eux, A... D...
reconnaît, avec un plaisir ému, la porte, la jolie porte de sa maison
natale.
Et le voilà installé, il ouvre son carnet et dessine fiévreusement, avec
joie. L'inspiration l'anime, jamais aucune ruine ne l'a transporté à ce
point. Il ne se borne point à tracer un croquis. Il achève son dessin.
Il n'a de cesse qu'il soit complet. Tout y est. Voici à droite le
cimetière grand comme celui d'une petite ville. A gauche ce sont les
baraquements qui paraissent continuer le village qui ainsi se développe
à l'ouest, ce qui est une loi urbaine bien reconnue. Voici encore le
bivouac à flanc de coteau et plusieurs larges routes qui se croisent sur
la grande place où n'aboutissaient autrefois que des chemins mal
entretenus et des sentiers bordés de murs et de haies vives.
Et, le dessin achevé, A... D... contemple son ouvrage avec étonnement.
Est-ce bien son village ruiné qu'il a dessiné?
Oui, pas de doute. Tout est rendu avec exactitude et cependant voici que
sur le papier, malgré cette exactitude minutieuse, le village s'est
transfiguré; il est plus grand, plus beau qu'auparavant, qu'au temps de
son enfance. Les perspectives des ruines ont pris l'aspect de maisons
bien alignées. Un rideau de peupliers dissimule les ruines du château,
de la haute cheminée et du clocher, tandis qu'il n'apparaît de l'église
qu'une partie de la nef encore intacte.
Le village d'A... D... c'est maintenant une petite ville desservie par
de larges et nombreuses voies de communications. Un petit chemin de fer
passe au milieu de ces vastes baraquements qui, sur le dessin, ont pris
l'importance d'un quartier nouveau. Et ce dessin si exact apporte aussi
une vision de ce que deviendra après la guerre ce village maintenant en
ruines.
A... D... m'a raconté qu'il regarda longtemps avec un attendrissement
sans tristesse son dessin précis et prophétique, puis, ayant serré son
cahier et ses crayons, il se mit en route et s'éloigna de son village
natal où il n'était point entré. Il marcha et, lorsqu'il eut gravi la
petite côte qui se dirige vers l'ouest, il s'arrêta, se tourna et
contempla les ruines qui lui avaient paru si prospères. Il en aperçut
toute la tristesse, toute l'horreur. Il ne vit plus les routes neuves,
ni les baraquements, ni le petit chemin de fer. L'église était sans toit
et sans clocher, l'usine sans cheminée; du château et des maisons, il ne
restait que des pans de murs. Il regarda tout cela longtemps, son coeur
se serra et il se mit à pleurer.
Voilà le tableau tel qu'il m'a été décrit par A... D...; mais je ne peux
rendre l'accent extraordinairement passionné avec lequel il me parla de
cette transfiguration merveilleuse.
J'ai vu le dessin miraculeux, il est d'une beauté touchante, mais il
faudrait que tout le monde eût en France la vision nette de l'avenir,
comme l'eut le peintre A... D... devant les ruines de son village natal.
Il faudrait que dans tous les esprits s'accomplit le miracle patriotique
de la double vue.
Partout en France, la guerre peut amener des changements magnifiques: il
faut les apercevoir dès aujourd'hui afin de pouvoir les réaliser.
C'est devant ce dessin, exposé rue de Penthièvre, dans «les salons de
Couture» (c'est bien l'expression qui convient) de Mme Bougard, que
Pablo Canouris, Elvire, Moïse Deléchelle, le fantaisiste sergent du
Pont-Euxin, la jolie rousse Corail, écoutaient Anatole de Saintariste
leur dire les réflexions qui lui venaient en contemplant ce
chef-d'oeuvre.
«J'en suis touché à l'extrême, disait-il, car rien ne m'émeut comme de
découvrir les traces de ce qui se prépare de grand dans les âmes de mes
compatriotes.
«Il faut faire place nette pour une nouvelle France à la fois jalouse de
ses traditions et extrêmement audacieuse dans ce qui concerne le
progrès. C'est pourquoi les ruines m'émeuvent à la façon dont elles
peuvent émouvoir dans ce dessin: j'aperçois déjà ce qui les remplacera.
Et les morts, pour émouvantes qu'elles soient, évoquent pour moi le
prochain repeuplement de la France. Il faut que dans cinquante ans elle
soit devenue une nation de cent millions d'habitants.
«Instituez le mormonisme, réplique l'Ovide d'imitation, et que chaque
homme fasse des enfants à plusieurs femmes.»
Et Pablo Canouris disait à Elvire:
«Du moment que Nicolas est parti et que tu es ma maîtresse, il n'y a
plus de raison que tu restes chez lui. Viens chez moi.»
Mais Elvire, dont les yeux pétillaient de malice, pensait que son amie
Mavise l'attendait chez elle et, tout en serrant le bras de Pablo
Canouris, elle pensait à des caresses d'une douceur infinie, non celles
qu'elle aurait pu recevoir, mais bien les caresses qu'elle savait donner
et qui ne pouvaient toucher qu'un coeur de femme.
On revint à pied vers Montparnasse en chantant:
C'est la fille à la Fatma,
Qui habite à la Casbah
Au fond de l'Algérie
Elle n'est pas jolie, jolie,
Mais dans tout le pays
Tous les sidis l'envient.
Et l'on ne s'arrêta qu'un instant devant une de ces anciennes
constructions de bois qui depuis si longtemps déjà marquent
l'emplacement d'un chantier du Métro ou du Nord-Sud pour écouter cette
histoire que raconta Moïse Deléchelle, après avoir caressé tendrement le
cou de l'Ovide de contrefaçon:
«On pense généralement, dit Moïse, en imitant à ravir le ton prétentieux
des professeurs mondains, leur mine et leurs gestes, on pense
généralement que les Anglais sont les gens les plus flegmatiques du
monde. C'est une erreur et l'histoire authentique suivante, dont on n'a
point parlé, bien qu'elle soit extraordinaire, montre assez que certains
Français et même des Parisiens rendraient des points aux insulaires les
plus froids.
«Le 1er janvier 1907, à dix heures du matin, M. Ludovic Pandevin, mon
oncle, puisqu'il a épousé la soeur de ma mère, mais qui est aussi un
riche négociant du Sentier, étant sorti de son opulente demeure située
avenue du Bois de Boulogne, prenait un fiacre, près de l'Etoile.
«--A la gare Saint-Lazare, grandes lignes, dit-il au cocher, et un peu
vite, je dois prendre le train du Havre.
«M. Pandevin allait à New-York pour affaires et n'emportait qu'une
petite valise. L'heure pressait et le fiacre arriva à la gare quelques
minutes à peine avant le temps indiqué sur l'horaire pour le départ du
train.
«M. Pandevin tendit au cocher un billet de mille francs, mais
l'automédon n'avait pas de monnaie.
«--Attendez-moi, dit le négociant, donnez-moi votre numéro, je vais
revenir.»
«Il laissa sa valise dans la voiture et alla prendre son billet. Mais
voyant alors qu'il s'en fallait d'une minute que le temps indiqué sur
l'horaire pour le départ du train fût accompli, M. Pandevin pensa:
«--Ce cocher a ma valise et des papiers qui après tout ne me sont pas
indispensables. Il attendra, trouvera mon adresse sur la valise et se
fera payer chez moi.»
«Et il s'en fut prendre son train qui ne partit que deux heures plus
tard, car il y a belle lurette que les horaires ne sont plus respectés.
Au Havre, il prit le bateau pour l'Amérique et ne pensa plus au cocher.
«Celui-ci attendit patiemment son client et se dit au bout de vingt
minutes: «Ce n'est plus à la course, c'est à l'heure.»
«Puis il se remit à attendre philosophiquement.
«A midi, il se fit apporter à déjeuner par un camelot, descendit pour
manger et, de crainte que l'on emportât sa valise, la serra dans son
coffre sous le siège. Le soir il dîna comme il avait déjeuné, donna le
picotin à son cheval et continua d'attendre jusqu'au dernier train,
après minuit.
«Alors il secoua les rênes sur cocotte et sortit de la cour du Havre
sans témoigner d'humeur ni d'impatience.
«Il s'arrêta devant le chantier du Nord-Sud qui s'élevait à cette époque
devant la gare Saint-Lazare, descendit de son siège et ouvrit la porte
de cette singulière construction de bois que les Parisiens ont admirée
pendant de longues années et dont les nombreuses répliques ornent encore
certains points privilégiés de la capitale. Prenant son cheval par la
bride, le cocher dont je parle et duquel il est juste que la postérité
connaisse le nom, Evariste Roudiol, propriétaire d'un hongre et de la
voiture de place nº 20364, remisa le tout dans le chantier couvert qui,
somme toute, constituait une demeure assez confortable et située en
plein centre de Paris. Il y avait là de la paille dont il fit litière
pour son cheval qu'il détela et lui-même dormit commodément dans la
voiture, bien enveloppé de couvertures, quoique la nuit, malgré la
saison, ne fut pas trop froide.
«A cinq heures il fut sur pied, battit la semelle, agita ses bras
horizontalement et vigoureusement pour se réchauffer, attela, et laissa
l'équipage dans le chantier couvert, car un fiacre ne peut entrer dans
la cour du Havre s'il n'a point de voyageurs.
«Et le cocher Evariste Roudiol fut se poster à l'entrée de la gare, à
l'endroit même où son client l'avait quitté la veille. Vers sept heures,
il alla prendre un café au bistrot qui se trouve dans la cour du Havre,
il écrivit à sa femme un bleu qu'il fit porter à la poste par un garçon
et fut se remettre en observation.
«Vers midi, Mme Roudiol fit apporter à son mari un ameublement sommaire,
avec de la paille, du foin et de l'avoine pour le cheval qui semblait
fort heureux de ses nouveaux loisirs. Il est vrai que ces allées et
venues parurent insolites aux passants. Ils n'avaient jamais vu aucun
ouvrier dans le chantier. La police cependant trouva que le tout était
naturel et que, sans doute, on avait installé là un gardien pour
empêcher les sabotages d'une part et, de l'autre, tout travail
intempestif aussi bien qu'inusité.
«Et une vie délicieuse commença pour l'homme et pour le cheval qui
prenait de l'embonpoint, tandis que Roudiol fumait la pipe tout le jour
en surveillant l'arrivée des voyageurs.
«Puis, ce furent les beaux jours. Mme Roudiol vint tenir compagnie à son
mari qu'elle quitta vers le milieu de l'automne quand la bise fut
venue...
«Des années passèrent sans que rien interrompît la vie paisible que
menaient l'homme et la bête, singuliers Robinsons d'un des quartiers les
plus animés de Paris.
«De temps à autre, pour donner un peu d'exercice à Cocotte, le cocher
priait un passant de monter dans la voiture afin de pénétrer dans la
cour du Havre. Là, le hongre trottait un peu, sans que Roudiol perdît de
vue la sortie de la gare. Et, avant de se coucher, de sa grosse écriture
appliquée, il inscrivait chaque soir quelques chiffres sur un vieux
carnet crasseux et gauchi.
«Le 1er janvier 1910, Roudiol, debout à quatre heures du matin, pansa
son cheval, l'attela, et, vers huit heures, voyant que le temps était
beau, se dit qu'il fallait en profiter.
«Il fit monter un camelot dans la voiture et entra dans la cour du Havre
où, après quelques évolutions, il alla se placer près de la sortie des
grandes lignes...
«A neuf heures, un monsieur parut et s'arrêta comme pour chercher
quelqu'un. Mais le cocher avait reconnu son client:
«--Voilà, bourgeois! lui cria-t-il en sautant à bas de son siège.
«--C'est vous? dit M. Pandevin, attendez! Et il tira son portefeuille où
il prit un bulletin.
«--C'est bien cela, dit-il, 20364. Combien vous dois-je?
«--Cinquante-six mille trois cent vingt-deux francs, répondit le cocher,
et vingt-cinq centimes pour le colis.
«M. Pandevin vérifia le calcul: trois ans moins une heure à deux francs
l'heure, tarif de jour, et deux francs cinquante l'heure, tarif de nuit,
en modifiant les totaux quotidiens selon les horaires d'hiver ou d'été
et sans oublier d'ajouter une journée pour l'année bissextile 1908.
«--C'est juste, observa M. Pandevin, voilà votre dû.» Et il lui donna
56.322 fr. 50, car il comptait vingt-cinq centimes pour le pourboire.
«Roudiol serra le tout dans son grand porte-monnaie.
«--Maintenant, chez moi!» dit M. Pandevin qui, après avoir donné son
adresse, monta dans la voiture.
«Et, quand ils furent arrivés à destination, il donna au cocher un franc
soixante-quinze pour la course.»
«Cette merveilleuse patience, qui est aussi bien française que
britannique, et avec laquelle les Allemands n'avaient pas compté, a
permis à cette guerre invétérée de durer. Mais le beau de l'histoire,
c'est qu'aujourd'hui ni mon oncle Pandevin, ni l'ancien cocher Roudiol
ne sont au front; ils fabriquent des munitions. C'est Roudiol qui est
allé proposer l'affaire à son ancien client.
«Je vous promets qu'ils ne s'embêtent pas et que, la guerre finie, ils
pourront affronter la vie chère.»
Après quoi, à Montparnasse, chacun s'en alla avec sa chacune et en
route.
Anatole demanda à Corail:
«--Tu n'avais jamais trompé Hyacinthe avant moi, c'est-à-dire avant sa
mort?
«--Mais si, répondit Corail.
«--Il l'a su? demanda Anatole avec une souffrance indicible.
«--Il s'en est bien douté, répondit Corail, et il en était navré.
«--Avec qui, dit Anatole, tandis que des larmes venaient au bord de ses
paupières.
«--Avec un juif, répondit Corail, il était du ...e d'artillerie, mais il
s'est arrangé pour ne jamais partir au front. Il ne couchait même pas à
la caserne à Nanterre et avait loué une petite villa.
«Durant les huit premiers mois de la guerre, je n'avais jamais trompé
Hyacinthe. J'avais une petite amie, Geneviève, avec qui je sortais et
allais souvent à Nanterre où était son ami. René, c'est le juif, me vit
et me suivit jusque dans le train qui nous ramenait à Paris. Dans le
wagon il nous fit tellement rire que nous ne pûmes faire autrement que
de lier conversation avec lui. Cela se fit vite. Je ne l'aimais pas,
mais il était si amusant et je m'ennuyais tellement. Plus tard, un jour
que je me disputais avec lui, je lui tordis si fort la main que je lui
cassai le petit doigt. Il parvint à faire croire qu'il se l'était cassé
en service commandé et réussit à se faire réformer.
«Quand Hyacinthe vint en permission, il se doutait de quelque chose, car
un grand nombre des lettres quotidiennes que je lui adressais venaient
de Nanterre. Je lui avouai tout. Et il n'eut pas le courage de me faire
des reproches, mais je le sentis si profondément désolé que je sus
aussitôt qu'il serait tué. Et, depuis, je pris le juif en haine et
j'aurais voulu mourir.»
Anatole de Saintariste ne répondit rien, mais il eut aussitôt la vision
de la mort héroïque et désolée du pauvre brancardier Hyacinthe à
l'affaire du bois des Buttes, dans l'Aisne, devant Pontavert, en face la
Ville-au-Bois.
Tandis que les Français allaient à l'assaut, le bois s'emplit de rumeurs
d'un autre temps: bruits d'armes, de lances et de boucliers. Des troupes
silencieuses s'avançaient et se rangeaient sous les arbres.
Anatole, dont l'imagination évoquait ce merveilleux spectacle, vit
l'«Ennéade» de ceux qui savent toute bravoure. Ce sont les abeilles des
batailles de tous les temps. Mais ce n'est pas que tous soient des
vainqueurs.