«Hommes qui souffrez, ô femmes qui aimez, et vous, enfants, venez
Puiser l'eau du second baptême
Dans le petit lac bleu où le Mississipi puise son onde
Je suis l'espoir aux grands espaces et l'avenir sans souvenirs.
Parmi les troupes de chevaux sauvages issus des chevaux d'Europe,
Gambadent les troupeaux de jeunes pensées issues de pensées d'Europe
Et de nouvelles vérités sont révélées ici à ceux qui sont las des
anciennes.
Elles chantent ou pleurent, ou prient ou éclatent de rire
Et préparent de nouveaux travaux.
Un dieu nouveau se dresse dans le canot d'écorce
Une déesse se peigne en chantant dans les prairies où mûrit le riz
sauvage
Et d'autres dieux réclament des héros.
C'est aussi l'arrivée d'un vaisseau
Ecoutez danser là-bas des voyageurs équivoques dans un bal de
quarteronnes,
Ecoutez aussi au loin, derrière les horizons, la plainte,
La plainte de ceux qui meurent en Europe en se rappelant
Des prairies où le riz sauvage mûrit au bord du Mississipi
Et les noires cyprières drapées dans la tillandzia argentée!»
«L'Europe et l'Amérique se prirent par la main et, en choeur, elles
chantèrent:
«La mer sépare les deux époux
Ce sont les noces énormes de deux continents.
De l'un jaillit un vaisseau à travers l'océan,
L'Europe féconde l'Amérique,
L'Europe, nom viril dans le langage diplomatique,
C'est-à-dire international qui est le français,
Et l'on entend distinctement l'article masculin,
Tandis que l'article féminin marque bien
Dans la langue des Nations ou langue française,
Le sexe de l'Amérique.
L'Europe étend frénétiquement la rigide péninsule d'Armor
Et l'Amérique s'étale, largement ouverte,
Où l'isthme humide tressaille aux tropiques.
Amour sublime! des nations naissent du couple démesuré
Dont les éléments favorisent les épousailles.
Le vaisseau poursuit son voyage fécondateur,
Les vents gonflent les voiles, ils gémissent,
Crient la volupté des géants qui s'entraiment.»
«Et à ce moment des petits garçons habillés en Indiens mêlés à de
petites filles vêtues en vieilles dames vinrent danser autour de
l'Europe et de l'Amérique qui s'embrassèrent aux applaudissements des
convives. Puis on laissa entrer quelques amateurs de théâtre qui
venaient pour assister à la représentation de _Jedediah le Grand_. Ils
avaient payé leurs billets en nature: en melons, en poteries, etc.
«Des Chinois vinrent enlever les tables et, pendant ce temps, les nègres
firent de la musique au son de laquelle on se mit à danser à la mode des
mormons, c'est-à-dire un homme et deux femmes. Pendant ce temps, on
disposait des chaises, des bancs, puis la rampe s'éclaira, on éteignit
les lumières de la salle, et comme l'on continuait de danser en
attendant les trois coups qui annonceraient le spectacle, les portes
s'ouvrirent tout à coup et quelques officiers fédéraux entrèrent dans la
salle. Des soldats les éclairaient avec des torches.
«Tout ce monde s'arrêta de danser et Kimball se dirigea vers les
nouveaux venus pour protester contre leur intrusion, mais cinq officiers
se précipitèrent sur les mormonnes et les saisirent à bras le corps, les
entraînèrent vers la sortie, avant que les mormons eussent songé à les
en empêcher. L'officier fédéral qui avait assisté au repas et qui
dansait avec Paméla et l'épouse nº 19 les poussa vers ses camarades; ils
se trouvèrent dehors avant que l'officier de la milice Ferguson, qui
remplissant un petit rôle dans la pièce de _Jedediah le Grand_ se
fardait dans les coulisses, sortit.
«Des chevaux attendaient les ravisseurs qui hissèrent leurs précieux
fardeaux presque évanouis sur les montures, s'enchevalèrent et
galopèrent hors de la ville.
«Ce fut une course effrénée durant laquelle Paméla, plus morte que vive,
se laissait aller, résignée à tout. Au bout d'une demi-heure, il lui
sembla que derrière eux d'autres chevaux arrivaient. Les ravisseurs
activèrent la course, mais les poursuivants gagnaient du terrain, ils
s'approchaient. Bientôt il y eut des coups de feu; le cheval sur lequel
était Paméla s'abattit, elle s'évanouit et, quand elle revint à soi,
elle ne vit que le visage masqué du Danite aux larmes d'or qui la
contemplait.
«Elle lui dit:
«--Merci de m'avoir sauvée.»
«Il dit:
«--Je regrette de n'avoir pu sauver que vous seule, les autres ont été
enlevées par les gentils.»
«Paméla pensa aussitôt à l'épouse nº 19, se disant:
«--Elle s'est sauvée, c'est ce qu'elle désirait.»
«A ce moment arrivèrent d'autres Danites qui avaient été chercher une
mule pour Paméla et elle revint à Salt Lake City assise sur sa mule que
conduisait par la bride le Danite éblouissant qui l'avait reprise à ses
ravisseurs.
«Lubel Perciman l'attendait et lui fit fête. Toutefois on ne vit point
paraître ce jour-là, ni durant la semaine qui suivit Brigham Young dont
l'épouse préférée avait pris la fuite d'une façon définitive.
«Quand la nuit fut devenue silencieuse, tandis que la lune versait une
lueur froide et vive, l'elder Lubel Perciman, bien rasé, vêtu d'un
pantalon de toile bleue, les pieds nus dans des mocassins ornés de
verroteries versicolores, voulut connaître dans toute son étendue le
bonheur conjugal et pénétra dans la chambre de Paméla. Il souriait,
sachant qu'au dehors les Danites veillaient sur la félicité des mormons.
Les pâles étoiles supportaient à l'infini les dieux de toute puissance
et, plus loin que ces dieux, d'autres dieux plus puissants encore
emplissaient la plénitude du monde d'une énergie incréée et sans
limites.
«Avant tout, l'elder Lubel Perciman, soulevant le flambeau qu'il tenait
à la main, se regarda dans le miroir. Il se trouva bien coiffé et son
visage maigre lui plut et il lui sembla que sa chevelure jaune était
comme un foyer lumineux où s'alimentait la lune de cette nuit
d'Amérique. Ensuite il jeta un coup d'oeil sur le lit bas où devait
dormir votre grand'mère, semblable alors à une déité exilée et rompue de
fatigue. Mais le flambeau pensa tomber des mains de l'elder Lubel
Perciman, car le lit était vide. Paméla s'était enfuie sitôt revenue et
mon récit touchant votre grand'mère doit s'arrêter ici puisqu'elle ne
reparut plus au milieu des Mormons et que l'on n'en entendit plus
parler, pas plus que du Danite, d'ailleurs. Et l'on supposa qu'elle
s'était enfuie avec lui, mais on fit le silence sur ce qui la concernait
car on craignait la colère de l'elder Lubel Perciman qui n'en parla plus
jamais. Pour mon compte, je n'en ai plus entendu souffler mot jusqu'à ce
matin où mon diable de neveu est venu de votre part me rappeler cette
jolie fille mutine, aux cheveux ébouriffés qui, lorsque vêtue en
matelot, elle parut sur la place de l'Union, fit tant d'impression sur
les Saints-du-dernier-jour. J'oubliais d'ajouter que le bruit se
répandit peu à peu que le Danite qui avait disparu en même temps que
votre grand'mère n'était autre que l'ange Moroni.»
«--Un ange, s'écria Elvire, mais il me semble à moi qui suis la petite
fille de celle dont vous m'avez raconté l'histoire, que des ailes me
poussent et ma foi je fais tout ce que je peux pour les retenir, car je
tiens à rester une femme et je n'ai, je crois, aucune vocation pour
l'aviation.»
«Enfin, ajouta l'Ovide de fantaisie, votre grand'mère ne manquait ni de
bon sens ni d'honnêteté puisqu'elle est revenue se marier dans son pays
et y faire souche. Et n'est-ce pas suffisant pour juger de la valeur
morale de la polygamie légale. Les Français ne deviendront pas plus
mormons que Turcs. Et allez! on repeuplera tout de même. La
repopulation, à tout prendre, c'est avant tout une question de
propagande.»