Comme la circulaire, cette proclamation fut datée du 15 mai.
Quand, le lendemain, après huit jours de repos, Madame quitta le château
du marquis de Dampierre, elle était précédée de ces lignes chaleureuses
et enthousiastes.
Pour la suivre maintenant, nous ne pouvons mieux faire que de copier
l'écrivain militaire auquel nous devons une partie de ces
renseignements[8]:
«Les chevaux de M. de Dampierre conduisirent Madame jusqu'à la première
poste, où elle prit des chevaux et continua sa route par Saint-Jean
d'Angély, Niort, Fontenai, Luçon, Bourbon et Montaigu.
Madame la duchesse de Berry traversait en plein jour, et en voiture
découverte, le pays que quatre ans auparavant elle avait traversé à
cheval, allant de château en château, et entourée des populations
accourues sur son passage. Quant à M. de Ménars, propriétaire dans le
pays, habitué de toutes les élections, comme électeur et éligible, ayant
présidé le grand collége de Bourbon, c'était un miracle qu'il ne fût
point reconnu à chaque pas.
Sans doute, les voyageurs furent protégés par leur imprudence même. Il
est vrai que Madame avait une perruque brune, mais elle avait oublié de
noircir ses sourcils blonds.
Elle fut obligée de les teindre avec du charbon, pour harmoniser leur
couleur avec celle de sa perruque noire...»
... Au relais de Montaigu, M. de Lorge, habillé toujours en domestique,
fut obligé, pour ne pas mentir à son costume, de manger avec les
domestiques, et d'aider à atteler les chevaux.
M. de Lorge se tira de son rôle, comme s'il eût joué la comédie en
société.
Le 17 mai, à midi, Madame descendait, accompagnée de M. de Ménars, au
château de M. de N... Les deux voyageurs changèrent aussitôt de costume
avec le maître et la maîtresse de la maison, qui montant dans leur
voiture, continuèrent la route en leur lieu et place.
Le postillon, que les valets avaient grisé dans la cuisine, tandis que
les maîtres changeaient de vêtements au premier, ne s'aperçut de rien;
il enfourcha son porteur, à moitié ivre, et prit la route de Nantes, ne
se doutant pas qu'on lui avait changé ses voyageurs, ou plutôt qu'ils
s'étaient changés eux-mêmes.
La Duchesse avait donné rendez-vous à ses amis dans une maison située à
une lieue à peu près du château, et appartenant à M. X... Vers cinq
heures de l'après-midi, elle prit le bras de M. O... et gagna cette
maison à pied, où MM. de Charette et de Ménars, vêtus de blouses, et
chaussés de souliers ferrés, ne tardèrent pas à les rejoindre.
Le soir, Madame partit pour gagner une cachette qu'on lui avait ménagée
dans la commune de Montbert. Elle était accompagnée en outre, par un
gentilhomme du pays, M. de la R...e.
Quelques paysans escortaient les voyageurs.
On demanda à la princesse si elle voulait faire un détour ou passer la
Maine à gué. Comme si elle eût voulu s'habituer du même coup à tous les
périls, Madame préféra le danger à la lenteur.
On hésita pour savoir où l'on passerait la rivière. On se décida pour
Romainville, où la Maine est moins profonde.
Un paysan qui connaissait les localités, prit la tête de la colonne,
sondant le chemin avec un bâton qu'il tenait de la main droite, tandis
que de la gauche, il tirait à lui la Duchesse. Arrivés au tiers de la
rivière, le paysan et Madame sentirent s'écrouler sous leurs pieds la
pile sur laquelle ils avaient cru pouvoir s'aventurer.
Tous les deux trébuchèrent et tombèrent à l'eau.
Madame, tombée à la renverse, avait disparu, entièrement submergée. M.
de Charette s'élança aussitôt, saisit la princesse par le bras, et la
tira de la rivière. Mais elle était restée cinq ou six secondes sous
l'eau, et avait failli perdre connaissance.
Les compagnons de Madame ne voulurent pas lui permettre d'aller plus
avant. On la ramena à la maison d'où elle était partie. Elle changea de
vêtements, et décidée, dès lors, à changer de route, monta en croupe
derrière un paysan. En raison du détour, elle n'arriva que le 18 mai au
village de Montbert. Elle y coucha...
Cependant, des gendarmes ayant été aperçus aux environs, il fut décidé
que, pour plus de sûreté, Madame se réfugierait ailleurs. On approchait
du moment décisif, et il ne fallait pas risquer de tout perdre par une
imprudence inutile.
Aussi le lendemain, 20 mai, Madame se rendit dans une ferme voisine.
Ce ne fut que le 21 au soir, que Son Altesse repartit pour gagner la
commune de Legé, où devaient se rendre M. de Breulh, et, à son défaut,
M. Berryer.
Ce fut en effet ce qui arriva.
Les royalistes de Paris étaient de plus en plus surveillés. Les
ministres de Louis-Philippe devinaient que cette insurrection vendéenne
serait sérieuse, et faisaient tous leurs efforts pour arrêter, sinon
supprimer, ce qui leur était impossible, tout échange de correspondances
entre Paris et la Vendée.
Aussi les royalistes de Paris se dirent que si l'un d'eux se risquait à
faire le voyage, il serait aussi surveillé étroitement.
Une imprudence pouvait amener la découverte de la retraite de Madame, et
par conséquent son arrestation.
Il y eut un moment d'embarras et d'ennui très-réel pour eux.
Heureusement survint une circonstance fortuite qui sauva tout.
Berryer reçut avis qu'un assassin de La Charente-Inférieure, qui devait
être jugé aux assises de la Rochelle, demandait à être défendu par lui.
Le motif d'un voyage était tout trouvé.
Le grand orateur cachait l'homme politique sous la robe de l'avocat.
Il n'allait plus en Vendée pour aider à l'insurrection, mais bien au
contraire pour défendre un assassin.
Pour en finir une bonne fois avec ces détails historiques qui, bien
qu'arrêtant la marche de notre action, sont rigoureusement nécessaires,
voici ce qui se passa:
Berryer partit de Paris le 20 mai au matin et arriva à Nantes le 22.
L'homme de confiance de la Duchesse l'y attendait. Il vint prendre
l'illustre voyageur, et tous deux s'éloignèrent de Nantes à cheval.
Au milieu de la nuit seulement, et après de nombreuses et émouvantes
péripéties, les deux hommes parvinrent à la retraite que la princesse
avait choisie.
Que se passa-t-il dans cette entrevue?
Hélas! elle n'est que trop connue!
Berryer et le comité de Paris étaient entièrement opposés à une action
par les armes, action que les hommes énergiques, et réellement dévoués
du parti, réclamaient et espéraient.
M. Saincaize, M. de Breulh, M. Hyde de Neuville, M. de Chateaubriand
lui-même, ne se rendaient pas bien compte de la situation, et
craignaient de se jeter dans ce qu'ils appelaient une «aventure.»
Berryer usa donc de son influence, influence doublée encore de son
éloquence personnelle et de l'avis de ses collègues, pour combattre le
projet de Madame.
La conférence dura une partie de la nuit.
La princesse refusait au nom de son fils, au nom de son devoir, au nom
de la mission sacrée qu'elle avait reçue, et qu'elle devait accomplir.
A cinq heures du matin, Berryer l'emportait.
Madame était vaincue. Elle pouvait résister, refuser, quand on lui
parlait des dangers qu'elle courait...
Mais Berryer mit en oeuvre des raisons qu'une âme élevée et forte comme
celle de la princesse devait écouter avec émotion. Il lui parla de son
fils, dont elle pouvait compromettre la couronne dans une insurrection;
puis de ceux qu'elle ferait orphelins, de celles qu'elle ferait veuves.
Madame céda...
Elle écrivit une lettre qui suspendait les préparatifs faits pour le 24
mai.
Ce fut une faute et une grande faute!
A qui doit en incomber la responsabilité?
A Berryer d'abord, aux royalistes de Paris et un peu à Madame.
Ce fut la seule. Elle manqua de promptitude dans la décision, la force
de la volonté et la rapidité dans l'exécution étant un des traits
distinctifs de cette puissante nature.
Dès que Berryer eut reçu des mains de Madame la lettre qui donnait
contre-ordre, il s'éloigna rapidement pour rentrer à Nantes.
La princesse renonçant à soulever la Bretagne et la Vendée, devait
naturellement quitter la France, où sa présence devenait non-seulement
inutile, mais encore dangereuse.
Elle comptait rejoindre à grande vitesse Nantes, dans une maison isolée,
prendre là un passeport sous un nom supposé, qui l'y attendait, et
sortir de France.
Mais Berryer ne devait pas voir arriver la princesse.
Dès que le fatal conseiller eut disparu, Madame se rappela la mission
qu'elle avait reçue: mission sainte, qu'elle tenait de Dieu encore plus
que des hommes, parce que Dieu seul donne aux rois l'hérédité de leurs
droits.
Elle se rappela tout ce qui s'était fait déjà, tout ce qui se ferait
encore, sans doute.
Peut-être revit-elle les ombres héroïques de Charette, de Lescure et de
la Rochejacquelein venir l'adjurer, au nom de leur mort, de continuer
l'oeuvre qu'elle avait commencée...
Elle prit la plume, et, au lieu de partir, envoya à Berryer une lettre
où elle lui annonçait que, au lieu d'éclater le 24 mai, la guerre
commencerait du 3 au 4 juin.
En effet, le 25, M. de Bourmont reçut la lettre suivante:
«Ayant pris la ferme résolution de ne pas quitter les provinces de
l'Ouest, et de me confier à leur fidélité si longtemps éprouvée, je
compte sur vous, mon cher maréchal, pour prendre toutes les mesures
nécessaires à la prise d'armes qui aura lieu dans la nuit du 3 au 4
juin. J'appelle à moi tous les gens de courage. Dieu nous aidera à
sauver la patrie!
Aucun danger, aucune fatigue ne me découragera. On me verra toujours aux
premiers rassemblements.