Aubin Ploguen poussa un cri sourd, mais il n'était pas de ceux qui se
lamentent; il était de ceux qui agissent.
Il plongea.
Jacquelin revint à la surface.
Le Breton saisit l'enfant par les cheveux et le hissa sur ses puissantes
épaules.
--Ohé! du vaisseau! cria-t-il pour la troisième fois.
Il y a en mer, par les temps de tourmente, des accalmies soudaines. On
dirait que la rafale s'arrête pour respirer et reprendre des forces.
Ce fut pendant un de ces silences de l'Océan qu'Aubin jeta son appel
désespéré.
Aussitôt une lumière s'agita à bord du trois-mâts et une voix cria:
--Qui va là?
--Ami! dit Aubin.
--Un canot à la mer! ordonna la même voix qui venait de se faire
entendre.
Le commandement fut exécuté en quelques minutes. Un canot glissa le long
des flancs du navire, ainsi qu'un oiseau blanc qui s'abat sur les
vagues.
Puis une échelle de corde pendit du sabord. Trois matelots descendirent
et la barque s'avança vers l'homme qui nageait et l'enfant évanoui.
Il était temps: non pour Aubin Ploguen, dont la force herculéenne était
de taille à supporter de plus rudes fatigues, mais pour Jacquelin qui
avait besoin de repos, et surtout de secours.
En quelques minutes ils arrivèrent dans les eaux du trois-mâts, et
l'échelle de corde les hissait tous les cinq à bord.
Un homme, enveloppé d'un manteau et la tête couverte d'un chapeau de
toile goudronnée, causait avec le capitaine.
Il se retourna en voyant les nouveaux venus et laissa échapper un geste
de surprise:
--Aubin et Jacquelin! dit-il.
C'était Henry de Puiseux.
--Vite! vite! ranimez l'enfant! dit le Breton.
Ce ne fut pas long.
Il n'était qu'étourdi par la fatigue et la force des lames.
--Capitaine, deux mots, je vous prie, continua Aubin Ploguen; et vous,
monsieur de Puiseux, ayez la bonté de m'entendre.
--Parlez, mon brave Breton; seulement je dois vous prévenir que le
capitaine n'entend pas le français. Mais ne vous en inquiétez pas; c'est
moi qui suis le vrai chef à bord.
--Bon! alors, cela ira mieux.
Aubin expliqua à Henry la situation. Il ne fallait pas songer à
débarquer où il avait été convenu.
Seulement, en voulant pénétrer dans l'anse d'Erqui, le trois-mâts
courait risque de se briser.
--Peu importe!
--Que dira le capitaine?
--L'_Espérance_ n'est pas à lui: elle est à nous. Donc... tu comprends,
Aubin?
Aubin comprenait si bien qu'il alla s'emparer du gouvernail, et se mit à
commander la manoeuvre.
--Ah çà, tu es donc aussi marin? demanda Henry.
--Nous autres, les paysans de la côte, monsieur Henry, nous sommes un
peu amphibies...
--Virez de bord! cria Aubin.
L'_Espérance_ s'inclina gracieuse et légère comme une hirondelle, et
s'avança vers la côte.
Le capitaine causait tout bas avec de Puiseux, en anglais, ou plutôt
écoutait le jeune homme qui parlait.
Lui, les yeux fixés sur la côte, contemplait impassiblement le résultat
de la manoeuvre. Ce pilote arrivé à l'improviste ne laissait pas que de
le surprendre.
En réalité, il ne comprenait pas encore.
Il croyait naïvement qu'Aubin Ploguen, connaissant la profondeur des
eaux, voulait rapprocher davantage l'_Espérance_. Jamais il ne lui
serait venu à l'idée qu'un homme sain d'esprit eût voulu faire entrer un
trois-mâts dans l'étroit goulet de l'anse d'Erqui.
Pourtant il fallut bientôt se rendre à l'évidence. L'_Espérance_
marchait droit au goulet. C'était de la folie!
Il toucha le bras d'Henry:
--_You see_?
--_Yes_[5].
--Ah!
--Va, Aubin, cria le jeune homme.
--Toutes voiles dehors! ordonna le Breton.
Les matelots sont trop habitués à l'obéissance passive pour hésiter dans
l'exécution d'un commandement.
Mais, eux aussi, crurent que leur nouveau pilote était fou.
Mettre toutes voiles dehors quand on est à cinq cents mètres de la côte,
et qu'on marche vers des brisants, poussé par cette double hélice du
vent et de la marée!
Les voiles se tendirent rapidement.
L'_Espérance_ s'arrêta court, comme un cheval qui se cabre, plia sur
elle-même, et s'élança avec une rapidité effrayante.
Cela dura à peine cinq minutes.
Le capitaine s'attendait si bien à voir le navire s'entr'ouvrir qu'il
ordonna aux matelots de se tenir prêts à se jeter à la mer.
L'_Espérance_ n'était plus qu'à cinquante mètres de la passe. Le
capitaine toucha de nouveau le bras de de Puiseux.
--_The end_[6]! murmura-t-il.
Henry ne répondit pas.
L'_Espérance_ fila comme une flèche, et traversa le goulet sans
effleurer même le rocher.
C'était merveilleux à voir.
Dès lors le débarquement était facile.
Jean de Kardigân et la Pâlotte avaient assisté de loin à ce drame.
Leur coeur battit à rompre quand ils aperçurent l'_Espérance_ se diriger
droit vers l'anse d'Erqui.
Tout était sauvé!
La barque jeta sur le sable Henry de Puiseux qui tomba dans les bras de
son ami.
--Tu ne m'attendais pas, hein?
--D'où viens-tu? qu'apportes-tu?
--D'où je viens? d'Angleterre. Ce que j'apporte?... on est en train de
le débarquer, tiens! Mais d'abord prends connaissance de cette lettre.
Les deux jeunes gens s'assirent derrière un rocher, pendant que les
matelots débarquaient de grandes caisses.
--Aubin, la lanterne! dit Jean.
Le Breton projeta sur son maître la clarté de sa lanterne sourde,
pendant que Jean décachetait un grand papier scellé de cire bleue.
Ce papier contenait la lettre suivante, écrite à l'encre ordinaire, et
une feuille de papier blanc.
La lettre écrite à l'encre ordinaire était ainsi conçue:
«Jean-Nu-Pieds,
2 2 1 2
Je serai _ut Voltgu_ à la fin _oo kpnt_. _Grlvussu_, _Gpnient_
2 11 1 2 22 3 1 2 1
et _O'Losngrlnr_ sont prévenus. _Roniuor_ apporte _et rpoovu
3 1 2
us eui glvspogrui_. Quinze _gllqti_ sont commandés en
13 1 1 1 1 33
_Lteeusuvvuu_. Je débarquerai à _Nlviuneeu_.