M. Grégoire était rentré dans sa maison, sans dire un seul mot.

Il n'osait pas s'opposer à ce que sa fille veillât celui qui venait de

tomber pour elle.

Un premier pansement fut fait, pansement qui rafraîchit le blessé.

Il s'endormit d'un profond sommeil aussitôt après. Quand il s'éveilla,

au matin, il avait un peu de fièvre, mais le médecin permit qu'on le

transportât à l'hôtel de France.

Là, un sommeil lourd et pesant s'empara de nouveau de lui; le second

réveil eut lieu à six heures du soir.

Depuis l'instant où il était tombé, Jean avait toujours eu pour gardes

Fernande et Robert. Les deux jeunes gens ne se parlaient pas; la fatigue

et l'émotion les brisaient.

Jean les trouva changés tous les deux quand il rouvrit les yeux.

Il s'accouda sur le lit, soulevant à moitié son corps endolori, et les

contempla:

--Les voilà donc tous les deux! pensa-t-il. Lui, c'est mon frère;

elle... c'était ma fiancée. Et entre nous, il y a le devoir, le devoir

implacable, dressé comme une montagne que je ne franchirai jamais!

Il eut comme un retour sur lui-même, embrassant d'un seul effort tout le

passé vécu et souffert:

--Le devoir? Si ce n'était qu'un mot!... Si je me trompais? Si... Ah! je

la connais cette lutte, cette lutte où j'ai vaincu déjà, mais où je

pourrais bien être vaincu à mon tour! Que vais-je dire? Que vais-je

faire?

Une lampe brûlait dans la chambre. La nuit était venue. Une ombre grise

laissait dans une demi-obscurité ces deux têtes du frère et de la

fiancée.

--Philippe! appela-t-il doucement.

Robert Français s'éveilla:

--Philippe! Ah! béni sois-tu de me nommer ainsi!

--Frère, dit Jean, nous nous voyons aujourd'hui pour la dernière fois.

Il a fallu l'ironie de la destinée pour que nous nous retrouvions en

face l'un de l'autre. Mais, laisse-moi te le dire. Si j'obéis à la

volonté de mon père, en séparant de nouveau ma vie de la tienne, j'obéis

en me débattant... O mon frère! Dieu m'est témoin que mon coeur est

rempli pour toi d'une vraie et profonde affection...

Ils pleuraient, ces deux hommes, comme eussent pleuré des enfants!

--Tu as mal agi, continua Jean. Pourquoi la torturais-tu, elle? Que

t'avait-elle fait?... Ce n'est pas toi qu'elle aimait... et mieux eût

valu qu'elle t'eût aimé!...

Fernande entendait.

L'ombre empêchait Jean d'apercevoir la jeune fille.

Quand le marquis dit:

--Mieux eût valu qu'elle t'eût aimé!

Elle sentit un choc violent la frapper au coeur. Qu'est-ce que cela

signifiait?

Jean reprit:

--Si tu savais!... Tu souffres, toi? Oh! oui, tu as dû bien souffrir

pour en arriver, toi noble de coeur, à accomplir une mauvaise action...

Eh bien, tu es moins malheureux, toi qu'elle n'aime pas, que je ne suis

malheureux, moi qu'elle aime pourtant! Tu es séparé d'elle par

elle-même; je suis séparé d'elle par mon devoir, par l'ordre d'un

mourant que j'ai juré de respecter!... Et j'ignorais tout! Son père,

Philippe, est un régicide, et... et lis...

Du doigt il indiquait à Robert Français le bureau à moitié fermé où il

serrait le testament du vieux marquis.

Il le prit et lut tout haut.

A mesure qu'il lisait, Fernande sentait la vie l'abandonner...

Quand Robert Français eut fini:

--Jean, dit-il, je te jure que j'oublie ma douleur, qui n'est rien

auprès de la tienne; Jean, _ton_ père avait bien de la cruauté dans

l'âme pour perdre ainsi volontairement le bonheur de ses deux enfants!

pour briser le coeur de celle qui t'aime!...

--Adieu, Philippe, répondit Jean, que les larmes étouffaient. Nous ne

nous reverrons que morts! Embrasse-moi!

Les deux frères tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

--Adieu!

--Comment lui apprendras-tu l'affreuse vérité à cette pauvre enfant?

--A elle?

--Oui.

--Ne me dis pas cela... Cette pensée m'épouvante!

Qui le lui expliquerait ce devoir sacré? Que me répondrait-elle?

Fernande se leva, chancelante.

--Je vous répondrais, Jean, que vous avez raison, que je vous admire et

vous respecte autant que je vous aime!

--Fernande!

--J'ai tout entendu.

--Oh! mon Dieu!

--Pourquoi craignez-vous, ami? Est-ce mon désespoir que vous redoutez?

C'est un tort, Jean. Je suis digne de vous, puisque votre coeur m'a

choisie. Eh bien! celle qui est digne de vous saura s'en souvenir à

l'heure du sacrifice. Vous ne l'avez pas jugé au-dessus de vos forces;

pourquoi voudriez-vous qu'il fût au-dessus des miennes?

--Fernande! Fernande!

--Ami, nous eussions été heureux, car notre amour était grand comme

notre honneur! Dieu nous avait réunis, Dieu nous sépare, que sa volonté

soit faite!

Robert Français cachait sa tête dans ses mains; lui aussi se disait

qu'il avait bien choisi, et que c'était une sublime créature, celle qui,

le coeur brisé, trouvait encore des accents pour parler ainsi!

--Ah! partez, Fernande, partez, par pitié, vos paroles me tuent...

partez!...

--Vous avez raison, grâce...

--Ils s'en vont tous les deux, s'écria Kardigân, que le délire

commençait à prendre, ils s'en vont... le frère... la fiancée... ceux

que j'aimais... oh! que je suis malheureux! que je suis malheureux!

Partez... partez!... cela me déchire de vous voir encore!...

--Jean, la fiancée vous dit adieu, murmura Fernande.

Ils étaient seuls: Robert venait de s'enfuir, pleurant et sanglotant.

Jean attira doucement la jeune fille à lui, et lui mit un baiser au

front.

--Nous ne serons jamais l'un à l'autre, dit-il, et pourtant, je vous

aimerai toujours...

--Moi aussi! balbutia-t-elle à travers ses larmes...

Elle sortit, pâle, brisée, muette...

--Seul! je suis seul! s'écria Jean! je suis seul! Ah! mon père, sois

content! cela coûte cher, l'honneur!...

La plaie se rouvrit, et il retomba sur son lit, baigné dans son sang...

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 118 / 194 题