SEUL!

A l'exclamation de Jean, un frisson d'horreur avait courbé toutes les

têtes de ceux qui assistaient à ce drame.

Le frère venait-il donc de tuer son frère?

Philippe de Kardigân venait-il, nouveau Caïn, d'immoler malgré lui Abel!

Robert Français,--pour lui garder le nom que le jeune homme s'était

donné,--se jeta à genoux sur le sol et souleva doucement dans ses bras

la tête pâle du marquis:

--Jean! Jean! balbutiait le malheureux d'une voix rauque, Jean, c'est

moi, moi, ton frère! ne m'entends-tu pas?...

Fernande, agenouillée elle aussi, priait et pleurait; Jérôme Hébrard se

détournait pour cacher ses larmes.

Quant à M. Grégoire, il s'était éloigné, sentant bien que le fratricide

était lui, lui qui avait armé ces deux jeunes gens l'un contre l'autre.

C'était déchirant d'entendre les sanglots de Robert Français. Il

couvrait de baisers le front pâle de son frère.

--C'est moi qui l'ai tué! c'est moi qui l'ai tué! et c'est mon frère!

Jean ouvrit les yeux.

Jérôme Hébrard s'élança au dehors, et revint au bout de dix minutes,

accompagné d'un médecin qui demeurait heureusement près de là.

Pendant ces dix minutes, Jean avait recouvré connaissance...

Dans quelle situation était ce pauvre coeur infortuné!

Il s'éveillait à la vie entre son frère et sa fiancée, frère qu'il

devait haïr, fiancée qu'il ne devait pas aimer.

C'était vraiment un de ces jeux terribles comme en a la fatalité que de

réunir ainsi ces trois êtres séparés les uns des autres par tant de

choses!

Jean regardait son frère et la jeune fille: ses yeux mornes allaient

tristement de l'un à l'autre.

Toute sa vie était la-dedans, et partant toute sa vie était brisée par

son devoir.

--Frère, disait tout bas Robert Français, pardonne-moi!... J'étais égaré

par la folie de mon amour, par l'exaspération de ma jalousie... Je suis

seul, seul au monde, moi! Tu comprends ce que j'ai dû souffrir... Frère,

frère, pardonne-moi, car je ne me pardonne pas moi-même!

Un faible sourire erra sur les lèvres du marquis de Kardigân.

Il serra doucement la main de Robert Français.

--Fernande! dit-il.

La jeune fille se rapprocha...

En ce moment le médecin arriva, accompagnant Jérôme Hébrard. Il examina

la plaie du marquis.

Robert et Fernande dévoraient des yeux l'homme qui allait prononcer

l'arrêt de vie ou de mort du dernier des Kardigân.

--La blessure n'est pas dangereuse, dit-il enfin, après avoir

soigneusement examiné le petit trou sans importance qu'avait produit

l'épée.

--Sauvé! sauvé! s'écria Robert.

Fernande, elle, s'était agenouillée de nouveau, remerciant Dieu avec

ardeur de lui avoir conservé Jean.

Un quart d'heure après, le blessé, escorté de Robert, de Jérôme Hébrard

et de Fernande, arrivait à l'hôtel meublé qu'il avait choisi comme

observatoire.

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 117 / 194 题