Fernande, assise sur un fauteuil, l'oeil atone, pâle, craintive, se leva
quand elle l'aperçut.
Le père resta un instant silencieux devant cette image du désespoir qui
se dressait tout à coup devant lui.
Il se rappela que c'était sa fille, à lui, qui souffrait et qui
pleurait, l'enfant de celle qui avait été la compagne de sa vie et qu'il
avait tant aimée.
Mais l'âme du régicide n'était pas de celles qu'une émotion passagère
peut adoucir ou dompter. Il reprit bientôt l'impassibilité de sa nature,
toujours muette devant la douleur.
--Fernande, dit-il, je vous ai fait part de ma volonté. Vous l'avez
méconnue. Il ne faut donc ne vous en prendre qu'à vous-même si j'en suis
réduit contre vous aux dernières extrémités. Je vous emmène.
--Mon père...
--L'air de Paris est malsain pour vous. Vous y avez appris la résistance
à mes ordres. Vous refusez d'épouser M. Robert Français, soit! mais
comme j'entends que ce mariage se fasse, je vous arrache à votre vie
accoutumée, à vos plaisirs, à vos joies...
Les paroles hideuses du régicide étaient prononcées par une voix froide
comme le coeur même de cet homme.
Fernande restait calme en apparence, mais torturée au fond du coeur
devant cet horrible égoïsme de l'orgueil.
--Je vais vous conduire en un lieu où les caractères comme le vôtre
s'assouplissent rapidement; nous partons dans quelques minutes.
--Vous êtes le maître, monsieur, répliqua la jeune fille. Je n'obéis
pas: je subis.
--Je suis votre père!
--Non, vous n'êtes pas mon père! Mon père ne me torturerait pas! mon
père ne prendrait pas plaisir à me désespérer, à me tuer, à m'anéantir!
Non, vous n'êtes pas mon père! Je courbe le front, mais je ne cède pas.
Vous pouvez m'écraser: vous ne me ferez pas plier.
--Malheureuse!
--Oh! monsieur, moi aussi j'ai de la volonté! Je suis votre fille, après
tout, et le sang qui coule dans mes veines est celui qui coule dans les
vôtres! Je vous le jure, j'avais pour vous tendresse et respect. En
quelques jours vous avez tué la tendresse; le respect seul est resté.
J'ai toujours été une fille selon Dieu...
--Selon Dieu! interrompit M. Grégoire. Vous m'êtes témoin que je ne vous
ai jamais gênée dans l'accomplissement ridicule de vos momeries. Il faut
une religion aux femmes; mais, dites-moi, est-ce votre Dieu qui enseigne
aux filles à mépriser les ordres de leur père?
--Mon Dieu, monsieur, reprit la jeune fille, qui retrouvait tout son
calme à mesure que son père perdait le sien,--mon Dieu est celui que ma
mère m'a enseigné à prier et à adorer. Il m'ordonne l'obéissance à votre
volonté, mais il me défend le parjure.
--Le parjure!
--J'ai engagé ma foi...
--Sans ma permission!
--Ne me laissiez-vous pas libre?
--Allons, assez! Je ne suis pas venu ici pour discuter, mais pour
commander. Vous allez partir.
--Je suis prête.
--Vous ignorez où je veux vous conduire?
--Je l'ignore, en effet.
--Quand vous le saurez, il est probable que vous serez moins résignée.
--Vous vous trompez, monsieur, je suis résignée à tout.
--Bien: écoutez, alors. Je vais vous conduire à la maison laïque des
Enfants républicains, près de Tours.
Cette maison est dirigée par d'austères femmes qui vous traiteront selon
vos mérites, je vous en préviens. Vous serez prisonnière sans avoir la
permission de sortir, jusqu'à ce que vous ayez consenti à m'obéir.
--Ou jusqu'à ma majorité!
Un éclair de rage s'alluma dans les yeux de M. Grégoire, à cette froide
réponse de la jeune fille.
--Faites vite, dit-il, j'attends.
Fernande réunit à la hâte quelques objets qu'elle désirait emporter avec
elle.
--Ne vous préoccupez pas des choses qui vous seraient nécessaires; j'ai
pourvu à tout.
Elle prit le médaillon qui renfermait le portrait de sa mère, et le mit
sur sa poitrine. Puis elle s'agenouilla:
--Mon Dieu! murmura-t-elle, donnez-moi, je vous en supplie, la force
d'être courageuse, la volonté d'être patiente. Mon Dieu! je vous bénis
pour les épreuves que vous m'imposez!
--Hâtez-vous! dit M. Grégoire avec impatience; je suis pressé.
Fernande ne répondit pas.
Elle alla pieusement baiser les pieds d'ivoire de son grand crucifix,
cette croix où Jésus pleure éternellement sur les souffrances et les
péchés de ce monde.
Puis elle jeta un dernier regard autour d'elle, comme pour dire un
suprême adieu à tous ces objets qui l'environnaient et qu'elle avait
aimés...
Elle jeta un châle sur ses épaules, puis avec une fermeté triste:
--Partons, monsieur! dit-elle.
Ces quelques mots échangés entre le père et la fille avaient retardé le
départ. Robert Français ne croyait pas qu'au point où en étaient venues
les choses, ils pussent avoir entre eux une seule parole.
Il était arrivé à l'heure au rendez-vous que lui et le vieillard
s'étaient donné.
Enfin, M. Grégoire et Fernande parurent dans le jardin...
Le vent avait augmenté. Il courbait les arbres qui pliaient avec un
sourd craquement.
Fernande jeta un coup d'oeil rapide devant elle.
Pauvre enfant!
Sa foi en Jean était si grande, qu'il lui semblait à chaque instant
qu'il allait apparaître pour la délivrer!
Robert Français s'inclina et se découvrit.
Mais elle ne le regarda même pas. Elle ressentait un mépris profond pour
cet homme qui s'abaissait à de semblables moyens.
Robert comprit ce dédain suprême et en souffrit. C'était un homme
d'honneur. Il avait fallu la violence de son amour et de sa jalousie
pour le faire descendre à aider M. Grégoire.
Celui-ci prit la main de Fernande, Robert marchait devant.
Ils traversèrent ainsi la moitié du jardin. La jeune fille frissonnait.
Elle avait froid, froid au corps et au coeur.
Tout à coup, deux ombres se détachèrent du massif d'arbres.
C'étaient Jérôme et Jean, armés.
--On ne passe pas! dit lentement Jean.
M. Grégoire poussa un cri de fureur, Robert un cri de colère, Fernande
un cri de joie. Tous les trois avaient deviné qui était cet homme, dont
on ne voyait pas le visage.
Pour Fernande, c'était le salut; pour les deux hommes, c'était l'ennemi.
--Passage! dit M. Grégoire, ou je vous fais arrêter comme des assassins;
je suis ici chez moi!
--Monsieur, reprit Jean, cette jeune fille est violentée. On la menace
dans son honneur et dans sa liberté. Je viens l'arracher de vos mains
pour la remettre à M. le procureur du roi, qui la défendra...
--Vous êtes un assassin!
--Soit, parce que vous êtes tous les deux des misérables, assez lâches
pour torturer une femme!
Robert Français bondit sous l'insulte.
--Ah! il était temps que je pusse faire oeuvre d'homme! il était temps de
relever tout ceci par un coup d'épée!...
Il s'élança sur Jérôme, qui tenait les deux épées dans sa main:
--En garde, monsieur! cria-t-il.
Jean avait reculé de façon à masquer la porte et à empêcher M. Grégoire
d'entraîner Fernande au dehors.
Lui aussi tenait une épée.
--Monsieur, dit-il, dès que les deux fers se furent croisés, vous êtes
un infâme, et comme tel je vais vous marquer au front!
Le marquis de Kardigân rompit de deux pas, puis prenant de biais, il
fit, par un coup de fouet, sauter le chapeau de Robert Français.
Au même instant, il recevait un coup d'épée dans l'épaule.
Mais ce ne fut pas la douleur qui lui fit jeter le cri terrible qu'il
poussa...
En Robert Français il venait de reconnaître Philippe de Kardigân.
--Philippe! Philippe! mon frère! dit-il.
Puis il roula évanoui...