Le gentilhomme et l'ouvrier se cachèrent derrière un épais massif
d'arbres dépouillés.
Il régnait une lugubre tristesse dans ce jardin noirci par l'hiver.
Le vent sifflait à travers les branches gercées par le froid, et à
l'extrémité de quelques jeunes chênes pendait du givre.
Jean et Jérôme étaient là, immobiles, malgré cette température glacée
qui les gagnait peu à peu. Muets, serrés l'un contre l'autre, ils
cherchaient à percer du regard l'ombre étendue devant eux.
L'homme qu'ils avaient suivi traversa tout le jardin et arriva devant la
porte de la maison.
Cette porte était fermée.
Sans doute, il ne s'y attendait pas, car il laissa échapper un geste de
colère.
Jérôme et Jean, qui ne le perdaient pas de vue, aperçurent ce mouvement
et devinèrent qu'il y avait un retard dans l'exécution du projet
d'enlèvement.
Ce retard pouvait augmenter les chances qu'ils avaient de secourir
Fernande. C'était donc une bonne fortune dont ils devaient profiter.
Ils préparèrent doucement les armes dont ils s'étaient munis.
Jean fit glisser dans sa main les deux épées, pendant que Jérôme
examinait l'amorce des pistolets de combat.
D'où venait ce retard?
Le lecteur se rappelle que M. Grégoire avait dit quelques mots à
l'inconnu à l'arrivée de la chaise de poste, et s'était hâté lui-même de
rentrer dans la maison.
Il alla droit à la chambre de sa fille.
Fernande l'entendit monter lentement l'escalier et frissonna.
Il y avait plus de vingt-quatre heures que son message était parti, et
elle n'avait encore aucune nouvelle de M. de Kardigân. Elle tremblait à
la pensée que Jérôme pouvait n'avoir pas trouvé le marquis, à la pensée
qu'elle serait livrée ainsi, sans défense, à la merci de son père et de
Robert Français. Où pourrait-elle trouver du secours, si ceux sur qui
elle avait compté lui manquaient tout à coup?
Quand elle entendit le pas de son père, elle se douta que le vieillard
venait lui annoncer la résolution prise par lui de l'enlever de Paris.