LE COMBAT DE L'AMOUR ET DU DEVOIR

Il y eut un moment de violente stupeur, pendant lequel Jean crut être le

jouet d'un rêve affreux.

--Non! c'est impossible! murmura-t-il, les yeux toujours fixés sur le

journal où il venait de déchiffrer les lignes révélatrices. Je me

trompe: j'aurai mal lu...

Il reprit:

«M. Lucien Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort du

roi...»

--Un régicide!... et c'est son père!...

Cinq minutes se passèrent, pendant lesquelles le marquis de Kardigân fut

la proie d'un trouble profond.

Mais à la fin, comme un homme qui secoue soudain l'étreinte d'une

hallucination, il se leva, et jetant la feuille publique loin de lui,

avec colère:

--Et que m'importe! Sais-je seulement si ce journal dit vrai? Un

régicide? Le crime a été commis par le père et non par la fille! De quel

droit irais-je la rendre responsable? Pourquoi ferais-je porter à cet

ange le poids de ce lourd héritage? D'ailleurs, je l'aime! J'ai toujours

accompli mon devoir; quand j'étais soldat, mes chefs n'ont jamais eu

qu'à faire mon éloge. Qui oserait dire que je ne suis pas un honnête

homme, parce que j'épouserais la femme que j'aime, la femme dont je suis

aimé?

Puis elle se mariera contre la volonté de cet homme. Ce n'est pas lui

qui me la donne, c'est elle qui se donne librement et volontairement.

C'est dit: je l'épouserai. Tous ces maudits qui ont vendu leur roi comme

Judas a vendu son Dieu, sont bien oubliés aujourd'hui. Nul n'y songe:

personne ne connaît plus les noms qu'ils ont portés. Ils ont disparu,

écrasés sous l'infamie qu'ils avaient commise!

Un régicide! Mais la France entière est régicide!

N'a-t-elle pas permis que son roi fût détrôné, fût exilé? N'a-t-elle pas

permis qu'on brisât les traditions du passé?

J'épouserai Fernande: je l'aime!

Il se tut, secoué par l'angoisse qui, peu à peu, étreignait son coeur.

--Oui, je l'épouserai! J'ai donné ma vie à la cause sainte que je

défends: je n'ai pas donné mon amour! J'ai promis de répandre mon sang:

je n'ai pas promis de torturer mon coeur. Qu'on prenne cette vie, qu'on

fasse couler ce sang; mais mon amour est à moi: je le garde!»

Il se tut une seconde fois.

La pâleur envahissait son visage. Celui qui l'aurait vu eût compris

qu'il démentait en lui-même les paroles prononcées par ses lèvres.

Un rude combat se livrait dans ce coeur déchiré: l'éternel combat de

l'amour et du devoir.

--Elle m'a sauvé, murmura-t-il. Je me rappelle ce jour-là. Son premier

regard m'a conquis. J'ai compris, en la quittant, que j'étais

irrémédiablement à elle. Depuis, jamais ma pensée n'a tenté de

s'échapper, quand elle se portait sur ce doux visage à peine entrevu

quelques heures.

J'ai rêvé d'elle, je me faisais une vie dont elle aurait la moitié, et

jamais je n'ai espéré un bonheur dont elle n'eût pas eu sa part. Elle

seule m'a soutenu dans mes découragements. Je n'avais plus rien: mon

père, mes frères, ma soeur... ils étaient tous morts!...

Assez de phrases. Ma décision est prise irrévocablement.

Cet homme veut qu'elle en épouse un autre. Je n'aurai donc pas la honte

de voir son nom au bas de l'acte qui m'unira pour toujours à sa fille.

D'ailleurs, j'attendrai: il faut que j'attende. Elle a dix-neuf ans.

Qu'il vive ou qu'il meure, pour moi ce n'est de rien. Je ne le connais

pas, je ne veux pas le connaître!

Jean était debout. Il semblait avoir de la répugnance à rester assis à

cette table où il travaillait d'habitude.

Pourtant, un aimant invincible l'y ramenait sans cesse.

Le testament de M. de Kardigân était ouvert comme il l'avait laissé.

Il prit machinalement le papier et lut tout haut ce qu'il avait lu tout

bas une heure auparavant:

«Vous ne devez jamais vous livrer aux concessions du siècle. Il est des

hommes que vous devez haïr...

Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de

les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de

faire commerce avec eux. Mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs

filles, ni aucun des leurs.

Car s'il en était autrement, je sortirais de ma tombe pour vous

maudire!»

«--O mon père! homme inflexible, coeur de bronze! ô mon père, si tu

voyais les tortures de ton enfant, tu aurais pitié de lui!»

Il se laissa retomber, assis et la tête dans ses mains, brisé par sa

douleur.

Mais cette faiblesse fut passagère. Il se releva, reprenant avec

amertume:

«De quel droit a-t-il engagé ma vie? De quel droit m'a-t-il condamné à

la solitude, à la souffrance? J'aime Fernande, et je n'en aime pas une

autre. C'est à elle que je veux lier ma destinée!...

Pourquoi discuterais-je tant avec moi-même? Si je me sentais réellement

dans le vrai, pourquoi me soumettrais-je à cette torture de lutter

contre mon père mort?

Si j'ai raison, pourquoi irais-je chercher des arguments auxquels je ne

crois pas? Pourquoi oserais-je me mentir à moi-même, au point de renier

tout mon passé?

Je suis lâche!

La vérité est une: pas de détours! Ce serait une faute que d'épouser

Fernande... Une faute? Peut-être un crime!

Le commettrai-je, ce crime? Je ne veux plus ergoter avec ma conscience!

Elle n'est pas en repos. Elle me parle; dois-je l'écouter?»

Il se tut de nouveau, puis, il reprit avec un désespoir croissant:

«--J'ai bien dit! j'étais lâche! En l'épousant, je suis frappé de la

malédiction de mon père: je deviens criminel. Notre famille a toujours

porté le front haut. Et pour que ce nom n'eût aucune souillure, le jour

où mon frère a déshonoré ce nom, on le lui a arraché comme à un indigne!

Mieux vaut les paroles franches!

Épouserai-je Fernande malgré mon serment, malgré mon père, malgré ma

conscience? Faillirai-je à la tâche que je me suis imposée?

Ah! j'aurai beau plaider avec moi-même, ma cause est mauvaise, je ne la

gagnerai pas!»

Les larmes le suffoquaient. Il éclata en sanglots. Sa douleur contenue

éprouva ce soulagement qui commence le repos.

«--Non, je ne t'épouserai pas, Fernande! dit-il d'une voix sourde. Non,

je ne te donnerai pas un époux déshonoré à ses propres yeux, ô ma douce

fiancée!

Tu ne sauras jamais jusqu'à quel point je t'ai aimée! Tu ne sauras

jamais de combien d'adoration et de respect était faite ma tendresse

pour toi!

Et toi, mon père, sois content de ton fils. Tu lui appris, quand tu

vivais, qu'un homme de ma maison doit sacrifier, non-seulement sa vie,

mais encore son bonheur!

Je donnerai ce bonheur à la cause à laquelle tu m'as voué. De ce

jour-là, je ne m'appartenais plus, et je n'avais pas le droit de

m'arracher à la terrible logique des faits accomplis...»

Les larmes le reprirent.

«Je suis bien faible devant ma souffrance! murmura-t-il; je devrais

plutôt penser à la sienne... penser au désespoir de cette pauvre enfant

qui m'aime et qui avait reçu ma parole...

Haut le coeur, Kardigân! cela a trop duré. Il faut que demain tout soit

rompu entre nous... demain, car le devoir l'emporte, cette nuit... et

demain l'amour serait le plus fort peut-être!»

Il prit la plume et recopia entièrement le testament de son père.

Puis, il résolut de briser le dernier lien qui le tenait encore attaché

à cette passion funeste.

Il regarda une feuille de papier blanc et se dit que quelques lignes de

lui allaient creuser entre Fernande et son amour un fossé qui ne serait

jamais comblé.

«--Fernande, je vous envoie les derniers renseignements que m'a laissés

mon père mourant.

Lisez, mon amie. Quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le

courage de vous raconter le malheur qui nous frappe... Je vous aime,

Fernande. En cet instant où je vous écris, je suis bien désespéré, et

j'ai des sanglots au coeur. Je n'ai jamais aimé, et je n'aimerai jamais

que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en

mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon

amour ne m'ordonnait aussi de vivre.

Je n'ai eu que votre image dans le coeur, que votre nom sur les lèvres

depuis le premier jour où je vous ai vue...

Aujourd'hui tout est fini: l'espérance et le bonheur. Je dois plus que

mon sang à ceux que je sers: je me dois tout entier. Mon père m'a donné,

je n'ai pas le droit de me reprendre.

Adieu, Fernande... Le passé ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le

veut pas... Ah! tenez, je m'étais promis de rester froid en vous

écrivant, je m'étais promis!... Non, je vous aime, Fernande, je vous

aime, et je me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini...

Soit! mais sachez, ô ma fiancée, que je pleure en traçant ces lignes, où

j'ai mis tout ce que j'ai en moi!

Adieu!

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 86 / 194 题