--Explique-toi! Pourquoi es-tu si troublée? Pourquoi l'épouvante
s'est-elle emparée de toi?
--Vous me dites que vous avez disposé de moi, au moment où...
Elle s'arrêta.
--Eh bien?
--Au moment où j'allais vous annoncer que j'en aime un autre.
Le père saisit brusquement le bras de sa fille, et la regarda en face.
--Un autre? dit-il lentement.
Il y eut un silence.
--Bah! reprit-il, amourette de jeune personne bien sage! Cela passera.
Celui que je te destine t'a vue chez M. Ducroisy il y a un mois. Il t'a
aimée, et veut t'épouser. Tu l'épouseras.
M. Grégoire prononça ce mot froidement, avec une rigidité d'expression
qui fit passer un frisson dans les veines de la pauvre Fernande.
--Il est riche, jeune et beau, continua M. Grégoire; il n'y a donc rien
dans ce mariage qui te doive épouvanter.
--Mais je ne l'aime pas, moi!
--Tu l'aimeras.
--Mon père!
--Tu l'aimeras! te dis-je.
--Ah! vous ne savez pas...
--Je sais que je suis ton père et que je suis le maître. J'ai l'habitude
qu'on m'obéisse. Il ne me plaît pas que toi, ma fille, tu manques au
respect dû à mes volontés.
Fernande avait repris un peu d'énergie. C'était une nature douce.
Mais la force de son âme donnait à son coeur une puissance qu'elle ne se
soupçonnait pas elle-même.
Nous l'avons vue s'exposer pour sauver un inconnu qui lui demandait
asile.
Elle retrouva pour son amour son énergie passée.
--Mon père, dit-elle lentement, cet homme que vous voulez me faire
épouser, je ne le connais pas, je ne l'aime pas... et je ne l'épouserai
pas.
M. Grégoire, qui avait repris sa marche à grands pas à travers la pièce,
s'arrêta court.
Quoi! sa fille osait lui résister!
--Vous ne l'épouserez pas?
--Non!
Fernande était très calme.
Son père l'avait toujours vue, jusqu'alors, craintive et timide devant
lui. Il éprouva le même étonnement, la même colère qu'un homme accoutumé
à voir tout lui céder et devant lequel se dresse soudain une volonté
aussi forte que la sienne.
--Vous me manquez de respect, Fernande, dit-il avec hauteur.
--Vous vous trompez, mon père. Je vous respecte et je vous aime, mais je
ne crois pas que l'obéissance que je vous dois me force à faire le
malheur de toute ma vie.
--Des phrases que tout cela!
--Non, ce ne sont pas des phrases, mais des réalités bien vraies, je
vous le jure! Vous avez donné votre parole. Moi, j'ai donné mon coeur, je
ne suis pas libre et je suis fiancée à un honnête homme que j'aime et
qui m'aime. Je serais lâche en vous obéissant... O mon père!
écoutez-moi, comprenez-moi, je l'aime, je l'aime! Ne faites pas le
désespoir de ma vie entière. Je suis votre unique enfant, ne la perdez
pas, ne la chassez pas de votre tendresse, parce qu'elle ne veut point
se résoudre à mourir!
--Mourir!
--Je mourrais si j'étais à un autre que celui que j'ai choisi...
--Des phrases! répéta M. Grégoire dont la colère grandissait à mesure,
et pas autre chose.
--Ah! vous êtes cruel.
--Assez! Cette comédie a trop duré. Je veux que vous épousiez M. Robert
Français. Vous l'épouserez!
Fernande avait espéré toucher cet homme implacable, bien qu'elle connût
la dureté de sa volonté.
Mais elle comptait à tort sur sa tendresse paternelle. Cette tendresse,
bien que réelle, ne pouvait pas arracher M. Grégoire à ses projets.
Puis il ne croyait pas aux sentiments uniques et invincibles.
Fernande aimerait son mari après le mariage, au lieu de l'aimer avant.
Voilà tout. Mais quand la jeune fille vit que ses prières n'étaient de
rien, et que son père se refusait à les écouter, elle se reprit à son
amour, comme un homme qui se noie à une branche d'arbre, pour retrouver
l'énergie suffisante à la lutte:
--Mon père, vous vous trompez, si vous me croyez faible. Dieu m'est
témoin que j'eusse été heureuse d'être toujours pour vous une fille
docile. Mais vous voulez me tuer! J'aime un galant homme. Quelques
instants avant que vous vinssiez ici, j'ai laissé tomber une main dans
la sienne, en me fiançant à lui. C'est l'époux que je me suis choisi;
c'est le seul que j'aurai.
--Malheureuse!
Si M. Grégoire avait gardé son visage colère et emporté, Fernande avait,
de même, gardé son énergie.
Mais elle crut lire de la douleur sur les traits de son père.
Elle se jeta à genoux, couvrant sa main de baisers.
--Ayez pitié de moi, mon père, s'écria-t-elle d'une voix que ses larmes
rendaient déchirante; ne me forcez pas à vous désobéir. Rappelez-vous
que je suis la fille de votre femme, la seule que vous ayez aimée! Ne me
désespérez pas, ne me tuez pas! Je l'aime, je l'aime... Ah! ne me
séparez pas de lui... Je vous en supplie, mon père!