Le citoyen Lucien Grégoire était né à Dijon, vers la fin du règne de
Louis XV. Il avait donc plus de soixante ans.
De sourdes et lentes ambitions couvaient en lui. Du fond de la boutique
de drapier où l'enfermait son père, il regardait passer, l'envie et la
haine au coeur, les heureux de ce monde auxquels la destinée a donné la
fortune et la noblesse.
De quinze à dix-sept ans, sa précoce intelligence souffrit toutes les
tortures de l'impuissance.
Arriva le coup de tonnerre de 89.
Le jeune Grégoire avait vingt ans. Il n'hésita pas et se jeta dans les
clubs. Il devint bientôt fameux par son éloquence âpre, emportée,
fiévreuse, qui enthousiasmait son rude public de vignerons et de
paysans.
Quand la Législative, en se séparant, provoqua l'élection d'une
Convention nationale, Grégoire fut désigné un des premiers pour devenir
représentant du département de la Côte-d'Or.
Il se fit remarquer par sa violence au milieu des violents, par sa
cruauté au milieu des cruels.
Il vota la mort du roi sans délai, et en général, toutes les lois de
répression quelles qu'elles fussent.
Vers la fin de la Terreur, il eut le tact politique de comprendre que ce
régime de sang et de crimes ne pouvait durer. Il fut l'un des aides de
Tallien dans cette campagne qui renversa Robespierre et fit le 9
thermidor.
Sous le Directoire il se tint coi. Au reste sa fortune était faite.
Son père, le drapier de Dijon, lui avait laissé en 1793, au plus fort de
la Terreur, un héritage évalué à trente mille livres, amassées louis par
louis.
L'or, à cette époque de dépréciation des assignats, valait mille fois sa
valeur réelle.
Grégoire se fit acquéreur de biens nationaux. Il continua ce commerce
lucratif sur une large échelle. Au 18 brumaire, il possédait, vivants et
liquides, cent beaux mille écus tout battant neufs, à l'effigie de la
République française une et indivisible.
Quatre ou cinq ans se passèrent encore.
Le jour de Marengo, Ouvrard reçut une dépêche apportée par son courrier,
qui annonçait la perte de la bataille.
Aussitôt la Rente baissa de cinq francs.
Grégoire se mit à la hausse et acheta tout ce qu'on lui proposa.
Le soir, il avait triplé sa fortune.
Sous la Restauration, il passa en Suisse, d'où il ne revint qu'en 1829.
Sa fille était le seul être qu'aimât ce vieillard égoïste. Il résumait
en elle toutes ses joies; mais la tendresse qu'elle lui inspirait ne
l'empêchait pas de maintenir son principe d'autorité.
Fernande avait été habituée à obéir toujours. Grégoire aimait à ce que
ses ordres fussent respectés.
Le lecteur connaissant le caractère du vieux régicide, comprendra quelle
émotion dut agiter le coeur de la jeune fille, quand elle entendit son
père lui annoncer qu'il avait disposé de sa main.
N'ayant aucun parti en vue, il l'eût laissée libre d'épouser M. de
Kardigân; mais consentirait-il à abandonner ses projets?
M. Grégoire resta stupéfait en voyant le trouble où ses paroles jetaient
sa fille.
Il la souleva dans ses bras:
--Qu'as-tu? voyons, réponds!
Le criminel, qui avait signé sans remords l'assassinat du roi-martyr; le
coupable de tant de meurtres, dont le bourreau était l'exécuteur,
ressentit une inquiétude cachée, presque du malaise.
Il aimait sa fille, cet homme; il l'aimait, bien qu'il fût prêt à briser
son coeur plutôt que de briser sa volonté, à lui.
--Mon père!...
Elle éclata en larmes et retomba assise sur un fauteuil.