LA BARONNE DE SERGAZ.

--Une femme chez moi, murmura-t-il.

--Faites entrer au salon, Couriol, reprit-il, en s'adressant au valet de

chambre, et priez madame la baronne de m'excuser si je ne me rends pas

immédiatement auprès d'elle.

En cinq minutes, de Puiseux acheva de s'habiller, et il entra dans le

salon où l'attendait l'inconnue.

Il s'arrêta sur le seuil, ému et troublé.

La baronne de Sergaz était assise dans un fauteuil, enveloppée d'un

voile noir en dentelles à la façon des Espagnoles.

Elle paraissait très-pâle. Mais cette pâleur faisait ressortir encore

plus sa beauté souveraine.

Car elle était belle autant qu'une statue grecque ou qu'une femme du

Corrége.

De grands yeux sombres, gris-bleus, brillaient au milieu d'un visage

dont le dessin allongé indiquait une noblesse d'origine indéniable.

Les extrémités fines, la taille mince, complétaient un ensemble

charmant.

On voyait un sang bleu courir dans les veines des tempes et celles de la

main.

Le seul défaut, peut-être, de cette nature aristocratique, était la

dureté du regard, et des lèvres, qui, comprimées au milieu, indiquent,

suivant les lois de la phrénologie, une âpreté de pensée souvent

méchante.

Henry de Puiseux s'inclina respectueusement devant madame de Sergaz,

attendant que celle-ci lui fît signe de s'asseoir.

La baronne répondit au salut du jeune homme par une légère inclinaison

de tête, et d'un geste loyal lui indiqua un siége.

--Veuillez m'excuser, monsieur, lui dit-elle d'une voix harmonieuse, si

je prends la liberté de vous importuner, mais il n'a rien moins fallu

qu'une circonstance grave pour me décider à cette démarche.

--Quelle qu'elle soit, madame, répondit le jeune homme, je me félicite

d'une démarche qui m'a procuré l'honneur de vous voir chez moi.

--Voici ce qui m'amène auprès de vous, monsieur, reprit madame de

Sergaz. Je suis veuve depuis un an. Mon mari est mort me laissant une

fortune indépendante et la jouissance d'un château de la famille en

Vendée. Je me trouvais bien seule. Heureusement, un ancien ami de mon

père, M. le marquis de Rieux voulut bien être mon protecteur. Avant de

mourir, il me donna plusieurs lettres d'introduction auprès de ses amis

de Paris, M. Berryer, M. Hyde de Neuville et M. de Puiseux, votre père,

dont il ignorait la fin.

Madame de Sergaz s'arrêta.

Henry de Puiseux avait fait un geste d'étonnement en entendant prononcer

le nom de M. le marquis de Rieux, l'un de ces purs et loyaux royalistes

dont l'amitié seule est un brevet d'honnêteté et de vertu.

Elle reprit:

--J'hésitai longuement avant de faire usage de ces lettres. Vous

comprenez sans doute le sentiment qui me faisait agir. Je me plaisais

dans ce vieux château de Sergaz. Pour que je me décidasse à le quitter,

il a fallu que certains bruits fort graves vinssent jusqu'à moi.

Henry de Puiseux ne perdait pas de vue madame de Sergaz, non qu'il fût

attiré invinciblement vers cette radieuse beauté. Mais à une époque

comme celle-là, il fallait se méfier de tout et de tous.

Il attendait avant de juger.

--Votre discrétion est trop naturelle, monsieur, pour que je puisse m'en

offenser. Veuillez prendre connaissance de la lettre de M. de Rieux. M.

votre père étant mort, c'est à vous que je dois la remettre.

Madame de Sergaz tendit la lettre à Henry. Il avait correspondu avec M.

de Rieux et il connaissait son écriture.

--Vous permettez, madame? dit-il,

--Je vous en prie, monsieur.

Il décacheta et lut.

C'était une lettre de recommandation très-chaude. M. de Rieux priait son

vieil ami, M. de Puiseux, de rendre à madame de Sergaz tous les services

que celle-ci pouvait réclamer de lui.

--Le fils fera ce que le père eût été heureux de faire, madame, dit

Henry en saluant la baronne. Que désirez-vous?

--L'adresse de M. Berryer et de M. Hyde de Neuville, pour lesquels je

suis porteur d'une lettre également.

Il n'y avait dans tout cela rien que de fort naturel, et Henry n'avait

pas à refuser une chose aussi simple qu'une adresse.

Au reste, il était évident que madame de Sergaz pouvait se la procurer

autrement, et que si elle s'adressait à lui pour la connaître, c'est

qu'elle n'agissait pas avec de mauvaises pensées.

Puis, comment supposer que le marquis de Rieux aurait muni d'une

recommandation aussi chaude une personne dont il n'eût pas été

absolument sûr?

--M. Berryer, madame, demeure rue Royale n°7, et M. Hyde de Neuville rue

Neuve-des-Petits-Champs, n°23.

La baronne se leva:

--Je suis logée à l'hôtel Richelieu, monsieur, dit-elle. Tous les jours

vous me trouverez chez moi de quatre à six heures.

Henry de Puiseux était doué d'un grand fonds de prudence et d'habileté,

que sa gaieté habituelle empêchait de soupçonner.

Certes, la méfiance était peu de mise avec une femme comme madame de

Sergaz, mais il valait mieux l'exagérer que d'exposer les chefs du parti

à un danger réel.

--Veuillez m'excuser, madame, dit-il, si je vous fais une question; mais

j'ai cru deviner, dans vos paroles, que nous étions en communauté

d'idées. Donc vous pouvez me répondre franchement. Il se peut que vous

vous étonniez, mais...

--Votre demande est naturelle, monsieur, et j'ai hâte d'y souscrire. Je

suis restée veuve à vingt-sept ans sans enfants, et presque sans

parents. Ma fortune est assez grande, et bien supérieure à mes besoins.

J'ai entendu parler de certaines éventualités qui rendent le parti

royaliste--mon parti--obligé de recourir à un appel de fonds. Je désire

voir M. Berryer pour lui remettre un bon de cinquante mille francs.

Somme toute, cela était fort naturel. Berryer était connu partout comme

l'un des chefs importants du parti légitimiste. Jamais le gouvernement

ne s'était plaint.

Madame de Sergaz voulait lui remettre cinquante mille francs.

Rien ne pouvait compromettre le grand orateur.

La baronne salua une seconde fois et sortit, après avoir jeté un dernier

regard à Henry.

--Elle est bien belle, murmura le jeune homme quand elle eut disparu.

Il réfléchit un moment.

--Bah! dit-il.

Il sortit à son tour et prit sa voiture. Quand il rentra, à cinq heures,

son domestique lui remit une carte d'invitation et une lettre.

La carte était de M. Saincaize.

Elle le priait de venir dîner le lendemain à six heures du soir, chez

lui.

La lettre était de madame de Sergaz.

Voici ce qu'elle contenait:

«Monsieur,

Je tiens à vous remercier de votre aimable accueil. Je sais que demain

nous nous retrouverons à dîner chez M. Saincaize. Au cas où vos

occupations vous empêcheraient d'accepter, je le regretterais fort.

Croyez à ma haute considération.

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 75 / 194 题