LA BARONNE DE SERGAZ

Jacquelin s'arrêta. Le souvenir de son danger et de ses souffrances

agissait évidemment sur son esprit d'une façon douloureuse. Jean de

Kardigân en profita pour tâcher d'obtenir de lui quelques

renseignements.

--Pourquoi a-t-on tué ton père?

L'oeil de l'enfant s'alluma.

--Parce qu'il s'était battu.

--Contre qui?

--Contre les soldats.

--A Lille?

--Oui, à Lille.

Les deux amis se regardèrent. Ils comprenaient la vérité. Le père de

Jacquelin était mort sans doute dans cette émeute du département du Nord

dont on avait tant parlé.

--Comment se fait-il, reprit Jean, qu'on ait pu te séparer de ta mère?

Jacquelin raconta ce que nous savons déjà, mais, naturellement, en

taisant ce qu'il ignorait. Ce récit, ainsi formulé, devenait trop obscur

pour que les deux royalistes pussent deviner l'intervention de la police

dans ce drame de famille.

--Écoute, mon enfant, dit Jean, c'est moi qui t'ai recueilli ce matin.

Tu allais mourir. Dieu t'a jeté dans ma vie. Nous chercherons ensemble

ta mère.

Jacquelin saisit la main du marquis et l'embrassa.

--Désormais, je me charge de toi. Tu n'auras plus à souffrir: je te le

promets.

--Oh! vous êtes bon, monsieur.

--Tu es encore faible. Il faut que tu prennes beaucoup de repos.

Monsieur est mon ami. Il va te garder chez lui.

Quelques instants après, Jacquelin Morel était couché dans un grand lit

tout blanc. Un bon feu brillait dans la cheminée de la chambre que lui

avait donnée Henry, et il s'endormait de ce sommeil réparateur qui

sauve.

Alors seulement, Jean et Henry purent causer des affaires politiques qui

les préoccupaient.

Il fut convenu que les gentilshommes présents à la réunion partiraient

dans un bref délai pour leurs provinces, afin de préparer le soulèvement

général.

Puis, Jean de Kardigân quitta son ami et se dirigea vers l'église

Saint-Eustache, où il avait habitude de faire ses dévotions.

Resté seul, Henry se remit à sa toilette.

A midi, il déjeuna.

A une heure, il allait sortir à son tour, quand il entendit sonner à la

porte de son appartement.

Couriol lui apporta une carte. Henry la prit et lut avec étonnement un

nom de femme:

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 74 / 194 题