On distinguait très-bien une petite rainure, étroite comme un fil, qui
glissait dans le mur, depuis le parquet jusqu'à une hauteur d'homme
environ.
--Passe-moi un ciseau! fit-il.
Trébuchet obéit.
Alors M. Jumelle introduisit le ciseau dans la rainure, et en suivit
toute la longueur. Il sentit bientôt une résistance.
--Le marteau, maintenant.
Docile, Trébuchet obéit encore.
M. Jumelle donna un coup sec, mais bien appliqué, au ciseau, qui brisa
cette résistance, et la porte s'ouvrit.
--J'en étais sûr, dit-il.
Le lieutenant regardait d'un air satisfait.
--Eh! eh! la manivelle était adroite; mais le père Jumelle ne se laisse
pas engluer! Voyons, il y a une demi-heure à peine qu'ils sont partis,
donc on peut encore, sinon les arrêter, au moins retrouver leurs
traces!...
Le lecteur comprend maintenant ce qui s'était passé.
M. Jumelle ne s'était pas trompé un seul instant. La chambre avait été,
jadis, un lieu de réunion pour les _carbonari_, qui conspiraient.
Comme toutes celles où se tenaient leurs assemblées, elle donnait sur un
couloir creusé à même des fondations de la maison, sous lesquelles
s'étendaient les catacombes.
Jean de Kardigân l'avait louée en conséquence. Aubin Ploguen y demeura
pendant le voyage du jeune homme à Ludworth.
Derrière la porte secrète, il avait placé un lit.
Quand les soldats entrèrent dans la cour, il se hâta de faire jouer le
ressort qui ouvrait cette porte, et il transporta le lit dans la
chambre.
Les chaises furent en partie cachées, et tous les assistants purent
s'enfuir.
Lui, se glissa entre les draps, mais il n'eut pas le temps de se
déshabiller.
Il ne s'était pas enfui avec les autres, pour la même raison qui lui
avait fait ouvrir l'entrée de la maison. Il espérait détourner les
soupçons de la police, et garder le secret de l'issue cachée, qui
pouvait être si utile, plus tard.
--Allons, Trébuchet, entrons là-dedans!
L'agent semblait peu disposé à obéir, cette fois; mais M. Jumelle le
rassura, en priant l'officier de faire éclairer la marche par un peloton
de soldats qui porteraient des torches.
La petite troupe entra.
Le couloir conduisait au milieu des fondations des maisons voisines, par
une pente très-douce.
Là, quelques marches de pierre descendaient dans les catacombes.
Quel chemin avaient suivi les fugitifs?
M. Jumelle était trop habile pour ne pas savoir qu'en pareille
occurrence, on prend autant que possible la ligne droite. Au reste, la
route était toute tracée.
Elle suivait une ligne un peu courbe, cependant, mais où ne donnaient
que des impasses perdues.
Ils longèrent cette route pendant une heure environ.
Arrivés à une sorte de clairière, ils demeuraient un peu déconcertés,
quand un des soldats ramassa dans l'avenue de gauche un mouchoir tombé
au milieu.
Ce mouchoir portait un V et un S, brodés au coin.
Il appartenait à l'infortuné M. Saincaize, qui laissait, dans sa
terreur, une trace vengeresse derrière lui!
Ce qui prouve, une fois de plus, qu'il n'arrive jamais rien aux gens
courageux, tandis que les lâches sont toujours victimes.
Un second trajet de trente minutes conduisit la petite troupe à l'une
des issues des catacombes, dans la plaine de Montrouge.
M. Jumelle fit soulever par les soldats la grille de fer qui obstruait
le passage, et ils se trouvèrent bientôt tous en pleine lumière.
Car le jour s'était levé, à mesure que la tourmente de neige
décroissait.
M. Jumelle espéra un moment que les pas des fugitifs resteraient marqués
sur la neige; mais ceux-ci avaient eu soin de les entrecroiser
tellement, qu'on ne pouvait les suivre.
Au reste, il était à peu près certain que, tous, ils avaient dû rentrer
dans Paris, mais par des chemins différents.
M. Jumelle fit garder les deux issues, et, laissant là son escorte,
s'achemina vers Paris qui s'éveillait au loin.
A mesure qu'il marchait, ses réflexions se condensaient, prenaient
corps, et lui montraient clairement tout ce qui avait dû avoir lieu.
Il se hâtait, car il voulait faire son rapport à M. Gisquet, le préfet
de police, et discuter avec lui les moyens d'arrêter Henry de Puiseux,
par lequel on pouvait arriver peut-être à connaître une partie de la
vérité.
Cependant, à mesure qu'il traversait dans toute sa longueur la vaste
plaine de Montrouge, la solitude se faisait moins grande. A droite et à
gauche, passaient des maraîchers se rendant à Paris ou en revenant.
Il arriva bientôt devant un petit cabaret de bas étage.
Alors son instinct de policier s'éveilla. Il eut l'idée de demander des
renseignements aux gens qui tenaient ce cabaret. En s'approchant, il vit
un certain nombre de gens qui encombraient la petite salle du cabaret.
Il se mêla à ces groupes, demanda un verre d'eau-de-vie.
--C'est bien, ce qu'il a fait là, disait l'un.
--Ma foi, oui. Le pauvre petit courait risque, sans ce brave monsieur,
de crever là comme un chien abandonné.
--Je l'ai vu, lui, dit tout haut une femme, pendant qu'il cherchait à
réchauffer l'enfant. Il avait un bel habit noir, et du linge comme en a
_l'épouse de notre maire_ de Gentilly.
A ces mots, M. Jumelle dressa l'oreille.
--D'où pouvait-il venir, par ce temps-là, et à cette heure de nuit?
--Je vais vous le dire, ajouta un autre tout bas. J'arrivais d'Arcueil
et j'ai vu une bande d'hommes qui portaient des catacombes...
--Eh! eh! grommela M. Jumelle.
--Au reste, nous saurons qui c'est, car Gervais l'a accompagné à Paris.