LA PORTE SECRÈTE

M. Jumelle ne tarda pas à avoir l'explication, triste pour lui, de ces

coups de fusil qui venaient d'éclater.

Un agent se précipita dans la chambre en s'écriant:

--Monsieur, le prisonnier s'est échappé.

--Tirez dessus.

--C'est ce qu'on a fait.

Décidément, M. Jumelle jouait de malheur. Il est vrai qu'il ne

connaissait pas la force prodigieuse d'Aubin Ploguen.

Non content de lui faire attacher les mains, il aurait encore trouvé

moyen de lui faire lier les pieds et la tête.

Aubin Ploguen était un homme plein de ressources.

Il s'était laissé lier les mains tranquillement; il s'était laissé

arrêter sans résistance, sachant bien que, dès que cela lui plairait, il

pourrait recouvrer sa liberté.

Seulement, pour s'enfuir, il lui fallait l'espace.

Quand il arriva dans la rue, la neige avait un peu calmé son intensité

première.

Les cinq hommes commencèrent par le faire asseoir sur le trottoir, pour

qu'ils eussent le moyen de charger leurs fusils.

Il faisait froid; les mains gelées par la neige tremblaient.

Cela dura dix bonnes minutes.

Au bout de dix minutes, ils prirent le prisonnier par les épaules, et

l'entraînèrent dans la direction du poste du Panthéon.

Aubin Ploguen ne bronchait pas.

On eût juré qu'il en était à sa vingtième arrestation.

Seulement, pour souffler dans ses doigts, sans doute, il portait de

temps à autre ses mains liées à ses lèvres, mais en réalité, tout

doucement, il coupait avec ses dents les cordes qui liaient ses mains.

Un soldat le tenait par l'épaule droite, pendant qu'un autre soldat le

tenait par l'épaule gauche.

Ces braves lignards! ils n'y voyaient pas malice! Puis, au surplus, la

précaution qu'ils avaient eue de charger leurs fusils sous les yeux même

de leur prisonnier devait les rassurer sur toute tentative de fuite.

Bientôt, au coin de la rue d'Ulm et de l'impasse Porniquet, Aubin

Ploguen s'arrêta tout à coup et se planta au beau milieu du chemin,

aspirant l'air à pleines narines, comme s'il eût voulu prendre le vent.

Un peu à gauche s'ouvrait la rue du Cerf, démolie aujourd'hui, mais qui,

à cette époque, gagnait le quartier Mouffetard, en traversant le haut du

boulevard Saint-Jacques.

--Allons, en avant, l'ami! dit un des soldats en voulant entraîner

Aubin.

Celui-ci eut un sourire de pitié.

Il se contenta de se secouer tout doucement; mais la secousse ne fut pas

si douce qu'il l'aurait probablement voulu, car les deux soldats qui le

tenaient roulèrent dans la neige en poussant un formidable juron.

Avant que les trois autres eussent eu le temps de revenir de leur

surprise, Aubin Ploguen avait pris sa course.

Avez-vous vu courir les cerfs, dans les halliers, quand un chasseur les

surprend? J'estime qu'ils sont moins rapides que le serviteur des

Kardigân.

Deux coups de fusil, puis deux autres, puis un dernier, furent tirés par

les soldats; mais aucun n'atteignit le fugitif. Quant à le rattraper,

c'était impossible, il était déjà trop loin.

M. Jumelle écouta ce récit d'un air tellement comique, que Henry de

Puiseux et Jean de Kardigân lui-même n'auraient pu s'empêcher de rire

s'ils avaient contemplé en ce moment la figure de M. le sous-chef de la

police politique.

--Diable! diable! grommelait-il.

Plus que jamais il se grattait l'oreille avec fureur.

Heureusement, Trébuchet lui gardait une consolation toute prête.

--J'ai trouvé, monsieur Jumelle, répéta-t-il d'un air triomphant.

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 58 / 194 题