Nous avons laissé Jean, Henry de Puiseux et leurs amis dans la chambre
cachée, au moment où Berryer venait de dire:
--La parole est à monsieur le marquis de Kardigân.
Tous les yeux se portèrent vers le jeune homme, qui se leva et s'inclina
respectueusement devant les assistants.
--Messieurs, dit-il, j'avais besoin de vous consulter. Comme la police
de M. le duc d'Orléans nous surveille, j'ai dû user de ruses. J'ai prié
MM. Henry de Puiseux, Pierre Prémontré, Louis Surville, Henri de
Bonnechose, Jacques Dervieux et Maurice de Carlepont de se rendre au bal
de l'Opéra, avec un signe de reconnaissance à leur épaule. Ce signe
était composé de roses: blanches, couleur de notre drapeau; rouges,
couleur du sang que nos frères ont versé pour le roi!
--Et que nous verserons encore! dit Henry de Puiseux d'une voix forte.
--Je l'espère! répondit Jean de Kardigân.
Il reprit:
--Je les ai priés de revêtir un costume de Buridan, parce que c'est le
plus commun et celui qui devait le moins attirer l'attention. Puis il
rappelle une époque, époque sainte! où ce n'étaient pas les
gentilshommes qui faisaient un trône à leur roi, mais où c'était le roi
qui faisait une noblesse à ses gentilshommes.
L'exorde chevaleresque du marquis avait impressionné les auditeurs.
Seul, M. Saincaize souriait.
Vous connaissez ce sourire, celui que l'homme vil a toujours aux lèvres
quand il entend proclamer de nobles vérités ou prononcer de nobles
paroles.
--Vous, messieurs, continua Jean en s'adressant à Berryer, à M. de
Breulh et à M. Saincaize, votre présence ici était indispensable,
puisque vous êtes membres du comité légitimiste de Paris. Maintenant que
nous sommes réunis, je vais vous transmettre les ordres de S. M. Charles
X, qui a daigné me recevoir.
--Les ordres? hasarda M. Saincaize en plissant dédaigneusement les
lèvres.
--Oui, monsieur, les ordres, insista froidement Jean. Le roi ne nous
demande pas des conseils, il nous demande de l'obéissance. Le comité
fera ses observations et le roi appréciera.
En me recevant, Sa Majesté m'a fait l'honneur de me demander mon opinion
sur l'état des esprits en France. Je lui ai répondu ce que je crois être
la vérité: le gouvernement de M. le duc d'Orléans a crû, depuis sa
naissance, en impopularité. A Lyon, à Grenoble, à Lille, l'émeute; à
Paris, un trouble profond, ce trouble qui précède souvent les grands
bouleversements humains.
J'ai dit au roi que je croyais l'heure venue de tenter une restauration.
--Par quels moyens? demanda M. de Breulh, qui, jusqu'alors, avait écouté
silencieusement, mais respectueusement, les paroles du marquis.
--Par les armes.
--C'est impossible! s'écria M. Saincaize.
Berryer étendit la main.
--Veuillez attendre, monsieur Saincaize, dit-il. M. de Kardigân n'a pas
terminé. Avant de discuter son projet, il faut le connaître.
--Je continue, messieurs. Sa Majesté, après avoir entendu mes paroles, a
fait appeler madame la duchesse de Berry. Son Altesse Royale m'a ordonné
de répéter mes paroles.
--Ma fille, dit le roi, M. de Kardigân est de votre avis, vous le voyez:
j'étais déjà convaincu par vous avant de l'être par lui.
--Ainsi le roi consent à une tentative de restauration à main armée?
--Oui, monsieur, répliqua Jean à M. de Breulh, qui venait de faire cette
interruption.
--Et le comité de Paris? dit M. Saincaize.
--Je vous avais répondu, monsieur, continua Jean, que Sa Majesté
s'attendait à notre obéissance et non à nos conseils: j'avais tort.
C'était mon opinion que je formulais ainsi, non la sienne. Sa Majesté
écoutera les conseils du comité de Paris. Seulement, permettez-moi de
vous expliquer les ressources que nous avons à notre disposition.
Je vous ai priés, messieurs Berryer, de Breulh et Saincaize, de venir
ici, parce que votre opinion entraînera celle du comité légitimiste. De
même que les six gentilshommes qui sont là pourront agiter leurs
provinces bretonnes si la guerre est décidée.
Le projet est celui-ci: soulever la Vendée, y former un noyau armé, et
si Dieu nous donne la victoire, marcher immédiatement sur Paris. En même
temps nos amis du Midi soulèveront Marseille et Lyon. Les républicains
et les bonapartistes ne tireront pas l'épée pour défendre un
gouvernement qu'ils exècrent, quittes à nous attaquer, nous, si nous
sommes vainqueurs.
Avec l'aide de deux divisions de l'armée, dont les généraux et les
officiers sont à nous, nous arriverons à Paris.
--Et après? dit encore M. de Breulh.
--Après? Si nous sommes vainqueurs...
--Vous serez grands. Mais si vous êtes vaincus?
--Nous mourrons, voilà tout!
--Bravo! Kardigân, s'écria de Puiseux.
--Nous pouvons jeter en Vendée dix mille fusils et de la poudre. Nous
avons sept millions de francs. Comme général en chef, M. le maréchal de
Bourmont, le vainqueur d'Alger; comme généraux, MM. de Charette,
d'Autichamp, Hébert, Cadoudal, Terrien, Cathelineau et de Coislin. Il y
aura cinq grandes divisions militaires à Paris, à Nantes, Angers, Rennes
et Lyon. Ces divisions seront partagées chacune en cinq cantons; et ce
n'est pas exagérer que de croire qu'en chacun de ces cantons nous aurons
trois mille hommes. Cela fait donc une première armée de soixante-quinze
mille hommes; diminuons d'un tiers, il reste encore cinquante mille.
--Quand aurait lieu le mouvement?
--Du 1er au 15 mai, parce que, dans cette quinzaine, les travaux de la
campagne donnent vacances aux paysans. J'ajoute un nom, messieurs, &
ceux que je vous avais annoncés comme étant ceux de nos chefs: celui de
Madame.
--Madame viendrait! s'écria Berryer.
--Oui.
--Comme soldat?
--Comme chef pour ordonner, comme soldat pour se battre.
Un frémissement courba toutes ces têtes.
Il y eut un assez long silence.
--Répondez, monsieur de Breulh, dit Berryer.