En apercevant le Buridan, l'homme masqué renouvela son geste premier.
C'est-à-dire qu'il frotta fortement son nez en carton.
--Faut voir! faut voir! murmura-t-il.
Quant à la femme, elle semblait retombée dans une apathie profonde.
Peut-être, si on eût soulevé son loup de velours noir, eût-on vu des
larmes couler sur son visage.
L'homme avait fait un signe imperceptible: aussitôt un débardeur, appuyé
contre une des colonnes, s'était détaché d'un groupe compact pour
s'approcher de lui.
--Suis-moi ce gaillard! lui dit-il tout bas..
Le Buridan, escorté de son débardeur, s'enfonça de nouveau dans la
foule.
--Je suis content de vous, reprit l'homme en s'adressant au domino, et
j'en ferai bon témoignage.
--Alors vous tiendrez votre promesse? demanda-t-elle d'une voix
tremblante.
--Oui.
--Partons, alors!
--Partir, pourquoi?
Le domino, qui avait ressaisi le bras de son cavalier, laissa retomber
sa main avec accablement.
--Mais vous m'aviez dit que, si je vous servais, vous me rendriez...
--Plus bas! plus bas, que diable! interrompit l'homme d'une voix dure.
Il ajouta plus doucement:
--Oui, certes, je vous ai promis de vous rendre votre... Mais, faut
voir! faut voir! Vous comprenez bien que vous ne nous avez pas encore
suffisamment servi.
--Oh! mon Dieu!
--Allons! allons! ne nous désolons pas! Est-ce de ma faute? Pourquoi
vous êtes-vous mise dans ce hourvari? Nous vous tenons, tant pis pour
vous.
Une larme brilla à travers la barbe de dentelle qui couvrait le bas du
visage, attaché au masque.
--Bon! des larmes maintenant! Mais, malheureuse que vous êtes, vous
voulez donc vous perdre et nous perdre?
Un sanglot étouffé fut la seule réponse du domino.
--Je vous demande un peu si c'est raisonnable de se conduire comme cela,
et au bal de l'Opéra encore! Si ja...
L'homme s'interrompit brusquement. Il venait d'apercevoir son Buridan,
qui se promenait tranquillement, n'ayant à ses trousses aucune espèce de
débardeur.
--Est-ce que la Licorne l'aurait perdu? murmura-t-il.
Il fit de nouveau le signe imperceptible auquel était arrivé le premier
débardeur, et un second s'approcha de lui, costumé en bohémien.
--Suis... dit-il, J'attends ici.
Quant à vous, ma chère, reprit-il en s'adressant au domino, vous allez
vous mêler adroitement à cette foule. Vous reviendrez dans une
demi-heure. Je vous attends ici.
La femme obéit et disparut.
Resté seul, l'étrange personnage commença par gratter son nez; puis il
frotta vigoureusement ses deux mains l'une contre l'autre, et ensuite il
s'assit sur un de ces rebords en velours rouge, qui longeaient le foyer.
--Je ne pouvais pas causer plus longtemps avec elle, pensa-t-il. On nous
aurait remarqués. Et il faut de la prudence, beaucoup de prudence dans
toute cette affaire! Où diable a pu passer ma Licorne! Faut voir! Faut
voir!
Un troisième Buridan se montra à ce moment dans la galerie.
Le bohémien qui avait suivi le second ne marchait pas derrière lui.
--Ah! par exemple, voilà qui est trop fort!
Il allait se frotter l'oreille, quand sans doute une idée soudaine
illumina son esprit.
--Que je suis bête! Ils sont plusieurs! Plusieurs Buridans portant tous
le même signe de reconnaissance à l'épaule droite. Je comprends tout
maintenant! La Licorne et Trébuchet n'ont pas quitté leur homme... le
mystère s'explique. Ah! mais non, pas encore... Combien sont-ils?
Laissons l'homme masqué s'abîmer dans ses réflexions, et pour que le
lecteur puisse saisir aussitôt la signification des scènes qui vont
suivre, disons tout de suite quel était ce personnage mystérieux.
Il n'était autre que le fameux M. Jumelle, sous-chef de la police
politique et l'un des meilleurs collaborateurs de M. Gisquet, le préfet
régnant alors à la rue de Jérusalem.
Nous avons dit, dans le chapitre précédent, combien était grande
l'opposition faite au gouvernement de Louis-Philippe.
Cette opposition venait de trois côtés bien différents: des
légitimistes, des républicains et des bonapartistes.
Il est vrai que ceux-ci se confondaient à cette époque-là avec les
républicains.
Le ministère, en butte à tant d'ennemis, se sentait peu solide, et comme
il tremblait bien plus encore pour ses portefeuilles que pour le trône,
il avait résolu de mettre tout en oeuvre pour les conserver.
Il en résultait que la police politique était doublée. On lui avait
donné pour sous-chef M. Jumelle, l'homme masqué qui vient d'entrer dans
notre récit, et avec lequel nous aurons meilleure occasion de faire plus
ample connaissance.
Comme M. Jumelle ne se dérangeait _lui-même_ que dans les grandes
occasions, il fallait que le cas présent fût grave.
Aussi concentrait-il toutes ses idées, toute son intelligence, pour
résoudre ce problème de la multiplication des Buridans portant des
bouquets à l'épaule.
--Ce sera bien le diable, si en les faisant suivre, je n'arrive pas à
savoir leurs noms. Je connais déjà l'un d'entre eux. Maintenant, est-ce
le chef?
Le domino reparut.