Le marquis resta un moment les yeux fixes dans le vide, puis commença
ainsi:
--Vous savez, Jean, que, sous le roi Philippe Auguste, la branche
cadette de notre famille quitta la France et s'installa en Portugal.
Or, un siècle environ après, Alonzo de Kardigâne,--notre nom français
avait subi une altération,--jouissait de l'amitié du roi Jean.
Alonzo était bon, brave et loyal.
Son souverain faisait cas de lui comme du meilleur et du plus dévoué de
ses gentilshommes.
Un jour, un officier se présenta au palais de Kardigâne, situé aux
environs de Lisbonne, et vint dire à Alonzo que le roi le mandait auprès
de lui.
Le comte de Kardigâne se hâta d'obéir aux ordres de son maître.
Il arriva au palais royal et le trouva plongé dans les réjouissances.
La reine Christine-Amélie venait d'accoucher, et le nouveau-né avait été
salué prince-infant par la cour assemblée.
On introduisit Alonzo dans la chambre même de l'accouchée.
En l'apercevant, le roi se leva et lui dit:
--Comte, je t'ai fait venir parce que j'ai besoin de toi.
--Je suis aux ordres de mon Sire, répondit le gentilhomme.
Mais, à la même minute, la pauvre Christine-Amélie jeta un cri suprême
et mourut.
Le roi Jean était à la fois veuf et père.
L'infant dormait, couché sur le lit de dentelles, à côté de la morte; il
dormait, car l'enfance ayant beaucoup à vivre, ne se lasse pas de
sommeil.
Jean prit la main de Kardigâne et la plaça sur la tête du petit infant.
--Devant Dieu, en souvenir de la reine qui n'est plus, et sur ton épée
de chevalier, tu vas me jurer, comte, d'être toute ta vie fidèle à celui
que Dieu te donnera pour maître après moi.
--Je le jure!
--Dieu a reçu ton serment. Je n'ai plus besoin de toi.
Et des années passèrent. Le comte de Kardigâne vieillissait; jamais le
roi Jean ne lui avait rappelé son serment de fidélité éternelle.
Un jour, un moine, comme l'officier longtemps auparavant, se présenta
chez lui:
--Messire, dit-il, notre roi est à l'agonie. Le Ciel ait son âme! Il
vous appelle.
Le comte sauta à cheval et courut au palais. On l'introduisit dans cette
même chambre où la reine était morte, où l'infant était né.
A son tour, le roi était couché sur le lit; on eût cru qu'il était déjà
trépassé. Lorsque le comte entra, il tourna péniblement la tête, et bien
qu'il n'eût pas bougé depuis des heures, il saisit la main du
gentilhomme, et de sa lèvre décolorée prononça ces deux mots:
Souviens-toi!
Kardigâne se mit à genoux, baisa la main du roi et sortit en faisant le
signe de croix.
Le jeune prince fut couronné roi le lendemain, sous le nom de dom
Sanche. Les gentilshommes, les officiers et les soldats lui jurèrent
fidélité. Seul, le comte de Kardigâne s'y refusa, et quand la raison lui
en fut demandée, il répondit:
--On ne peut pas prêter deux fois le même serment.
Cette réponse, que nul ne comprenait, fut rapportée à dom Sanche, qui,
conseillé par son cousin et son favori dom Alphonse, marquis d'Algarac,
voulut exiler le comte. Seulement, en souvenir de l'amitié que son père
avait éprouvée pour le vieillard, il se contenta de l'éloigner de la
cour en lui donnant le commandement de la ville forte d'Oporto.
Quinze autres années se passèrent pendant lesquelles dom Sanche sembla
prendre à tâche de soulever son peuple contre lui. Il mécontenta son
armée, doubla les impôts et fit alliance avec les Maures.
Alphonse, le mauvais conseiller du roi, crut le moment venu de démasquer
sa traîtrise.
Il prit le palais de vive force, déclara dom Sanche indigne et l'enferma
au monastère des Bénitès.
Le Portugal laissa faire. Il était las de son ancien maître.
Seul, le comte de Kardigâne refusa de reconnaître l'usurpateur et de lui
rendre la place d'Oporto.
--J'ai de l'honneur plein ma vie, dit-il au député d'Alphonse, qui le
sommait de lui donner les clefs de la ville. Je ne deviendrai pas infâme
à soixante-dix ans!
Quand le député fut parti, Kardigâne rassembla ses troupes,--trois cents
hommes!--il fit lever les herses, remplir les fossés d'eau et les
magasins de nombreuses provisions.
Un mois après, il était assiégé.
Le siége dura cinq ans.
Kardigâne avait une trop petite armée pour prendre l'offensive et tenir
la campagne. Il se contentait de repousser les assauts qui étaient
donnés à la citadelle.
Le chef des assiégeants ne se lassait pas, car il se disait que, s'il ne
pouvait dompter Kardigâne par la force, il aurait, un jour, raison de
lui par la faim.
En effet, les vivres étaient presque épuisés.
Le comte en fit une distribution plus rare; puis il ne donna plus que
des demies et des quarts de ration.
Un matin, l'intendant de la citadelle lui déclara qu'il n'y avait pas,
dans toute la ville, de quoi faire un pain d'enfant.
Alors on tua les chevaux et on les mangea.
Après les chevaux, on poursuivit les chiens, les chats et les rats.
Les animaux disparus, Kardigâne fit bouillir les harnais et les selles;
mais la peste décimait la garnison. Pendant ces cinq ans, les deux tiers
avaient été tués.
Des cent derniers, la maladie en prit soixante.
Alors le comte fit venir les quarante qui avaient résisté et leur dit:
--Vous n'avez pas fait de serment de fidélité, donc vous êtes libres.
Si, après-demain, Dieu n'a pas accompli un miracle en notre faveur, les
portes de la ville vous seront ouvertes.
Des quarante soldats restés vivants, trente-trois désertèrent; sept
seulement demeurèrent.
Le lendemain; un chevalier vint frapper de sa lance le fer de la herse,
et dit qu'il s'appelait dom Eyriès, officier supérieur du roi Alphonse,
et qu'il voulait parler au comte de Kardigâne.
Dom Eyriès fut introduit dans la chambre où Kardigâne dormait habillé
dans son armure de fer. Le vieillard avait alors quatre-vingts ans. Son
sommeil, calme comme celui d'un enfant, exprimait la tranquillité de son
âme.
Dom Eyriès mit un genou en terre devant cet emblème vivant de la
fidélité humaine, et quand le vieillard fut éveillé, il lui dit:
--Messire comte, le roi dom Sanche vient de mourir, sans enfants.
Alphonse n'est donc plus un usurpateur, puisque c'est à lui que le trône
revenait de droit. Vous êtes délié de votre serment. Remettez-moi les
clefs de la ville.
Kardigâne lui répondit:
--Je veux m'assurer de cette mort. Suivez-moi.
Les deux gentilshommes partirent d'Oporto et allèrent au couvent des
Bénitès. La, le comte demanda où était le roi dom Sanche. On lui
répondit qu'il était mort.
--Menez-moi à son tombeau, dit-il.
On le conduisit à la chapelle du couvent où étaient écrits ces deux mots
sur une large dalle: