LE SERMENT

Charles X s'embarquait à Cherbourg.

M. de Kardigân et son fils gagnèrent Savenay et arrivèrent à Rennes par

Redon.

A Rennes, deux routes les conduisaient à Cherbourg: l'une suit le

littoral de la mer, à l'extrémité ouest de la presqu'île de Cotentin;

l'autre, la plus courte, passe à Avranches, à Pont-l'Abbé et à Valognes.

C'est celle-ci que prirent les voyageurs.

Le roi était annoncé quand ils entrèrent dans la ville.

Le lendemain, en effet, le bâtiment sur lequel devait s'embarquer

Charles X attendait en rade.

Il y a une chose qu'on n'a pas assez dite: c'est la profonde différence

qui existe entre le départ de Charles X et celui de Louis-Philippe.

L'un fut un voyage, l'autre une fuite.

Le chef de la Maison de Bourbon quittait la France, entouré des siens,

escorté de ses fidèles; le chef de la famille d'Orléans la quitta en se

cachant.

Le marquis et Jean étaient des premiers sur la jetée, quelques heures

avant l'embarquement.

Quand le roi parut, M. de Kardigân s'avança respectueusement au-devant

de lui.

Le souverain connaissait son serviteur.

Il eut un sourire triste en apercevant cet ami des jours malheureux, qui

fut toujours absent pendant les jours heureux.

Il tendit la main au vieux gentilhomme, qui la baisa respectueusement.

--Sire, dit le marquis, je sollicite de Votre Majesté quelques instants

d'audience.

Cette phrase, prononcée en face de ce vaisseau qui allait emporter le

fils de saint Louis au milieu de cet abandon du malheur et de

l'infortune; cette phrase où vibrait tant de respect, où la fidélité de

trente générations résumait son culte et sa croyance, impressionna

profondément ceux qui l'entendirent.

Une audience!

Où étaient le Louvre et les gardes-du-corps; et ceux qui, après avoir

mendié un sourire du maître, le trahissaient à cette même heure pour

adorer le soleil levant?

Une audience!

L'Océan était l'huissier, attendant que le roi eût écouté son sujet pour

exécuter les ordres reçus et emporter le souverain loin de cette terre

de France qu'il avait tant aimée!

Charles X comprit le sens sublime de ce mot:

--Parlez, monsieur, dit-il.

--Sire, continua le vieillard en redressant son front, sire, mon père a

été guillotiné à Nantes; ma mère a été exécutée à Nîmes. L'un de mes

oncles fut tué à la bataille du Mans, le second fusillé avec Charette;

sire, j'ai été blessé trois fois en Vendée; mon frère cadet mourut de

fatigue et d'épuisement sous Maulévrier; mon fils aîné a été tué le 30

juillet à Paris,--pour le roi; ma fille a été tuée à Paris, pour le roi;

le second de mes enfants n'existe plus... Je lui ai arraché son nom, sa

devise, son écusson: ainsi disparaissent et soient punis les traîtres!

Il me reste un fils...

Il s'arrêta, les pleurs étouffaient ses paroles.

Il continua plus lentement encore, répétant les dernières paroles qu'il

avait prononcées:

--Il me reste un fils... Je le voue au service de Votre Majesté et de sa

race! Je jure en son nom qu'il sera toujours parmi ces hommes braves et

loyaux, prêts à lever l'étendard du roi sur la terre de France!

Une larme glissa sur la joue du vieux roi.

--J'accepte ce serment, mon serviteur.

Puis il tendit la main à Jean, qui fit comme son père et la baisa.

--Dieu vous garde! dit-il.

Le souverain acceptait le serment avec la même simplicité que le sujet

en avait mis à l'offrir.

L'embarquement commença.

Jean, les bras croisés, pâle, l'oeil brillant et résolu, suivait du

regard cette scène solennelle et grandiose.

En quelques minutes, son père venait de vouer toute sa vie à une cause.

Il lui avait même semblé inutile d'ajouter une parole.

Ils restèrent là tous les deux, muets, immobiles, contemplant ce

vieillard découronné, plus grand encore sur ce pont de vaisseau, son

dernier royaume, qu'au Louvre, sur son trône.

Le capitaine du navire fit hisser les voiles, et l'on vit le corps

souple et effilé du bâtiment glisser sur la cime des vagues, comme un de

ces gigantesques albatros qui font une lieue en quelques coups d'ailes.

Quand les voiles blanches eurent disparu à l'horizon, quand le ciel, le

vaisseau et l'océan semblèrent ne plus former qu'un, M. de Kardigân prit

le bras de son fils et le serra fortement.

--Salut à la majesté tombée! dit-il.--N'oubliez jamais cela, comte!

Ils revinrent silencieux à leur hôtel, où les attendaient leurs

équipages.

Ils retournèrent à Kardigân à petites journées. On eût dit que le

marquis, ayant terminé ce qu'il avait à accomplir sur la terre, n'avait

plus qu'à mourir.

Des symptômes d'affaiblissement commencèrent à s'emparer de lui.

De Valognes à Pont-l'Abbé, il resta encore bien droit et ferme sur sa

selle.

Mais plusieurs fois, entre Pont-l'Abbé et Avranches, il trahit son

malaise par de sourdes plaintes qui sortaient malgré lui de ses lèvres.

En approchant de Rennes, le marquis dut quitter le cheval pour la

voiture.

Jean suivait d'un regard navré ces progrès d'un affaiblissement qui

présageait une proche fin. La pâleur devenait de la lividité.

Nous avons comparé une fois M. de Kardigân à un chêne robuste auquel le

bûcheron vient de donner son premier coup de cognée.

Le chêne ayant perdu sa sève, à mesure que ses branches étaient tombées

une à une, courbait son front et mourait.

En arrivant à Kardigân, le marquis se coucha.

En passant à Rennes, Jean avait demandé à un célèbre praticien de la

ville de lui indiquer un de ses confrères de Savenay ou de Guérande,

dans lequel il pût avoir confiance. Le praticien lui nomma le docteur

Hérault, que connaissaient bien les pauvres et les souffrants de la côte

bretonne.

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 28 / 194 题