Aymond apprit l'aventure, et devint l'inséparable de _«Mademoiselle.»_

--Au fond, j'abhorre le duel, dit le baron de Kardigân. Mais si je

n'avais pas fait une bonne fois mes preuves, on ne m'aurait jamais

laissé tranquille!

Avec un pareil caractère, Jean n'avait pas tardé à être adoré de ses

compagnons.

Ils disaient de lui:

--C'est le dernier chevalier.

Et, en effet, le jeune homme était profondément chevaleresque.

Or, le matin où nous faisons connaissance avec notre héros, il galope

ventre à terre sur la route de Saint-Cloud à Paris.

Il ignore encore les catastrophes qui se sont abattues sur sa famille.

S'il est désespéré, c'est de la chute de cette royauté que, comme son

père, il aime d'un ardent amour.

Jean réfléchissait tout en courant.

Il était si bien absorbé dans ses pensées, qu'il ne vit pas, à mesure

qu'il s'approchait de Paris, des groupes d'hommes armés qui le

regardaient passer d'un oeil menaçant.

On reconnaissait son uniforme royal.

Jean ne s'aperçut de ces dispositions hostiles qu'en sortant de l'avenue

de Neuilly, pour entrer dans une des rues qui, à cette époque-là,

avoisinaient l'Arc de Triomphe.

Il y fit juste autant d'attention qu'un lion à une meute de chiens

aboyant après lui.

Pourtant, dans une rue étroite, il se trouva cerné par dix ou douze

hommes, le fusil à la main, qui arrêtèrent son cheval.

--Holà! écartez-vous! s'écria le jeune officier, en mettant la main dans

une de ses fontes.

--On ne passe pas!

--Bah! Et au nom de qui parlez-vous?

Il sortit le pistolet de la fonte.

--Au nom du peuple!

--Au nom du roi, passage! dit lentement le baron de Kardigân.

Un cri de colère lui répondit.

Le vaincu bravait les vainqueurs.

Les combattants de Juillet étaient trop rapprochés de lui pour qu'ils

pussent faire feu. Mais l'un d'eux lança à Jean un violent coup de

baïonnette.

Celui-ci fit faire une volte rapide à son cheval qui reçut le coup.

Il tomba sur ses deux jambes, livrant l'officier sans défense à ses

ennemis.

D'un bond Jean se dégagea.

Il commença par décharger ses deux pistolets, puis, tirant son sabre, il

se colla contre la porte d'une maison, afin de ne pas être pris par

derrière.

--Fusillons-le! dit un des hommes.

--Chargez vos fusils! reprit un second, moi, je vais m'amuser à le

larder de petits trous avec ma baïonnette.

Heureusement, il n'eut pas le temps de _s'amuser_. Jean lui fendit la

tête d'un revers de sabre.

Mais il n'en était pas plus avancé.

Déjà les fusils étaient chargés.

--Portez armes! cria le chef des révolutionnaires.

Jean appuya sa main crispée, tâtant la serrure, contre la porte placée

derrière lui. Elle était fermée.

--En joue!...

Au même instant, le jeune baron se sentit tomber à la renverse. La porte

venait de s'ouvrir brusquement.

--Feu! ordonna le chef.

Les sept balles trouèrent le bois.

La porte se referma. Jean était sauvé... Sans écouter les cris de rage

de ses ennemis, sans s'occuper des coups de crosse qu'ils frappaient, il

allait s'élancer dans la maison, quand une douce main prit la sienne, et

une voix émue lui dit:

--Chut! venez!

Alors il comprit que ce chemin de salut lui avait été ouvert par celle

qui lui parlait ainsi.

Il regarda...

Imaginez-vous la Juliette de Shakespeare, avec ses longs cheveux bruns,

ses yeux bleus et son front pâle. C'était en effet la plus adorable

créature que jamais poëte ait pu rêver ou peindre.

Tout entier à son admiration, Jean ne s'était pas aperçu que son

inconnue le conduisait à travers un large escalier, et le faisait entrer

dans une délicieuse chambre de jeune fille.

--Restez là! et ne bougez pas, dit-elle.

Elle l'enferma à clef et redescendit.

Aussitôt elle ouvrit la porte cochère.

--Que voulez-vous? demanda-t-elle aux hommes qui se présentèrent.

--Un brigand qui est entré ici.

--Es-tu une bonne citoyenne, au moins?

Un vieillard, haut de taille, vert et solide, parut, attiré par le

bruit.

--Que se passe-t-il? Je suis le citoyen Grégoire, chef de section,

dit-il.

A ce nom, le chef révolutionnaire se découvrit.

--Oui, vous êtes un bon, vous, citoyen! Nous cherchons un brigand qui

est entré dans cette maison.

--Un brigand?

--Oui, un garde du roi.

Le vieillard se mit à rire.

--Bon gibier pour vous, grommela-t-il d'un air féroce. Cherchez, mes

enfants.

--Pardon, excuse, citoyenne, reprit le chef, mais l'avez-vous vu cet

assassin?

--Non, j'étais dans ma chambre.

--Vous n'avez rien entendu?

--Si, j'ai entendu des bruits de pas rapides dans l'allée qui mène au

jardin. Mais je ne m'en suis pas inquiétée, parce que j'ai cru que

c'était une personne de la section qui venait parler à mon père.

--Eh bien! si vous le permettez, mademoiselle, continua le chef,

impressionné comme ses compagnons par la souveraine beauté de la jeune

fille, nous allons chercher.

--Faites! dit-elle froidement.

Et, bien qu'une angoisse violente l'eût saisie au coeur, elle resta

impassible.

La maison du sieur Grégoire se composait d'un rez-de-chaussée, d'un

premier et d'un second étage.

On visita d'abord le rez-de-chaussée.

Naturellement, on n'y trouva rien.

Pourtant, pour pousser l'enquête jusqu'au bout et n'avoir rien à se

reprocher, le chef ouvrit les armoires avec soin.

Grégoire et même la jeune fille les aidèrent dans cette perquisition.

Ensuite il passa au second étage, toujours suivi de ses hommes, moins

un, laissé de faction en bas.

La jeune fille frissonna. Pourtant elle réfléchit qu'ayant dit être dans

sa chambre, on n'aurait pas l'idée d'y entrer.

Par hasard, ce fut la dernière qu'on visita. Toutes étaient vides.

L'un des hommes aperçut cette porte fermée, quand les autres étaient

ouvertes:

--Tiens! nous n'avons pas encore fouillé celle-là, dit-il.

--Eh bien! entrez-y, dit Grégoire...

Jean n'avait rien entendu de ce qui se disait. Seulement le bruit de la

perquisition l'avertissait du danger.

Quand Grégoire dit:

--Eh bien, entrez-y...

Il comprit que tout était fini, qu'il allait être découvert et qu'il ne

lui restait plus qu'à vendre chèrement sa vie.

Pourquoi, quand sa pensée embrassa tous ceux qu'il aimait, donna-t-il un

regard à cette jeune fille qu'il n'avait fait qu'entrevoir un instant?

Il entendit distinctement ce qui se passa. Après l'autorisation du

citoyen Grégoire, le chef des révolutionnaires s'apprêtait à ouvrir la

porte.

Elle était fermée.

--Enfoncez-la, dit une voix.

Mais la jeune fille se jeta en travers.

--Vous n'entrerez pas! prononça-t-elle d'une voix ferme.

Un murmure d'étonnement accueillit ces paroles.

Le père lui-même ne comprenait pas.

--J'ai la clef, reprit-elle, mais je ne vous la donnerai pas. C'est ma

chambre... Nul n'y entrera...

Elle dit cette phrase d'un air tellement pudique, avec tant de chasteté

révoltée, que ces rudes hommes qui venaient de se battre avec fureur

restèrent émus devant cette noblesse de la beauté et de l'innocence.

C'étaient des ouvriers. La plupart d'entre eux, tous travailleurs,

avaient pris le fusil pour un principe faux, égarés par les discours de

ces gens qui savent soulever le peuple, et, quand ils l'ont soulevé, le

laissent mourir, pendant qu'ils se cachent prudemment.

Ceux-là étaient braves: ils devaient être bons. Le peuple est comme

l'Océan. Il en a les rages cruelles et les apaisements imprévus.

Puis la tête radieuse de la jeune fille les impressionnait.

Le chef s'inclina devant elle.

--Mademoiselle, dit-il, nous ne pouvons pas soupçonner de royalisme la

fille du citoyen Grégoire...

Un bruit léger se fit entendre dans la chambre. Elle pâlit.

Mais l'ouvrier continua.

--Nous nous retirons. Excusez-nous de vous avoir dérangés. Holà! les

amis, redescendons, cria-t-il.

La petite troupe, Grégoire en tête, redescendit. L'ouvrier qui avait

parlé était en queue.

Il revint auprès de mademoiselle Grégoire qui demeurait debout contre la

porte, les bras étendus.

--Il est là, murmura-t-il à son oreille. Vous voulez sauver un homme...

Peut-être avez-vous tort... mais il sera fait comme vous le désirez. Ne

dites pas non! J'ai entendu tout à l'heure... Faites-le changer de

vêtements, et qu'il s'enfuie par le jardin. Adieu!

Elle resta émue devant cet acte de générosité si simplement accompli.

--Voulez-vous me donner la main, monsieur? dit-elle à l'ouvrier, les

yeux humides, je suis des vôtres, vous le savez... mais, je l'ai vu

jeune... et j'ai pensé à ceux qu'il aimait.

Le chef embrassa légèrement la blanche et fine main qu'on lui tendait.

--Si vous avez besoin de Jérôme Hévrard, reprit-il, appelez-le. Je suis

ouvrier sellier et je demeure rue Saint-Honoré, n° 117.

--Merci.

Quand le bruit des pas eut disparu dans l'escalier et qu'elle se vit

bien seule, elle tira la clef de sa poche et l'introduisit dans la

serrure.

Le danger était passé.

Pourquoi tremblait-elle?

C'est qu'elle allait se trouver seule dans sa chambre avec un jeune

homme.

Mais ce n'était pas une nature frêle. Le sang rouge du Franc coulait

dans ses veines. Elle rentra et ferma la porte.

Jean se fût cru un misérable d'adresser un seul mot de galanterie à

celle qui venait de le sauver.

Puis, avec cette seconde vue du coeur que possèdent les créatures fines

et distinguées, il devinait que la pudeur de la jeune fille avait besoin

d'être rassurée.

--Mademoiselle, dit-il, j'ai tout entendu.

Elle rougit.

--J'ai une soeur qui vous ressemble; voulez-vous me dire votre nom? Elle

priera pour vous.

--Je m'appelle Fernande Grégoire.

Il mit un genou en terre.

--Mademoiselle, reprit Jean, avec son beau et fier sourire, je ne sais

pas quel avenir Dieu me garde; en des temps comme ceux-ci, la vie

humaine est si peu de chose! mais laissez-moi vous dire que je

n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi, et que je vous

respecte comme si vous étiez ma femme ou ma soeur.

La noble phrase du jeune homme rassura Fernande.

Puis, il lui suffisait de le regarder pour qu'elle comprît qu'elle ne

courait aucun danger avec lui.

--Je suis le baron Jean de Kardigân. Si cet ouvrier, qui s'appelle

Jérôme Hévrard, a besoin de moi jamais, faites-moi signe. Lui aussi a

été généreux.

--Pourquoi veniez-vous à Paris, monsieur, quand vous y saviez votre vie

menacée?

--Le devoir, mademoiselle.

--Si l'on vous avait tué?

--J'aurais été pleuré.

--Oh! vous me faites frissonner.

--Je n'ai pas encore accompli ma mission. Il faut que je parte.

--Maintenant, c'est impossible!

--Il le faut!

--Mais c'est impossible, vous dis-je!

--Il le faut!

--Eh bien! moi, monsieur, je ne vous le permettrai pas. D'abord, il faut

que vous changiez de vêtements. Ensuite, vous ne pouvez fuir que par le

jardin. Or, la chambre de mon père donne vue sur les allées. Il vous

apercevrait...

--Mais il faut que je parte, cependant!

--Attendez, mon père sortira dans une heure, après déjeuner, pour se

rendre à sa section.

--Une heure...

Jean pâlit beaucoup en prononçant ces deux mots. Un léger filet de sang

parut sur le revers de son uniforme troué.

--Dieu! êtes-vous blessé?

--Oh! rien, mademoiselle...

--Je vous en supplie, monsieur!

--Ce doit être une égratignure; quand, dans la rue, j'ai dû me défendre

contre les coups de baïonnette de ces enragés, il m'a bien semblé...

Mais Fernande n'écoutait plus.

Sans s'occuper du plus ou moins de convenance de ce qu'elle faisait,

elle déchira la manche de l'uniforme, après l'avoir entamée avec des

ciseaux.

Ce n'était qu'une égratignure.

Une pointe de baïonnette avait percé le gras du bras de deux

centimètres.

Le sang coulait un peu.

Elle ouvrit son armoire, et prit deux mouchoirs. Puis elle lava la

blessure avec un mélange d'eau et d'arnica.

Jean la regardait, et une émotion charmante s'emparait de lui.

Il admirait l'élégance innée, la beauté souveraine de cette jeune fille

qui entrait si brusquement dans sa vie.

Mais il ne voulut rien laisser voir de ce qu'il ressentait. Il eût

considéré comme une infamie de troubler ce jeune coeur. Rougissante, elle

attacha la compresse improvisée sur le bras du baron. Puis, quand le

pansement fut terminé, elle s'éloigna instinctivement de quelques pas.

--Je vous quitte, monsieur, dit-elle. Sur votre âme, ne parlez pas et ne

bougez pas...

Elle disparut, laissant la chambre remplie du parfum idéal que semblent

posséder la jeunesse et la beauté.

* * * * *

Resté seul, Jean regarda autour de lui.

C'était bien la chambre de jeune fille, élégante et chaste.

Dans un coin, à gauche, le lit virginal entouré de ses rideaux blancs,

qui le cachaient entièrement.

A la muraille, un grand Christ d'ivoire pleurant sur sa croix blanche.

Le citoyen Grégoire ne devait pas empêcher sa fille d'être pieuse. Une

gravure représentait la première entrevue de Roméo et de Juliette, au

bal des Montaigus. Avait-on dit à Fernande qu'elle ressemblait à

l'héroïne de Shakespeare?

* * * * *

Jean ne pouvait détacher ses regards de ces objets qui parlaient si

éloquemment à son esprit.

Le charme pénétrant, qui se dégage des choses matérielles, quand elles

ont un sens pour l'âme et pour le coeur, le gagnait lentement...

Il rêvait... sans s'apercevoir que l'heure passait, rapide.

Il n'entendit même pas la robe de la jeune fille qui frôlait le mur du

corridor. Elle entra, rieuse, apportant un plateau.

--J'ai pensé que vous auriez faim peut-être, dit-elle avec gaieté.

C'était la fin du rêve. Le prosaïsme de la vie reparaissait.

Jean fit honneur au déjeuner en homme de vingt ans, qui est à jeun et

qui a faim.

--Maintenant, déguisez-vous, dit-elle.

Le baron de Kardigân secoua la tête.

--Non. Mon uniforme est mon drapeau. Je ne le cacherai pas!

--Je vous en supplie...

--N'insistez pas.

Un regard de Fernande obtint une concession.

D'autant plus que Jean réfléchit que, peut-être, s'il ne quittait pas

son uniforme, il n'accomplirait pas sa mission. Il se contenta de

retirer la veste d'ordonnance, et de la remplacer par un paletot noir.

De même, il quitta le shako pour un chapeau vulgaire.

--Maintenant, suivez-moi, reprit Fernande, mon père est sorti, et j'ai

éloigné ceux qui nous servent.

Elle le conduisit dans l'escalier et à travers le jardin.

Par cette superbe matinée d'été, une brise douce les enveloppait. Les

fleurs brillaient, les oiseaux chantaient.

Au moment de se séparer, ils se regardèrent, inconsciemment, émus et

troublés...

Chacun d'eux emportait avec lui le coeur de l'autre.

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 24 / 194 题