FERNANDE

On sait que M. de Salis, colonel des Suisses, avait envoyé Jean de

Kardigân au maréchal Marmont.

Le troisième fils du marquis étant le héros de ce roman, le lecteur nous

permettra de faire, en quelques lignes, son portrait.

Louis et Philippe tenaient de leur père.

Jean, comme Marianne, ressemblait à sa mère. La forte race des Kardigân

ne se retrouve pas dans cette frêle nature, presque féminine. La taille

est moyenne. Les cheveux blonds couvrent un front où la pensée a mis son

empreinte. C'est un adolescent de vingt ans, avec tout le charme et

toute l'élégance d'une nature fine.

Les yeux sont noirs, un peu trop enfoncés dans la tête pourtant. La

lèvre rouge cache des dents très blanches. Les extrémités sont petites;

une moustache et une royale blondes achèvent de donner à cette charmante

figure une ressemblance frappante avec le portrait de Jean de l'Aigle,

aïeul des Kardigân, qu'on peut voir à Versailles. Mais c'est une âme

indomptable qui vit dans ce corps.

Quand il était arrivé au régiment avec son allure un peu timide, Jean

avait commencé par faire sourire ses camarades qui le surnommèrent en

riant: Mademoiselle.

Le premier qui s'avisa de dire en face ce mot au jeune homme, reçut en

plein visage le gant du baron.

Il s'appelait Aymond de Chelles.

Le lendemain, ils se rencontrèrent au bois de Boulogne, dans une allée

écartée.

Aymond, grand et beau garçon, très fort, semblait ne devoir faire qu'une

bouchée de son adversaire.

De plus, il avait une réputation de tireur à l'épée qui en imposait aux

plus résolus.

Or, pendant les dix minutes que dura le combat, Jean joua avec l'épée de

son adversaire comme l'eût fait un Saint-Georges.

Quand il eut suffisamment montré sa force aux témoins stupéfaits, le

jeune baron prit de tierce le fer de M. de Chelles et l'envoya sauter à

dix pas.

Irrité, celui-ci ne fit qu'un bond jusqu'à son épée, la ramassa, et se

remit en garde.

La seconde passe dura quelques instants. Aymond reçut un coup droit qui

lui perça l'épaule de part en part.

--Dis donc, camarade, la demoiselle est en acier! prononça Jean d'une

voix vibrante.

Ce fut le premier mouvement.

Le second fut de relever avec douceur son compagnon d'armes blessé et de

le panser lui-même.

Or, le lendemain, Jean eut un second duel. Voici comment.

Dans un bal au ministère de la guerre, le jour même, il entendit un

jeune homme parler de cette rencontre en se moquant de M. de Chelles. Le

garde-du-corps s'avança, et lui dit:

--Monsieur, je suis le camarade de M. de Chelles, et je vous prie de

parler de lui en d'autres termes.

--Monsieur, j'en parle comme il me plaît.

--C'est ce que nous verrons.

--Quand vous voudrez.

--J'allais vous le proposer.

--Aimez-vous le bois de Vincennes?

--Je ne le connais pas, riposta Jean, toujours avec le même sang-froid.

--Voulez-vous me permettre de vous en faire les honneurs?

--J'en serai très-flatté.

--L'honneur sera tout pour moi...

Etc., etc.

Le résultat fut que le jeune homme, nommé Henry Delsarte, demeura

stupéfait en voyant qu'il avait affaire au propre adversaire de celui

qu'il attaquait.

--Comment! vous défendez votre ennemi! s'écria-t-il.

--Un homme n'est jamais mon ennemi, quand je me suis battu avec lui!

répondit Jean.

Le second duel ressembla au premier, avec cette différence que M. de

Chelles avait eu l'épaule droite traversée, et que M. Delsarte reçut son

coup à l'épaule gauche.

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 23 / 194 题