IV

Matic se tut une seconde fois. De longues larmes ruisselaient de ses

paupières abaissées.

--Grand'mère vénérée, lui dis-je, avec la crainte égoïste que la

violence de son émotion ne lui permît point de continuer son récit,

n'est-ce pas un de vos principes qu'au cadran du destin l'heure est

inflexible et ne se dérange jamais?

--Certes. Je le pense bien, et cela est. Je n'en ai eu que trop de

preuves, hélas! Mais rien ne le montre mieux que la fin de cette

histoire.

«Pour y revenir, je m'étais promis, dès le lendemain de cette soirée où

j'avais reçu les confidences de Jeanne Tual, d'enterrer la hache quelque

part où Pêr Corniguellou ne songerait point à l'aller chercher. Or, sur

les entrefaites, et avant que j'eusse trouvé un moment propice pour

exécuter mon projet, arriva parmi nous un de ces vieux sabotiers

infirmes qui, désormais impropres au travail, voyagent de hutte en hutte

et vivent, comme on dit, sur le commun, toujours bien accueillis, du

reste installés à la meilleure place auprès du foyer, nourris des

meilleurs mets, couchés dans le meilleur lit. Ils sont les anciens et

comme qui dirait les évêques de la confrérie. Sans cesse par monts et

par vaux, ils servent d'intermédiaires entre les _cousins_, colportent

les nouvelles d'un bois à l'autre. Celui-ci venait presque en droite

ligne du pays de Fouesnant où demeurait la mère de mon mari, la

septuagénaire Nanna Corniguellou.

«--Nanna, nous annonça-t-il, ne bat plus que d'une aile. Son idée est

qu'elle ne passera pas le Jour de l'An. Alors, elle demande que Matic

lui conduise sa filleule, afin qu'elle puisse contempler les traits de

l'enfant, une fois encore, avant que ses pauvres yeux ne soient tout à

fait embrumés par les brouillards de la mort.

«Cette filleule, c'était Nannic, l'aînée de nos filles, âgée à peine de

dix ans.

«C'eût été chose sacrilège que de ne se rendre point au voeu de

l'aïeule. Un jeudi, le second de novembre, j'attelai le bidet et je me

mis en route avec l'enfant.

«Quand nous débarquâmes chez la vieille, je la trouvai très bas, si bas

qu'elle me parut n'en avoir plus que pour quelques jours. Notre

présence, cependant, lui redonna un semblant de vie. Pour fixer en eux,

avant de se clore à jamais, l'image de sa filleule, ses yeux affaiblis

redevinrent momentanément aussi lucides qu'au printemps de ses années.

Mais, comme s'ils se fussent usés à cet effort, tout à coup ils

s'éteignirent. Et, quand ils se furent éteints, le corps aussi peu à peu

se refroidit, se glaça. Nous vîmes s'en aller son âme, doucement, comme

le dernier reflet d'un soleil d'hiver sur un paysage de neige. Même

averti à temps, Pêr n'aurait pu venir aux obsèques.

«Et, d'ailleurs, il ne devait que trop tôt la rejoindre dans le pays de

ceux qui ne sont plus!...

«La cérémonie funèbre, les messes d'usage dans la semaine qui suit

l'enterrement, des réglements d'intérêt et le partage des dépouilles de

la morte aux pauvres de la paroisse me retinrent à Fouesnant jusqu'au 10

décembre, en sorte que je ne rentrai à Saint-Servais que le 14 au soir.

«Nous restâmes un peu tard, Pêr et moi, à causer de sa défunte mère.

Naturellement, il avait hâte de tout savoir, comment elle avait

trépassé, ses dernières paroles, ce que nous avions fait. Au moment de

nous coucher, me voyant très lasse, à cause des émotions des jours

précédents et des fatigues de la route, il me dit avec cette douceur de

voix qui lui était habituelle:

«--J'entends que tu reposes en paix demain matin. Les garçons emmèneront

les petits dans la hêtraie. Moi, j'irai seul abattre un arbre, pas très

loin d'ici. J'aurai fini de belle heure et reviendrai aussitôt préparer

le repas de midi, en sorte que tu n'auras à t'occuper de rien. Je te

prie donc, pour ma propre satisfaction, de ne te lever point avant mon

retour.

«Je dormis d'un sommeil de bête de labour. Le soleil était déjà haut sur

l'horizon quand je rouvris les yeux. Un grand silence régnait dans la

hutte et au dehors. Je sautai à bas de mon lit, un peu étonnée que Pêr

ne fût pas encore là, car notre vieille horloge marquait onze heures.

«--L'arbre, pensai-je, aura été plus dur à abattre qu'il ne croyait.

«Et je me mis, en l'attendant, à ranger les choses du ménage, à réparer

l'inévitable désordre causé par mon absence. Assiettes et bols avaient

été entassés pêle-mêle dans le bahut. La vue de ce meuble me rappela

subitement la hache que j'y avais enfermée. Je constatai avec effroi

qu'elle n'y était plus... Un des fils entrait.

«--La hache de François Harnay, lui demandai-je toute troublée, est-ce

toi qui l'as prise?

«--Non, me répondit-il, mais le père l'a emportée au bois ce matin.

«Je sentis une secousse au coeur.

«--Viens! fis-je; allons voir où il reste. Je ne suis pas tranquille à

son sujet.

«Nous n'avions pas cheminé l'espace d'une centaine de pas hors de la

hutte que nous aperçûmes Pêr au détour du sentier; mais qu'il était

pâle, Jésus-Dieu! Et combien chancelante était sa démarche! C'est à

peine s'il pouvait mettre un pied devant l'autre. Je m'élançai vers lui:

«--Tu es blessé?

«--Je ne sais pas... non... mais malade, très malade.

«--Par la croix du Christ, que t'est-il arrivé?

«--Rentrons d'abord chez nous, de grâce... Je vous raconterai tout.

«... Ce qui lui était arrivé, le voici:

«Il avait fortement entamé le tronc de l'arbre, quand soudain, sans

qu'il pût s'expliquer comment, la hache lui échappa des mains et glissa

dans une espèce de fosse--sans doute un ancien piège à loups--à demi

pleine d'eau et d'un fumier flottant de feuilles mortes. Il s'agenouilla

sur le rebord, plongea son bras dans le trou, crut saisir le manche...

Horreur! ce fut un ossement humain qu'il ramena, un os de jambe auquel

pendaient encore des lambeaux de chair pourrie. Et, en même temps, à la

surface de l'eau remuée, remontèrent des choses infectes, des débris de

cadavre mêlés à des débris de vêtements, un crâne enfin détaché du

squelette, comme la tête hideuse d'un supplicié.

«Une peur folle s'empara de Pêr. Il voulut courir, mais ne le put. Les

genoux vacillaient sous lui. Il tournoya sur lui-même comme un homme

ivre et s'abattit sur le sol. Lorsqu'il recouvra ses sens, il était

glacé. Il eut pourtant la force de se traîner jusqu'à l'endroit où nous

le rencontrâmes.

«Il nous fit ce récit à mots entrecoupés, s'interrompant sans cesse pour

boire à une écuellée de _flip_ que je lui avais préparée. Une soif

inextinguible le dévorait. Il avait des pâleurs subites; puis, tout

aussitôt, son visage s'empourprait, devenait d'un rouge feu.

«Je le suppliai de se coucher, mais il s'obstina à demeurer assis sur le

banc, les coudes allongés sur la table, le front dans les mains. Les

enfants ni moi nous n'osions lui adresser la parole. D'ailleurs, nous

étions nous-mêmes frappés d'une sorte de stupeur. Quant à faire chercher

un médecin, c'eût été peine perdue. Il n'y en avait pas dans la contrée.

Et puis, ce n'était pas dans les habitudes des gens de cette époque. On

vivait, on mourait, sans médecin ni médecine. Il faut dire aussi que,

bien que très angoissés, nous n'avions pas le sentiment d'un danger

immédiat... Dans l'après-midi, peut-être pour nous rassurer, Pêr se

prétendit mieux. Il manda le fils aîné:

«--Va chez Tual, notre voisin, lui ordonna-t-il, et mets-le au courant

de l'aventure, afin qu'il prévienne les autres _cousins_. On ne doit pas

laisser pourrir en plein vent comme une charogne le cadavre d'un

chrétien qui fut peut-être un sabotier. Dis-lui que c'est au carrefour

de Blanche-Épine, à gauche du sentier qui mène vers Saint-Nicodème...

«Au nom de Blanche-Épine j'avais tressailli.

«--Qu'as-tu? fit Pêr qui avait remarqué mon mouvement.

«--Rien, mon ami... ou plutôt, c'est toute une histoire, trop longue à

te raconter pour l'instant... Tu n'es pas en état de l'entendre.

«--Ah! murmura-t-il en laissant retomber sa tête.

«Je crus qu'il voulait dormir. Je le conjurai encore de s'étendre sur le

lit. Il eut un geste las, soupira:

«--Je suis bien ainsi... je suis très bien...

«Et il ne bougea plus... J'envoyai les enfants jouer dans la clairière.

Il soufflait un peu de brise, mais le ciel était pur et le soleil

brillait... Une heure se passa. Un bruit de sabots résonna sur la terre

durcie. J'allai voir à la porte de la hutte. C'était une troupe d'hommes

et de femmes, Tual en tête, charriant sur une brouette, dans une manne

d'osier, les reliques qu'on avait pu extraire de la fosse à loups.

Jeanne, sa femme, se détacha du cortège et vint à moi:

«--Nous avons reconnu le corps, quoiqu'il fût en bouillie, me dit-elle;

c'est celui de Jozon Lantic. La boîte du crâne est fendue en deux. Nous

y avons trouvé une nichée de sangsues...

«Je la priai de m'épargner ces détails. Elle me demanda:

«--Peut-on voir Pêr?

«--Oui, mais ne faites pas de bruit. Il dort.

«Elle entra sur mes pas, s'approcha de mon mari, puis, me tirant

brusquement à l'écart:

«--Savez-vous, Matic, qu'on ne l'entend plus respirer!

«Je la regardai ahurie.

«--Hein! m'écriai-je, comprenant tout à coup, comme si un éclair m'eût

traversé le cerveau.

«Je me précipitai vers la table.

«--Pêr! Pêr!

«Je n'eus pas plus tôt touché le malheureux qu'il s'affaissa. La voisine

avait dit vrai. Il était mort...»

V

--Voilà, continua Matic, quand elle eut trouvé la force de poursuivre,

voilà comment et par suite de quel concours singulier de circonstances

je suis devenue veuve.

«Les sabotiers façonnèrent deux cercueils. Dans l'un fut déposé mon

mari, dans l'autre furent placés les restes de Jozon Lantic. Leurs

tombes à tous deux sont dans le cimetière de Saint-Servais, au pied de

la tour. Toute la forêt et même les paysans des fermes des environs

assistèrent à ce double enterrement. Après l'absoute, François Harnay

prit un sabot, le dernier que Pêr eût fabriqué, y mit, quant à lui, un

louis d'or de vingt francs et fit la quête parmi l'assemblée pour la

veuve de Pêr Corniguellou et pour ses orphelins.

«Bénies soient ces charitables populations de la montagne! Je leur dois

de n'être pas morte de misère et d'avoir pu élever ma bande sans tendre

la main à l'aumône publique.

«Huit jours plus tard, je reprenais seule, avec mes enfants, la route

vers le sud. De nouveau j'escaladai la pente du Ménez Mikêl. Je me

rappelai les paroles de Pêr et mon exclamation:

--«Oh! le beau pays! le beau pays!

«Elle avait, cette terre de bois, elle avait la même figure majestueuse

et recueillie que le jour où nous l'admirâmes ensemble.

«Peut-être même était-elle plus délicieuse à contempler, avec son

onduleuse forêt, toute poudrée de givre, étincelante au soleil du matin

d'une myriade de pierreries. Les hêtres aux branches lisses, roses dans

la lumière, avaient l'air de candélabres incrustés de joyaux, dressés

sur une fine nappe blanche pour quelque fête des fées... Des basses

messes tintaient à Saint-Servais, à Duault, à Saint-Nicodème, ailleurs

encore, à Botmel, à Plusquellec. Les carillons alternaient, se

répondaient, à travers les étendues tranquilles, et tout le ciel en

vibrait, comme s'il eût été de cristal. Au dessus de la forêt

s'élevaient de grêles colonnes de fumée qui s'épanouissaient très haut

dans l'atmosphère en de mouvants calices de fleurs bleues... Tout cela

m'est resté extraordinairement présent à l'esprit... Depuis, hélas! j'ai

dû semer un peu partout les tombes de mes morts. Car, d'une famille qui

était presque une tribu, Dieu a voulu que seule je survécusse. Mais, si

les femmes qui m'enseveliront exaucent mes volontés suprêmes, c'est

là-bas, auprès de Pêr Corniguellou, qu'elles me mèneront enterrer. J'ai

dans mon armoire une pile d'écus de trois francs, gagnés sou à sou, pour

parer aux frais du voyage...»

A ce moment, onze heures sonnèrent à la pendule.

--Par Notre-Dame de Rozcudon, s'écria la bonne vieille, récitons vite le

_De profundis_ pour clore la veillée. C'est nuit funèbre, ne l'oublions

pas. Les Ames défuntes vont venir. Il n'est que temps de leur faire

place.

--Pardon, observai-je, mais la hache, la hache tzigane, la hache

révélatrice, qu'est-elle devenue?

--Cela, personne ne l'a jamais su. Ce n'est point faute de l'avoir

cherchée. Peut-être y a-t-il des niais qui la cherchent encore. J'espère

bien que Dieu ne permettra pas qu'on la retrouve. Elle a enrichi un

homme, elle en a tué deux. Il me semble que c'est assez.

Et, faisant le signe de la croix, Matic commença la prière.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 73 / 90 题