Une enceinte vaste, douteusement éclairée; d'épais tapis jonchaient le
sol et amortissaient les pas.
Autour des piliers, vers le fond, des étendards verts pendaient à des
hampes, comme les oriflammes dont on décore en Bretagne les murs des
chapelles, le jour du pardon.
De vagues formes accroupies, drapées d'étoffes blanches, grises, bleues,
gisaient dans une immobilité silencieuse.
De temps à autre, cependant, un nom s'échappait de leurs lèvres. Cela
courait comme un frisson de vent sur une mer calme. On ne percevait
qu'un mot, toujours le même:
--Allah!... Allah!...
Alors seulement le _soudard_ de San-Thégonnek comprit qu'il était dans
un sanctuaire arabe, dans une mosquée, et que ces gens prosternés
adoraient...
Son frère prêtre l'interrompit à cet endroit de son récit:
--Tu aurais dû t'en aller, Yvik; tu aurais dû t'en aller à ce moment.
--Eh bien! non, continua-t-il, je restai. J'ajouterai même, pour être
franc, que je ne songeai point à m'esquiver.
Tout au contraire. Une envie irrésistible le prit, lui, chrétien, de
joindre sa prière à celle de ces mécréants. Il s'agenouilla derrière
leurs files pressées et, dans la maison de Mohammed, il se mit, au
milieu de toutes ces oraisons musulmanes, à réciter son oraison
catholique, en breton.
La voix du mufti, tout au haut de la nef, égrenait la lente mélopée du
Coran.
Naïvement, sans penser à mal il se laissa aller, les yeux mi-clos, à
écouter susurrer cette voix grêle, un peu chevrotante, avec de très
douces modulations. Et elle lui rappelait, quoi qu'il fît pour repousser
cette comparaison sacrilège, oui, elle lui rappelait le vieux curé de sa
paroisse, et la messe basse dans l'église bretonne, et les répons
étouffés de l'enfant de choeur sur les marches du maître-autel.
N'était-ce donc pas vraiment à quelque nocturne de Noël qu'il assistait?
N'allait-il point découvrir quelque part, dans un des recoins de la
mosquée, cette crèche naïve à laquelle travaillaient naguère ses soeurs,
aux approches de la grande fête? Il s'imaginait presque la voir là-bas,
près de la chaire du mufti, avec son toit de branchages verts où des
flocons de ouate simulaient la neige, avec son Jésus de cire sur un lit
de paille fraîche, et son saint Joseph à figure grave, et sa mignonne
Vierge, et les mufles recueillis des boeufs.
Rien ne gênait l'illusion; même elles semblaient la fortifier encore,
toutes ces formes prostrées devant lui, dont il n'apercevait que les
dos; les blanches vous avaient des airs de religieuses encapuchonnées,
et, quant à celles de couleur sombre, on les pouvait prendre aisément
pour des vieilles du pays de San-Thégonnek, enveloppées des longues
mantes à cagoule qui servent dans les deuils et par les grands froids.
Qui sait si elle n'était pas là, au milieu de ce monde exotique, sa
Glaudinaïk du Mezou-brân? Il aurait juré qu'elle allait se lever tout à
l'heure, la messe finie, et sortir avec lui, fine et svelte, légèrement
rougissante sous sa coiffe de dentelle, la coiffe des filles de
Quimerc'h aux ailes éployées. On suivrait ensemble les chemins boueux,
enjambant les flaques, avec de bons rires où sonnerait l'amour; ensemble
aussi l'on s'attablerait dans la cuisine de la ferme, pour le réveillon
commun, et ce serait une veillée exquise en l'honneur du dieu Jésus qui
vint au monde salué par des pâtres...
Mais Glaudinaïk ne se leva pas; ce furent les Arabes qui franchirent le
seuil derrière lui, en le regardant de leurs yeux vifs, pétillants de
haine. Dehors, c'était le même ciel immense de lave refroidie, où
passaient, non plus les rafales mouillées de tantôt, mais des souffles
aigres de bise qui vous coupaient la face.
Et il sentit qu'elle était loin, la tiédeur qui passe sur l'aile des
vents de Bretagne, même au coeur de l'hiver.
Il remonta vers la caserne, vers la gouailleuse chambrée, la tête vide
et sonnant creux, l'âme tout endolorie...
--Voilà! dit-il en terminant... Pour parler comme mon frère l'abbé, ce
n'est peut-être pas très orthodoxe... mais, de cette messe de minuit, je
me souviendrai à tout jamais.
Puis, se tournant vers sa jeune femme assise sur le banc du lit, à
gauche de l'âtre, auprès des servantes:
--En aucune circonstance, Glaudinaïk, pas même au pays des Kroumirs,
devant la mort, je n'ai pensé à toi avec plus de ferveur.
Il se tut. On n'entendit plus, dans le grand silence, que le tic-tac de
l'horloge et la chanson de la bûche qui agonisait.