III

Une enceinte vaste, douteusement éclairée; d'épais tapis jonchaient le

sol et amortissaient les pas.

Autour des piliers, vers le fond, des étendards verts pendaient à des

hampes, comme les oriflammes dont on décore en Bretagne les murs des

chapelles, le jour du pardon.

De vagues formes accroupies, drapées d'étoffes blanches, grises, bleues,

gisaient dans une immobilité silencieuse.

De temps à autre, cependant, un nom s'échappait de leurs lèvres. Cela

courait comme un frisson de vent sur une mer calme. On ne percevait

qu'un mot, toujours le même:

--Allah!... Allah!...

Alors seulement le _soudard_ de San-Thégonnek comprit qu'il était dans

un sanctuaire arabe, dans une mosquée, et que ces gens prosternés

adoraient...

Son frère prêtre l'interrompit à cet endroit de son récit:

--Tu aurais dû t'en aller, Yvik; tu aurais dû t'en aller à ce moment.

--Eh bien! non, continua-t-il, je restai. J'ajouterai même, pour être

franc, que je ne songeai point à m'esquiver.

Tout au contraire. Une envie irrésistible le prit, lui, chrétien, de

joindre sa prière à celle de ces mécréants. Il s'agenouilla derrière

leurs files pressées et, dans la maison de Mohammed, il se mit, au

milieu de toutes ces oraisons musulmanes, à réciter son oraison

catholique, en breton.

La voix du mufti, tout au haut de la nef, égrenait la lente mélopée du

Coran.

Naïvement, sans penser à mal il se laissa aller, les yeux mi-clos, à

écouter susurrer cette voix grêle, un peu chevrotante, avec de très

douces modulations. Et elle lui rappelait, quoi qu'il fît pour repousser

cette comparaison sacrilège, oui, elle lui rappelait le vieux curé de sa

paroisse, et la messe basse dans l'église bretonne, et les répons

étouffés de l'enfant de choeur sur les marches du maître-autel.

N'était-ce donc pas vraiment à quelque nocturne de Noël qu'il assistait?

N'allait-il point découvrir quelque part, dans un des recoins de la

mosquée, cette crèche naïve à laquelle travaillaient naguère ses soeurs,

aux approches de la grande fête? Il s'imaginait presque la voir là-bas,

près de la chaire du mufti, avec son toit de branchages verts où des

flocons de ouate simulaient la neige, avec son Jésus de cire sur un lit

de paille fraîche, et son saint Joseph à figure grave, et sa mignonne

Vierge, et les mufles recueillis des boeufs.

Rien ne gênait l'illusion; même elles semblaient la fortifier encore,

toutes ces formes prostrées devant lui, dont il n'apercevait que les

dos; les blanches vous avaient des airs de religieuses encapuchonnées,

et, quant à celles de couleur sombre, on les pouvait prendre aisément

pour des vieilles du pays de San-Thégonnek, enveloppées des longues

mantes à cagoule qui servent dans les deuils et par les grands froids.

Qui sait si elle n'était pas là, au milieu de ce monde exotique, sa

Glaudinaïk du Mezou-brân? Il aurait juré qu'elle allait se lever tout à

l'heure, la messe finie, et sortir avec lui, fine et svelte, légèrement

rougissante sous sa coiffe de dentelle, la coiffe des filles de

Quimerc'h aux ailes éployées. On suivrait ensemble les chemins boueux,

enjambant les flaques, avec de bons rires où sonnerait l'amour; ensemble

aussi l'on s'attablerait dans la cuisine de la ferme, pour le réveillon

commun, et ce serait une veillée exquise en l'honneur du dieu Jésus qui

vint au monde salué par des pâtres...

Mais Glaudinaïk ne se leva pas; ce furent les Arabes qui franchirent le

seuil derrière lui, en le regardant de leurs yeux vifs, pétillants de

haine. Dehors, c'était le même ciel immense de lave refroidie, où

passaient, non plus les rafales mouillées de tantôt, mais des souffles

aigres de bise qui vous coupaient la face.

Et il sentit qu'elle était loin, la tiédeur qui passe sur l'aile des

vents de Bretagne, même au coeur de l'hiver.

Il remonta vers la caserne, vers la gouailleuse chambrée, la tête vide

et sonnant creux, l'âme tout endolorie...

--Voilà! dit-il en terminant... Pour parler comme mon frère l'abbé, ce

n'est peut-être pas très orthodoxe... mais, de cette messe de minuit, je

me souviendrai à tout jamais.

Puis, se tournant vers sa jeune femme assise sur le banc du lit, à

gauche de l'âtre, auprès des servantes:

--En aucune circonstance, Glaudinaïk, pas même au pays des Kroumirs,

devant la mort, je n'ai pensé à toi avec plus de ferveur.

Il se tut. On n'entendit plus, dans le grand silence, que le tic-tac de

l'horloge et la chanson de la bûche qui agonisait.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 66 / 90 题