III

--Allez à la messe avec nos invités, disait Fanta Gouronnec à son mari.

Je suffirai bien toute seule à surveiller la cuisson du repas et à

disposer le couvert... Partez sans crainte; la table sera prête à votre

retour...

Le bourg était silencieux et comme désert. A peine si çà et là, aux

lucarnes des chaumières, veillait une flamme pâle, une clarté discrète

de ver luisant. L'église, en revanche, jetait par ses vitraux de grandes

lueurs rougeâtres, pareilles à des feux de forge. Et des chants

montaient, où dominait la voix de taureau du sacristain Fanch ar Luch,

accompagné comme en sourdine par le nasillement monotone du choeur des

femmes. Puis, soudain, les chants cessèrent et, dans le silence,

retentirent par saccades les tintements grêles d'une clochette.

--La consécration! se dit Fanta.

Elle se signa dévotement, murmura une patenôtre et, ouvrant la porte, se

vint mettre debout pour assister à la sortie de la messe.

Il lui sembla entendre des gémissements.

Jésus-Dieu! qu'est-ce donc qui se passait?

Elle prêta l'oreille. Les plaintes venaient du fond de _puns Kadô_. Et

Fanta de courir au vieux puits, non sans s'être munie au préalable d'une

lanterne.

--Qui est là? demanda-t-elle.

Une voix faible, exténuée, lointaine, lui répondit:

--Moi! Le Saint!

--Le Saint? fit-elle, interloquée. Quoi! c'est vous, Monseigneur saint

Kadô?... Est-il possible!... Et que puis-je pour vous?

La bonne Fanta ne trouvait nullement étrange que la pauvre statue

délaissée l'implorât de la sorte, dans le langage des vivants.

N'était-ce pas nuit de Noël? Et puisque, cependant, cette nuit-là, les

bêtes elles-mêmes reçoivent l'usage de la parole, pourquoi, je vous

prie, pareille faculté ne serait-elle pas accordée aux images vénérées

des saints?

Au reste l'esprit ingénu de Fanta n'en chercha pas si long.

Penchée sur la margelle, le buste engagé dans l'ouverture béante, elle

disait de sa voix la plus dévote:

--Parlez, monseigneur. Vous savez comme je vous suis dévouée. Vous le

savez, n'est-ce pas?... Depuis que votre ancienne statue est tombée en

poussière, je ne cesse d'en réclamer une neuve, avec un manteau de

pourpre, des gants violets, une crosse blanche et une mitre d'or. Mais

tous ces fabriciens, voyez-vous, ce sont des gens sans coeur et sans

oreilles, des misérables, des goujats, de fieffés ivrognes!...

Il faut croire que Joseph le Saint ne perçut que le dernier mot de cette

pieuse apostrophe.

--Ivrogne, oui! bégaya-t-il. Mais je me corrigerai... je vous le

jure!... Sauvez-moi!... Vous n'avez qu'à abaisser le seau que j'ai

laissé échapper!...

--Hein? s'écria Fanta Gouronnec... Comment? Tu n'es donc pas le saint de

la citerne?

--Le Saint!... Joseph le Saint, de Kergouanton! hurla le malheureux.

--Ah! c'est toi, chenapan? Les auberges ne te suffisent donc pas que tu

te mets à voyager dans les puits?

Elle était furieuse d'avoir pris pour saint Kadô un «paroissien» qui

n'avait avec lui que de si lointains rapports,--furieuse surtout de voir

finir de façon si plate une aventure qu'elle avait crue céleste.

L'autre, cependant, geignait de plus belle:

--Je suis à bout de forces... Au nom de Dieu, père des créatures, venez

à mon aide!... Qui que vous soyez, je vous le revaudrai.

Fanta Gouronnec se dit: «Je ne peux pourtant pas le laisser périr en

état de péché mortel, la nuit où Jésus vient de naître!»

--Écoute, prononça-t-elle, je consens à te porter secours, mais à une

condition.

--Je les accepte toutes.

--Voici. Tu doteras d'une image neuve, en bois de chêne, et peinte de

pourpre et d'or, la niche où tu te morfonds.

--Dans deux jours elle sera commandée.

--Chez Philippe Merrer, «l'homme aux saints»! Il n'y a que lui qui sache

les sculpter comme il faut.

--Chez Philippe Merrer, c'est entendu.

--Dût-elle te coûter cent francs!

--Je paierai même le transport.

--Tu le jures?

--Sur ma part de paradis.

--Non. Tu l'as déjà perdue, soûlard que tu es.

--Sur la tête de ma femme et de mes cinq enfants!

Les gens sortaient de la messe de minuit: un attroupement s'était formé

autour de la citerne.

--Vous êtes tous témoins, dit Fanta en s'adressant à la foule de plus en

plus compacte...

Et elle commença de tirer sur la corde, en criant, comme font les

marins:

--Ohé! hisse!

On vit alors ce spectacle: Fanta Gouronnec ramenant, au lieu d'eau, ce

sac à vin de Job Ar Zant, vert de peur et vert de mousse. Vous jugez si

le treuil grinçait, mais l'homme aussi claquait des dents.

*

* *

Moins d'un mois plus tard, on inaugurait à Tréziny une mirifique statue

de saint Kadô drapée de violet et mitrée d'or. Toute la population

assistait à la cérémonie. Ce fut une occasion de franches lippées et de

grasses soûleries. Mais Joseph le Saint rentra chez lui, à Kergouanton,

sans tituber. Depuis son aventure, il ne buvait plus qu'à l'auberge du

_Coûte-rien_ dont Dall an Dribunêr lui avait, le premier, appris la

route.

Et aujourd'hui, quand il est question d'un incorrigible ivrogne, il se

trouve toujours quelqu'un pour dire:

--Il faudrait l'envoyer à _Puns Kadô_ s'abreuver de «vin de Noël.»

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 58 / 90 题