Arriva-t-il jusqu'au chanteur, son lointain ancêtre? Sut-il comme il se
nommait? si c'était Taliésinn, Marzinn ou Gwenc'hlan?... Apprit-il de
lui le poème à la fois religieux et sceptique qui dut, à l'origine,
bercer notre race? S'endormit-il, après l'avoir écouté, sur une pensée
de confiance ou dans la torpeur résignée du désespoir? C'est ce que
l'histoire de Jean Rumengol ne révéla jamais.
* * * * *
La vieille femme qui me l'a contée demeure à Port-Blanc, dans les
Côtes-du-Nord. Elle connut en sa jeunesse le barde cornouaillais, déjà
vieux. En guise d'épilogue, elle ajoutait ceci:
--J'imagine que Jean Rumengol prit son rêve pour une réalité. Il avait
le culte de la Bretagne ancienne. Je l'ai vu pleurer, parce qu'il
entendait les petits garçons de l'école primaire converser entre eux en
français. Il n'aimait pas les nouveautés. Et c'est pourquoi les
générations nouvelles ne l'aimaient point. Si vraiment la Vierge l'a
fait vivre, durant la nuit de Noël, dans Ker-Is, elle a rempli son voeu.
Peut-être y choqua-t-il son verre contre celui d'Ahès. Il s'en réjouit,
j'en suis sûre, et ce fut sa dernière joie. Ahès, vous le savez, c'est
le symbole de la Bretagne qu'on jette à la mer comme un bagage
encombrant. Ainsi les Français, les Galls, se sont débarrassés de nous.
Le lendemain de cette nuit-là, le cadavre du chanteur de chansons fut
repêché au bout d'une gaffe par des hommes de Douarnenez. Faut-il croire
que l'Océan, la grande bête cabrée, s'était vengée sur lui? On le dit.
Mais, en dépit de l'Océan, la Bretagne que Jean Rumengol aima se survit
au sein de l'Océan même. La mer a beau faire, elle est grosse de nos
villes, comme le monde est plein de notre âme. Cela nous suffit!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
... Ainsi concluait la vieille conteuse. Je revois, en reproduisant son
récit, la chaumière basse où elle le narrait, tout en filant. Le rouet
faisait un bruit très doux, un ronronnement mélancolique comme une
chanson du passé. La mer poussait jusqu'aux marches du seuil sa plainte
inassouvie.
Et je me représentais le cadavre de Jean Rumengol flottant sur les eaux
du large, promenant sur les côtes de l'Armorique, en ses yeux clos de
noyé, le mystère de nos légendes.