(LA FÊTE DE NOËL CHEZ LES BRETONS)
La solennité de Noël a donné naissance à une riche floraison de chants
populaires célébrant sur tous les tons, et même sur les moins religieux
parfois, le touchant épisode de la Nativité. Chaque région, chaque
province a les siens, qui réfléchissent le tour d'imagination propre à
ses habitants. Ils ont, en Bourgogne, une jovialité large, bien nourrie,
haute en couleur; en Provence, une grâce heureuse et comme ensoleillée;
ils sont, en Bretagne, où la joie même a quelque chose de grave, d'une
mysticité délicieuse qui en fait comme les fragments épars d'une sorte
d'évangile apocryphe, composé par des poètes barbares, mais pieux, à
l'usage du peuple armoricain. Les enfants des bourgs, et aussi les
mendiants, les vieilles femmes, les vont chantant de portes en portes,
aux approches du jour consacré. Du 20 au 25 décembre, les rues
foisonnent de ces «chanteurs de Nédélek»[13]. Ils voyagent par groupes,
le plus souvent à la tombée de la nuit, égrenant leur répertoire le long
des seuils, implorant, en échange, le _cuignaoua_, les étrennes du
pauvre, au nom de Jésus. D'aucuns se réunissent sur la place du village
ou s'échelonnent sur les marches du cimetière, et se mettent à
psalmodier en plein air, sous les étoiles, de rustiques récitatifs où il
arrive que le même acteur soit tour à tour mage et berger. Tous sont
tout entiers à leur rôle d'annonciateur du Messie. Ils y apportent une
conviction ingénue et entêtée. Pluie ou verglas, ils n'en ont cure. J'en
ai vu stationner devant les maisons, fronts découverts et toujours
bramant, sous des averses torrentielles. Parmi eux, beaucoup ne sont pas
éloignés de croire que le Christ est venu spécialement pour les Bretons.
Aussi le poème de sa naissance a-t-il pris, en passant par leurs lèvres,
une forte teinte celtique. Il suffirait de coudre ensemble, à la façon
des rhapsodes, quelques-uns des «noëls» locaux où cette naissance est
célébrée, pour obtenir un évangile complet, j'entends un évangile
bas-breton, de la Nativité. C'est ce que l'on a tenté de faire dans les
lignes qui suivent, en demeurant fidèle non seulement à l'esprit, mais,
autant que possible, à la lettre de ces naïves inspirations.
[13] Nom breton de Noël.
*
* *
Or, c'était à Beth-Léhem, la petite ville de Judée, à deux lieues de
Jérusalem la sainte. Le soir descendait, doux et pur, quoiqu'on fût au
coeur de l'hiver. Depuis de longues heures déjà le marché était fini; et
cependant les rues étaient pleines de monde, et sans cesse la foule
s'accroissait. Car l'empereur de Rome, désireux d'être fixé sur le
nombre de ses sujets, avait ordonné à tous les habitants de la contrée
de se faire inscrire au greffe de leur quartier. Et tous étaient venus,
rois, princes, bourgeois et simples artisans. L'hôte de la grande
hôtellerie de Beth-Léhem, debout sur le seuil de sa porte, et regardant
passer les flots de la multitude, disait à sa femme empressée autour des
fourneaux:
--On prétend qu'il a déjà défilé dans les salles du greffe plus de
cinquante mille personnes. Si l'affluence continue, les gens ne
trouveront ni à se nourrir ni à se loger... Nous, notre maison est
vaste, et les familles de conséquence ont accoutumé d'y descendre. Je ne
crois pas qu'il reste une seule chambre qui ne soit point retenue. Que
s'il se présente des pauvres, des manants, de la canaille, des gueux et
des pouilleux, il est urgent de veiller à ce qu'ils n'entrent point. Je
vais, à ce dessein, faire fermer toutes les issues, pousser tous les
verrous, et l'on n'ouvrira désormais qu'aux gentilshommes qui viendront
en litière, en carrosse ou en magnifique équipage.
Ainsi parla l'hôte, et sa femme fut d'avis qu'il parlait selon la
raison.
Cependant la foule commençait à se disperser, chacun gagnant son gîte en
grande hâte. Les rues et les ruelles se vidaient l'une après l'autre. Il
n'y avait plus guère dehors que les commères qui restent tard à deviser
ensemble. Soudain, une d'elles dit aux voisines:
--Quelle est celle, là-bas, qui monte la rue si péniblement et d'une
démarche si chancelante?... Elle est toute jeunette encore, et pourtant
elle va bientôt être mère... Rouge est sa jupe, si je ne me trompe, et
bleu son manteau. Son visage est plutôt d'une jeune fille avant les
fiançailles que d'une femme après les noces, tant il est délicat et
agréable à regarder.
--En effet, répartit une autre commère, on ne saurait dire si l'homme
qui s'avance à côté d'elle doit être appelé son père ou son mari; il a
barbe grise et l'air quasi vénérable. Avec quelle sollicitude il prend
soin d'elle et la soutient!... Et toutefois il est lui-même bien chargé,
le malheureux. Voyez, il a sur le dos un bissac rempli des instruments
de sa profession. C'est sans doute quelque artisan, et qui n'a que le
travail de ses dix doigts pour subvenir aux frais du voyage.
Celui qui s'avançait de la sorte était Joseph le charpentier, et la
femme qui l'accompagnait était Marie, de la race de David. Et si elle
était si lasse, si pâle, si exténuée, c'est qu'elle portait dans ses
entrailles un fruit que nulle autre mère n'a porté, un enfant qui était
un Dieu. Cela, les commères l'ignoraient et, avec elles, le monde
entier, les temps n'étant pas encore venus.
Joseph, en passant près d'elles, leur demanda où il trouverait à loger.
Elles lui montrèrent la grande hôtellerie du haut de la rue, et Marie,
bien doucement, les remercia... Et Joseph de heurter à la porte avec son
bâton de voyageur. Il entendit l'hôtelier qui disait à une des
servantes:
--On frappe. Allez voir qui est là, mais souvenez-vous qu'il n'y a place
que pour qui a dans les poches bruit d'or ou d'argent...
--Hélas! répondit Joseph à la servante, je n'ai ni or ni argent à offrir
à votre maître... Mais dites-lui en quel état est celle-ci qui est ma
femme, et peut-être aura-t-il pitié... C'est ici la vingtième porte à
laquelle nous frappons: personne n'a voulu de nous. Ce que nous
demandons n'est pas grand'chose: une poignée de foin ou de paille et un
toit qui nous abrite contre la fraîcheur mauvaise de la nuit...
--Non, non, cria de l'intérieur l'hôtelier, passez votre chemin. Nous
n'hébergeons point les vagabonds!
Or, cet homme avait un fils clerc qui se destinait à la prêtrise et qui
avait l'âme compatissante. Celui-ci ne put voir la figure honnête de
Joseph et les yeux suppliants de Marie sans en être remué. Il dit à son
père sévèrement:
--Votre cupidité vous perdra. N'est-ce pas elle déjà qui est cause si ma
soeur Berta, l'aînée de vos filles, est venue au monde sans bras, comme
une créature maléficiée? Croyez-moi, ne vous exposez point à de pires
infortunes, en repoussant ces malheureux qui vous implorent.
Accordez-leur l'hospitalité, fût-ce dans la crèche de l'âne. Au moins
ils ne mourront ni de lassitude ni de froid.
L'hôtelier dit à la servante d'un ton bourru:
--Va donc, puisque mon fils clerc le veut; prends la lanterne et conduis
ces quémandeurs à l'étable.
La servante fit ce qui lui était ordonné, puis se retira laissant Joseph
et Marie dans l'ombre de la crèche. Mais aussitôt il s'éleva des
vêtements de la Vierge une lumière douce comme la vapeur qui s'exhale
des prés au clair de lune. Et Joseph vit qu'ils n'étaient pas seuls, que
deux bêtes aussi étaient là, un boeuf et un âne, qui n'étaient même pas
attachés. Et il dit à sa femme:
--N'ayez point de peur, Marie. Ces bêtes ne vous feront point de mal.
Elles sont lasses, comme nous, car elles ont beaucoup peiné.
Ils s'allongèrent tous deux dans la paille fraîche. Et Joseph ne tarda
pas à s'endormir, et Marie, ayant elle-même fermé les yeux, fit ce rêve:
Le fils qui devait naître d'elle se tenait debout à ses pieds et lui
demandait: «Petite mère, dites-moi, êtes-vous plongée dans le sommeil ou
simplement étendue dans le repos?» Et elle répondait: «Je ne sais si je
dors ou si je repose, mais je songe un songe qui vous concerne.»--«Et
quel est ce songe que vous songez?»--«Mon enfant chéri, des gens qui
portent des fanaux s'avancent vers vous et vous arrêtent. Voici qu'ils
vous traînent par les sentiers tristes d'une montagne jusqu'à la cime.
Sur une croix vous êtes cloué et par des fouets de plomb vous êtes
flagellé. Le sang coule sur votre face divine, mêlé aux crachats de la
populace; votre âme s'échappe dans un grand cri. Tel est mon rêve.»
Comme elle achevait ces mots, elle se réveilla et, ayant passé la main
sur son visage, elle le sentit moite de sueur. Par la lucarne percée
dans le toit, au-dessus de sa tête, elle vit que les astres étaient haut
dans le ciel. Son fruit dans ses entrailles remuait. Elle dit à Joseph,
toute triste encore du songe dont elle venait de sortir:
--Secoue tes membres fatigués. Lève-toi, car les temps sont proches. Le
Dieu que je porte en mon sein demande à connaître les amertumes de la
vie.
Elle n'avait pas fini de parler que Jésus naissait. Comme un rayon de
soleil traverse un verre sans le briser, ainsi naquit Jésus sans entamer
la virginité de sa mère. Avec une poignée de foin arrachée au râtelier
des animaux, Joseph façonna une couchette pour l'enfant.
Marie lui dit, d'une voix faible:
--Seule, je ne saurais l'emmailloter. Cours donc à l'hôtellerie. Prie
une des filles de la maison qu'elle me vienne en aide.
Et Joseph alla, heurta derechef à la porte, supplia l'hôte au nom de
l'Éternel.
--Ma femme vient d'enfanter pour la première fois. Elle est jeune et
inexpérimentée. De grâce, permettez qu'une de vos filles, ou, à leur
défaut, une de vos servantes lui prête la main pour emmailloter
l'enfant.
L'hôte sommeillait dans le lit clos, auprès du foyer.
--Vraiment, s'écria-t-il, ces gueux, quand on a la faiblesse de les
accueillir chez soi, vous font plus de train que les gens de qualité!...
Cherchez ailleurs, l'homme!... Mes filles sont couchées et mes servantes
ont à s'occuper d'autre chose que de soigner des nouveau-nés.
Joseph, sans se décourager, reprit:
--J'ai vu par la fenêtre, en passant, une jouvencelle accroupie dans le
coin de l'âtre et qui n'avait rien à faire que se chauffer...
--Tu l'entends, Berta, dit l'hôte; il s'imagine que tu peux être à sa
femme de quelque secours. Suis-le donc, afin qu'il reconnaisse son
erreur et qu'ensuite il nous laisse en paix.
Sans une parole, Berta se leva du milieu des cendres et suivit Joseph
jusqu'à l'étable. Et là:
--Voyez, dit-elle tristement, vous n'avez à attendre de moi aucune aide.
Et elle agita ses manches qui pendaient, car, au lieu de bras et de
mains, elle n'avait, hélas! que deux moignons.
--Ton sort est à plaindre, lui dit Marie, mais tu ne seras pas venue en
vain.
Et, l'ayant fait asseoir auprès d'elle, dans la litière, elle plaça
l'enfant sur ses genoux. Et aussitôt Berta eut bras et mains, pour
emmailloter Jésus qui lui souriait. Tel fut le premier miracle du
Sauveur. Par la seule vertu de son sourire, une fille maléficiée fut
guérie. Berta, le coeur plein d'allégresse, chanta une berceuse douce,
la berceuse de Nédélek:
Il n'y avait ni chandelle, ni feu,
Dans la crèche où naquit l'Enfant-Dieu,
Dans la crèche où Jésus naquit
Sur une jonchée de foin vert,
Lui, le Rédempteur, le Messie!
Il n'y avait ni feu, ni chandelle;
Le vent soufflait à travers le toit;
Mais, dans la nuit, mille cierges de cire
Brillaient plus clairs que la lune;
Et c'étaient les anges qui faisaient le vent
En battant le ciel de leurs ailes.
Ainsi chantait Berta. Que les mères retiennent ce chant. Il a bercé le
Christ. Il n'en est pas de plus efficace: rien qu'à l'entendre, les
enfants malades s'endorment calmés et, le lendemain, se réveillent
dispos... Quand Jésus eut clos les yeux, Marie dit à Berta:
--Tu as veillé près de moi en cette nuit terrestre, tu goûteras à mes
côtés la lumière du jour sans fin. Sainte au paradis tu seras. Et je
veux que ta fête parmi les hommes se célèbre avant la mienne. Les femmes
en couches t'invoqueront dans la douleur et te béniront dans la joie. Tu
donneras force et santé aux nourrissons, aux nourrices un lait
intarissable. Cette promesse que je te fais, sois assurée que mon Fils
la ratifiera.
Et cependant, à travers le ciel étoilé, dans la nuit de décembre plus
claire qu'un soir de juin à l'heure du couchant, des anges passaient,
par légions innombrables, et tourbillonnaient ainsi que les vols de
mouettes blanches sur l'estuaire des rivières salées. Leurs grandes
ailes silencieuses traçaient de-ci de-là des sillages couleur d'argent.
Ils chantaient: «Gloire, gloire, dans les profondeurs du firmament, au
créateur du soleil et de la lune et de tout ce qui est sur la face de la
terre!»
A leur voix, le monde entier tressaillit. Une procession immense se mit
en marche vers Beth-Léhem. Les hommes vinrent, les animaux suivirent, et
les arbres, dit-on, inclinant leurs cimes dans la direction de l'étable
sainte, pleurèrent d'être attachés au sol. Les pâtres des montagnes
arrivèrent les premiers. Une étoile de là-haut leur avait fait signe et,
jusqu'au terme du voyage, avait cheminé devant eux. Des pêcheurs,
mouillés au large, entendirent des musiques ravissantes vibrer dans les
flots; leurs barques, rompant les amarres, dérivèrent d'elles-mêmes vers
le rivage, comme pour leur enjoindre d'aller adorer le Messie. Après les
bergers et les marins, ce fut le tour des laboureurs, des artisans, et
enfin des rois. Aux mânes mêmes des ancêtres, enfouis dans les limbes,
il fut donné de contempler le visage rayonnant de Jésus...
*
* *
Telle est, dans ses traits principaux, la rustique épopée dont les
chanteurs de Noël font retentir les bourgades bretonnes. Elle se
complète par des pastorales que l'on jouait naguère dans les églises
mêmes (_Noël des Bergers_, _Noël des Mages_), et sur lesquelles il
serait trop long d'insister. Elle se complète surtout par un ensemble de
croyances et de traditions, communes sans doute à la plupart des peuples
chrétiens, mais qui ont gardé en ce pays d'Ouest une empreinte
singulièrement vive et profonde.
On vient de voir les ancêtres associés, jusque dans les ténèbres des
limbes, à l'allégresse universelle. C'est fête, à Noël, pour les morts
aussi bien que pour les vivants. Les paysans, qui, des manoirs éloignés,
se rendent à travers champs à la messe de minuit, croisent parfois en
route des défilés d'êtres mystérieux, de muettes processions d'âmes.
Elles sont disposées d'ordinaire sur trois rangs: les blanches, les
grises, les noires. Celles-ci ne font que commencer leur pénitence; les
secondes l'ont à moitié accomplie; les premières, ayant terminé leur
stage expiatoire, prendront, au moment de l'Élévation, leur vol pour le
paradis. Elles suivent, de préférence, les anciennes voies abandonnées.
A leur tête s'avance un prêtre en surplis, escorté d'un enfant de choeur
agitant une clochette, de laquelle il ne sort aucun son. C'est le
_recteur_ des défunts. Il mène ses ouailles vers quelque chapelle en
ruine, comme il s'en voit tant sur les promontoires de la côte ou dans
les landes de l'intérieur. Les ronces qui obstruent le seuil s'écartent
spontanément pour laisser passer le cortège; la neige qui recouvre la
table de l'autel se change en une nappe de toile fine, et des cierges
invisibles s'allument, dont le vent qui souffle est impuissant à faire
vaciller la flamme. Chacun se place, s'installe. Le visage des hommes
disparaît sous un feutre à larges bords; celui des femmes, sous le
capuchon de la mante. L'officiant, d'une voix plus ténue qu'une haleine
de brise, entonne la «messe du silence». Il a été donné à des vivants
d'y assister par hasard. Un pêcheur de Buguélès, rentrant vers minuit de
la mer, s'aperçut avec stupeur que le sanctuaire croulant de
Saint-Gonval était illuminé. La curiosité l'amena jusqu'au porche. Comme
il pénétrait dans l'enceinte, le prêtre, se retournant et tenant
l'hostie entre ses doigts, dit:
--Il y a ici quelqu'un qui peut _recevoir_. Qu'il s'avance donc et qu'il
_reçoive_.
En parlant de la sorte, il regardait fixement le pêcheur. Par trois
fois, il renouvela cette injonction. A la troisième, le pêcheur
s'avança. Il s'était confessé au bourg, dans l'après-dînée, et pouvait
par conséquent _recevoir_.
--Ma bénédiction sur toi! murmura le prêtre, aussitôt qu'il eut
communié; en acceptant de ma main le corps du Seigneur Dieu, tu m'as
délivré et, avec moi, toutes les âmes défuntes ici présentes. Pour ta
récompense, tu nous rejoindras avant peu.
La semaine d'après, le pêcheur mourut, sans souffrance, et,
naturellement, alla droit au ciel.
C'est une croyance répandue en France, et même en Europe, que, la nuit
de Noël, les bêtes devisent entre elles dans la langue des hommes. En
Bretagne, elles ont, ce soir-là, double provende, et leur litière est
plus soignée que de coutume. Que si vous en demandez la raison, l'on
vous contera quelque histoire de ce genre: Une année, les gens de la
ferme de K..., revenant de l'office de minuit, entendirent geindre et
ahanner dans l'étable. Une grande frayeur les prit. Le maître,
cependant, eut la hardiesse d'entrer. Il vit une forme, ou plutôt une
loque humaine que les boeufs, tout en sueur, piétinaient avec rage et
qui, néanmoins, ne cessait de les encourager en gémissant: «Allons, les
bonnes bêtes! Encore! Encore, au nom de Jésus!» Il s'approcha, reconnut,
non sans épouvante, son père, mort au cours de l'été précédent. Et déjà
il s'apprêtait à le dégager, le fouet levé sur les boeufs; mais l'Ombre
lui cria: «Ne les touche point! En me broyant de la sorte, ils hâtent
mon salut: chaque minute du supplice qu'ils me font endurer abrège pour
moi d'un siècle les tortures bien autrement cruelles du purgatoire...
Vivant, je les ai fait souffrir; mort, il est juste que je souffre par
eux... Que mon exemple te serve! Apprends qu'il faut être doux envers
les animaux de Dieu, et tâche surtout qu'à Noël ils n'aient que des
louanges à te donner devant la face du Rédempteur!»
Ce ne sont pas seulement les animaux, c'est la création tout entière, au
dire des Bretons, qui a part avec l'humanité aux merveilles de la nuit
sainte. Les landes désertes, les cimes dénudées, les solitudes même de
la mer se peuplent de cités splendides, retentissantes d'un immense
hosannah. Les entrailles des terres et des eaux s'ouvrent pendant que
tintent les douze coups de minuit et laissent voir, au sein de leurs
mystérieuses profondeurs, des enfilades de salles enchantées où l'or et
le diamant ruissellent le long des murs. Il n'est pas jusqu'aux arbres à
qui les bises de novembre ont arraché leurs dernières feuilles qui ne se
mettent à reverdir momentanément, au souffle du printemps divin. Des
«fleurs de paradis» éclatent en un bouquet magique à la pointe de chaque
branche, et tout l'espace en est embaumé. L'Herbe d'Or (_an aour
ieoten_), l'herbe qui fait aimer, miroite à la lueur des étoiles, et
devient facile à reconnaître, partant à cueillir, dans l'humide gazon
des prairies. Enfin--et c'est ici aux yeux du peuple armoricain le
miracle suprême--l'eau des sources, pendant le temps que dure la
consécration, se change, dit-on, en vin pur. On représente volontiers la
Bretagne comme la terre classique de l'ivrognerie. En réalité, la race y
est plus sobre qu'on ne croit, par force, il est vrai, plutôt que par
vertu. Le vin surtout apparaît comme une boisson de luxe, exclusivement
réservée à la table des riches. Il ne manque pas de pauvres gens qui, de
toute leur misérable vie, n'y ont jamais goûté. Pourquoi Jésus naissant
ne renouvellerait-il pas en leur faveur, une fois par an, le miracle des
Noces de Cana? On vous citera pour preuve l'aventure, authentique ou
légendaire, de Nonnic Garlantès. Terminons par elle. Ce Nonnic Garlantès
était un petit vieillard, un simple d'esprit; il errait de bourgs en
bourgs, tenant, en guise de violon, un sabot sur lequel il faisait mine
de jouer des airs qui devaient être fort beaux, à en juger par les
extases où ils le ravissaient. Une nuit de Noël, il vint demander
l'hospitalité dans une ferme des environs de Ploumilliau. On lui dressa
un lit de paille dans la grange, et, le lendemain matin, selon l'usage,
on lui trempa une écuellée de soupe. Mais il ne parut pas dans la
maison. Il était coutumier de ces fugues, de sorte qu'on ne s'inquiéta
point. Or, vers midi, la servante, ayant eu besoin au puits, pensa
s'évanouir de frayeur, lorsqu'en tirant sur la corde du seau elle vit
émerger une tête d'homme. On hissa dehors le cadavre: c'était celui de
Nonnic. Ses yeux grands ouverts ne marquaient nulle épouvante; ils
avaient même une expression joyeuse, et les lèvres souriaient. Les
«anciens» dirent: «Sans doute, il aura voulu savoir quel goût a le _vin
de Nédélek_, et, pour en avoir bu avec excès, il sera mort de
béatitude.» Tel fut aussi l'avis des autres personnes présentes, et la
tradition bretonne, en l'adoptant, l'a consacré.