et de leurs hauts faits sur les champs de bataille cythéréens.
Les amours des grandes et petites dames pour leur valet de pied, leur
cocher ou leur groom ne sont pas chose nouvelle et, sans remonter à Mme
Putiphar qui peut passer pour la patronne de la congrégation, les
histoires secrètes de tous les pays à toutes les époques, les mémoires
privés et les chroniques scandaleuses, y compris celles de
l’_Œil-de-Bœuf_, témoignent en bien des pages de ces bizarreries du
goût, en même temps qu’elles prouvent que, quand il s’agit de «l’affaire
de canapé», comme disait Napoléon, le cocher vaut souvent mieux que le
maître, et Lafleur remplace avantageusement M. le marquis.
Les reporters des équipées de la haute vie parisienne racontaient
récemment un nouvel exemple de ces fantaisies hystériques, l’histoire
d’une jolie mondaine, partisante de l’égalité sociale, enfuie dans un
hôtel du West-End de Londres pour y cacher de phaétonesques amours.
Mais la terre vraiment classique de ces frasques est la vertueuse
Angleterre: phénomène facile à comprendre en raison de l’excessive
liberté dont jouissent les _demoiselles_ d’une part, et de l’autre la
bonne mine obligatoire, _sine qua non_ professionnel de messieurs de la
livrée.
Imaginez une jeune amazone forte en santé, mais faible en expérience,
surexcitée par les capiteuses odeurs printanières, stimulée par un temps
de galop, émotionnée par de récentes lectures ou les yeux ardents de
cousins amoureux mais timides, chevauchant dans un bois, seule à seul
avec un jockey entreprenant, et dont une culotte en peau de daim
rehausse la prestance et la vigueur.
John aide _miss_ ou _mylady_ à descendre et à monter, lui donne
respectueusement quelques petits conseils équestres; il dit son mot, on
l’encourage. Pendant que personne n’est là, on peut bien mettre la
respectabilité de côté et s’amuser des histoires du groom, et il en sait
de belles sur les gens de mylord A... et la femme de chambre de lady
Z... Les cancans de l’office ne restent pas en arrière des médisances du
salon. John raconte bien, et n’est pas si bête qu’il en a l’air. Quand
il place le pied de _miss_ ou _mylady_ dans l’étrier, il sait faire
comprendre combien il le trouve mignon, et combien aussi l’habit de
madame se moule divinement sur de puissants reliefs. Ah! mon Dieu! John
est un homme, après tout, et si bien dans sa culotte collante!
Eh quoi! vous vous récriez? Il n’en faut pas davantage, cependant. Et la
preuve qu’il n’en faut pas plus, c’est que les cas de séduction de John
sur _miss_ ou _mylady_ sont nombreux et pressés. Il ne se passe guère de
mois qu’on ne raconte l’_elopement_ d’une dame ou d’une demoiselle de
qualité avec son domestique. Il y a même une époque toute spéciale pour
cela,
Le temps où le pinson
Mignotte sa pinsonne...
et qu’on appelle _elopement Season_, saison des enlèvements.
* * * * *
A l’heure où j’écris ces lignes le _West of England_ est encore tout
atterré d’un scandale de ce genre, une dame du plus haut monde ayant
échangé son mari contre son cocher; et, dans la Cornouailles, voici
qu’une jeune et belle _miss_, fille du principal magistrat du comté,
disparaît avec le groom du papa. Dans la même semaine, une autre _young
lady_, élégante et accomplie, disent les journaux qui relatent le fait,
se lance dans le vaste monde, avec l’ami de son cœur, jeune écuyer aux
gages qui la suivait dans ses promenades équestres.
Mais ce n’est pas toujours au salon que les Lovelace de l’office ou de
l’écurie vont chercher leur douce Clarisse. On en voit de moins
présomptueux passer à la salle d’étude.
Tout récemment, une poétique institutrice _leva le pied_ avec le groom
de sa jeune élève. Mais son bonheur fut de courte durée, hélas! comme
tous les bonheurs! le temps de manger ses économies (à elle, bien
entendu) c’est-à-dire le nombre de jours que vit une rose; et quand il
ne lui resta plus que les deux yeux pour pleurer, le larbin séducteur
mais ingrat l’engagea avec un calme et un sang-froid vraiment
britanniques à les porter à Belzébuth.
Ces _gentlemen_, du reste, une fois arrivés à leurs fins, ne se piquent
pas plus que leurs maîtres de constance ni de courtoisie. La fille d’un
baronnet du Middlesex ayant pris pour époux légitime l’automédon
paternel, ce butor, avant même l’échéance du premier mois de la lune de
miel, traita sa jeune épouse plus mal que ses chevaux, car elle fut
obligée d’implorer, contre le seigneur de son choix, la protection de la
magistrature, qui, moins ici qu’ailleurs, ne l’accorde gratis.
Cependant, dans toutes ces histoires de prétendues séductions, ces
enlèvements de majeures et ces détournements de mineures par une
_indélicate livrée_, les plus coupables, assurément, ne sont-elles pas,
neuf fois sur dix, les enlevées, les détournées, les séduites?
Pour qu’un domestique ose s’enfuir avec la femme ou la fille de son
maître, quels encouragements n’a-t-il pas dû recevoir au préalable! Et
que d’artifices a dû user la _séduite_, pour provoquer les audaces et
faire taire, je ne dirai pas les scrupules, mais les appréhensions et
les craintes du _séducteur_, dans ce pays surtout, où l’offense à la
pudeur d’une dame est punie d’une façon draconienne!
Pas n’est la coutume du groom de s’installer au salon ni au boudoir; il
faut donc, si l’on veut flirter, aller le chercher à l’office, ou
l’appeler bien souvent par le petit escalier; l’exciter et l’encourager
ferme, mettre clairement les points sur les _i_ et les étincelles dans
les yeux.
Mais pourquoi des laquais, quand il serait si facile de saisir dans le
tas complaisant des soupirants et des _mashers_? C’est que soupirants et
_mashers_ sont gens compromettants et peu discrets d’habitude; en outre,
ils ne sont pas toujours présents, ont moins d’occasions, et le laquais
se trouve à point au moment psychologique. De plus, la journée des
Anglaises riches est un complet désœuvrement. A la campagne, surtout,
que faire à moins de flirter et s’il n’y a personne que John ou Bob, et
que John et Bob soient des gaillards de mine avenante et d’amoureuses
dispositions, on flirte avec Bob ou John, suivant l’axiome bien connu
que faute de grives on prend des merles, ce que l’on traduit ici par _la
moitié d’une poire vaut mieux que pas du tout_.
* * * * *
L’illustre auteur de l’immortel _Tom Jones_, Henry Fielding, que Walter
Scott appelait le créateur du roman anglais, et qui, ayant usé sa trop
courte vie à lutter contre le puritanisme étroit et l’abominable
hypocrisie de ses compatriotes, n’est pas ici en odeur de sainteté, a
raconté dans un amusant chapitre des _Aventures de Joseph Andrews_,
parues en 1742, les assauts d’une grande dame sur son valet de chambre.
Le chapitre est intitulé: _la Mort de sir Thomas Boob, avec la Conduite
de sa veuve aimante et désolée et la grande Pureté de Joseph Andrews_.
Joseph Andrews est le valet en question, et vous allez voir la dame à
l’œuvre. Son mari est mort et pendant six jours la veuve inconsolable
est restée enfermée dans sa chambre, comme si elle était atteinte
elle-même d’une maladie mortelle. Sont venues, il est vrai, trois ou
quatre de ses amies qui ont joué avec elle aux cartes; mais ce remède ne
suffit pas pour combattre sa douleur. Elle prend donc un parti décisif,
et, le septième jour, elle sonne le digne Joseph, lui ordonnant
d’apporter sa bouillote. Je laisse parler l’auteur:
«La dame, étant au lit, appela Joseph près d’elle, lui dit de s’asseoir,
et, ayant accidentellement posé sa main sur la sienne, lui demanda s’il
avait jamais été amoureux.
»Joseph répondit avec quelque confusion, qu’il avait bien le temps, à
son âge, de songer à de telles choses.
»--Tout jeune que vous soyez, répondit la dame, je suis convaincue que
vous n’êtes pas étranger à l’amour. Approchez, Joé; dites-moi
franchement quelle est l’heureuse fille dont les yeux ont fait votre
conquête?
»Joseph expliqua, en rougissant, que toutes les femmes lui étaient
également indifférentes.
»--Oh! alors, dit la dame, vous les aimez toutes. Vraiment, vous autres,
beaux garçons, vous êtes comme les jolies femmes, très longs et très
difficiles à faire un choix; mais, cependant, vous ne me persuaderez
jamais que votre cœur soit si incombustible. J’attribuerai plutôt cette
prétendue incombustibilité à votre discrétion, qualité très estimable,
et que je suis bien loin de vous reprocher. Rien de plus indigne pour un
jeune homme que de trahir de secrètes intimités qu’il peut avoir eues
avec des dames.
»--Avec des dames! s’écria Joseph, oh! que Votre Seigneurie croie bien
que je n’ai jamais eu l’impudence d’oser lever ma pensée sur une dame.
»--N’affectez pas une trop grande modestie, dit-elle; car une
affectation de ce genre est parfois de l’impertinence, mais, je vous
prie, répondez à ma question. Supposez qu’une dame condescende à vous
aimer; supposez qu’elle arrive à vous préférer à tous les autres membres
de votre sexe et vous autorise les familiarités que vous auriez
seulement pu espérer si vous aviez été son égal, êtes-vous certain que
la vanité ne vous pousserait pas à vous vanter de votre bonne fortune?
Répondez-moi loyalement, Joseph; avez-vous plus de bon sens, plus de
vertu que n’en ont généralement les beaux garçons comme vous, qui ne se
font nul scrupule de sacrifier notre chère réputation à leur vanité,
sans considération pour la grande obligation qu’ils doivent à notre
condescendance et notre confiance? Savez-vous garder un secret, mon Joé?
»--Madame, dit-il, j’espère que Votre Seigneurie ne m’accusera pas
d’avoir jamais trahi les secrets de la famille, et j’espère aussi que si
vous me chassez jamais, vous m’en donnerez l’attestation.
»--Je n’ai pas l’intention de vous chasser, Joé, fit-elle avec un
soupir. Et je crains bien que quand même je le voudrais, je ne le
pourrais pas.
»Ce disant, elle se souleva un peu sur son lit et découvrit une des
gorges les plus blanches qu’on ait jamais vues, ce qui fit monter le
rouge au front de Joseph.
»--Là! dit-elle en affectant la surprise, qu’ai-je fait? Me voici seule
à la merci d’un homme, toute nue dans mon lit. Supposez que vous ayez de
méchantes intentions sur mon honneur, comment pourrai-je me défendre
maintenant?
»Joseph jura avec énergie qu’il n’avait pas la moindre méchante
intention.
»--Non, dit-elle; peut-être vous-même n’appelez-vous pas méchants vos
desseins, et peut-être ne le sont-ils pas?
»Il jura qu’ils ne l’étaient pas.
»--Vous ne me comprenez pas, dit-elle. Je veux dire que, s’ils sont
contre mon honneur, ils peuvent ne pas être méchants; mais le monde les
nomme ainsi. Mais, d’après vos dires, le monde ne saura jamais rien de
la chose. Cependant, mon honneur ne reposerait-il pas entièrement sur
votre discrétion? Ma réputation ne serait-elle pas en votre pouvoir? Ne
deviendriez-vous pas mon maître?
»Joseph supplia Sa Seigneurie de se rassurer, car il n’imaginerait
jamais la moindre méchante action contre elle, et il préférait souffrir
mille morts que de lui donner une seule raison de le soupçonner.
»--Cependant, dit-elle, je puis avoir des raisons de vous soupçonner.
N’êtes-vous pas un homme? et, sans vanité, je me flatte de posséder
quelques charmes. Mais peut-être craignez-vous que je ne vous poursuive
en justice?--oui, vraiment, je le crois. Et cependant, Dieu sait si
j’aurais jamais le courage d’affronter un tribunal; et, du reste, vous
le savez, Joé, je pardonne facilement les offenses. Dites-moi Joé, ne
pensez-vous pas que je vous pardonnerais?
»Je vous jure, madame, répondit Joseph, que je ne ferai jamais rien qui
puisse désobliger Votre Seigneurie.
»--Comment dit-elle, pensez-vous donc alors que cela ne me désobligerait
pas? Pensez-vous que je vous supporterais volontiers?
»--Je ne vous comprends pas, madame, dit Joseph.
»--Vraiment? Alors vous êtes un imbécile ou vous faites l’imbécile. Je
vois que je me suis trompée. Retournez à l’office, et que je ne revoie
plus jamais votre face. Votre prétendue innocence ne peut m’en imposer.
»--Madame, dit Joseph, je ne voudrais pas que Votre Seigneurie pensât
mal de moi. J’ai toujours fait mon possible pour être un serviteur
respectueux envers vous et mon maître.
»--Oh! scélérat que tu es, répliqua la dame, pourquoi mentionnes-tu le
nom de ce cher homme? C’est donc pour me faire souffrir, pour me
rappeler sa mémoire chérie?
»Et, fondant en larmes:
»--Éloigne-toi de ma vue; je ne saurais endurer davantage ta présence.
»A ces mots elle lui tourna brusquement le dos, et Joseph battit en
retraite dans la plus profonde consternation.»
La veuve, on le pense bien, ne devait pas s’arrêter en si beau chemin,
et Fielding avec son admirable connaissance du cœur humain et aussi de
ce grand monde hypocrite et vicieux où il avait été élevé[9], nous la
montre, dans un autre chapitre, revenant à la charge.
[9] Le père d’Henry Fielding était lieutenant général.
Pour être bien certaine de l’innocence du benêt, elle l’a accusé de
tentative déshonnête sur la personne d’une de ses filles de chambre.
«--Venez ici, Joseph, toute autre maîtresse que moi vous eût déjà
congédié pour de telles offenses dans sa maison; mais je prends en
compassion votre jeunesse; et si j’étais bien certaine que vous ne vous
rendissiez plus coupable... (Posant en même temps la main sur la
sienne): Considérez donc, enfant, vous êtes un superbe jeune homme, et
vous pourriez faire mieux; oui, vous pourriez faire votre fortune.
»--Madame, dit Joseph, je jure à Votre Seigneurie que je serais
incapable d’affirmer si aucune servante de la maison est homme ou femme.
»--Oh! fi Joseph! répondit la dame; ne commettez pas un second crime en
niant la vérité. Je pourrais pardonner le premier: mais j’ai l’horreur
du mensonge.
»--Madame, cria Joseph, j’espère que Votre Seigneurie ne s’offensera pas
si je persiste à affirmer mon innocence; mais je jure par tout ce qui
est sacré que je n’ai jamais été plus loin que donner des baisers.
»--Des baisers! dit la dame avec un grand trouble et plus de rougeur sur
ses joues que de colère dans ses yeux; et vous n’appelez pas ça un
crime? Des baisers, Joseph, mais c’est le prologue de la pièce. Puis-je
croire qu’un jeune drôle de votre carrure et de votre tempérament se
contente de baisers? Non, Joseph, une femme qui accorde des baisers,
accorde davantage; et je me tromperais grandement sur votre compte si
vous vous étiez arrêté là. Que penseriez-vous, Joseph, si je vous
autorisais à me donner des baisers?
»Joseph répondit qu’il préférerait mourir que d’avoir une telle pensée.
»--Et cependant, Joseph, continua-t-elle, des dames ont permis à leurs
laquais de ces familiarités, et des laquais, je vous l’avoue, qui ne
vous valaient pas, des laquais qui n’avaient pas la moitié de vos
attractions;--car de telles attractions excusent presque la faute.
Dites-moi donc, Joseph, si je vous autorisais de telles libertés, que
penseriez-vous de moi? Parlez franchement.
»--Madame, dit Joseph, je penserais que Votre Seigneurie condescendrait
à beaucoup s’abaisser.
»--Peuh! fit-elle, c’est ce dont je n’ai à rendre compte qu’à moi-même;
mais n’insisteriez-vous pas pour avoir davantage! Vous contenteriez-vous
d’un baiser? Une telle faveur ne vous mettrait-elle pas tout le corps en
feu?
»--Madame, dit Joseph, s’il en était ainsi, j’espère que j’aurais assez
d’empire sur moi-même pour m’empêcher de commettre quelque chose de
contraire à la morale...»
Tout cela est vrai, achevé, et cette haute comédie de mœurs laisse bien
loin en arrière les platitudes sentimentales, les fades et
_irréprochablement morales_ billevesées à grand succès du roman anglais
moderne.
Je dis moderne, car cette littérature incolore, qui semble créée tout
exprès pour des filles de clergyman, est de date récente et fut mise à
la mode par la reine Victoria, qui, on le sait, a frappé la nôtre
d’ostracisme de la façon la plus absolue. Jamais sa royale main ne s’est
souillée au contact d’un de nos livres, tant est grande son aversion
pour la littérature française _in all its branches_, dans toutes ses
branches. M. Ohnet lui-même est compris dans cette réprobation.
_Immoral, improper, shocking, objectionnable_, tels sont les
qualificatifs donnés par Sa Majesté à tout ce que vous pouvons écrire.
Nous sommes jugés en bloc, et c’est sans appel.
Consolons-nous en pensant que nos écrivains les plus «grivois»
pourraient aller de l’autre côté de la Manche chercher leurs devanciers;
que toute la littérature anglaise du XVIe siècle, Shakespeare en tête,
est des plus _objectionnables_; que celle du XVIIe et du XVIIIe, y
compris le théâtre, dépasse en immoralité la nôtre, et que les plus
grands noms, Milton, Fielding, Sterne, Swift, Dryden, Byron, se sont
servis de mots que l’on n’ose prononcer et ont représenté des scènes
«que l’on ne saurait voir».
Ne nous abîmons pas trop dans la honte de nos souillures; mais
rappelons-nous que les égrillarderies de la Bible sont l’oracle de la
nation, que les adultères, les viols, les incestes, les bestialités
ordinaires au saint peuple de Dieu font l’objet des commentaires des
jeunes misses, qui ne manquent jamais, dans les loisirs de l’école, de
se poser des devinettes érotiques tirées des épisodes des Livres sacrés.
Il est juste d’ajouter qu’à côté de cela, les fabricants de romans
vertueux, et ils sont les premiers à s’en flatter, n’écrivent ni une
ligne ni un mot qui pourrait choquer la pudeur de ces jeunes personnes,
et qu’une mère laisse en confiance entre les mains de sa fille toutes
les nouvelles à la mode, sans craindre de l’exposer à rougir.