Cette volonte de la France est la votre, electeurs des communes.

Achevez la fondation de la republique. Faites pour le senat de la

France de tels choix qu'il en sorte la paix du monde. Vaincre

est quelque chose, pacifier est tout. Faites, en presence de la

civilisation qui vous regarde, une republique desirable, une

republique sans etat de siege, sans baillon, sans exils, sans bagnes

politiques, sans joug militaire, sans joug clerical, une republique

de verite et de liberte. Tournez-vous vers les hommes eclaires.

Envoyez-les au senat, ils savent ce qu'il faut a la France. C'est de

lumiere que l'ordre est fait. La paix est une clarte. L'heure des

violences est passee. Les penseurs sont plus utiles que les soldats;

par l'epee on discipline, mais par l'idee on civilise. Quelqu'un est

plus grand que Themistocle, c'est Socrate; quelqu'un est plus grand

que Cesar, c'est Virgile; quelqu'un est plus grand que Napoleon, c'est

Voltaire.

XXVI

OBSEQUES DE FREDERICK-LEMAITRE

20 JANVIER 1876.

Extrait du _Rappel_:

"Le grand peuple de Paris a fait au grand artiste qu'il vient de

perdre des funerailles dignes de tous deux. Paris sait honorer ses

morts comme il convient. A l'acteur sans maitre comme sans rival, qui

faisait courir tout Paris quand il interpretait si superbement les

heros des grands drames d'autrefois, Paris reconnaissant a fait un

cortege supreme comme n'en ont pas les rois.

"Toutes les illustrations dans les lettres, dans les arts, tous les

artistes de tous les theatres de Paris etaient la; plus cinquante

mille inconnus. On a vu la comme Frederick etait avant tout l'artiste

populaire.

"Des le matin, une foule considerable se portait aux abords du numero

15 de la rue de Bondy, ou le corps etait expose. Vers onze heures, les

abords de la petite eglise de la rue des Marais devenaient difficiles.

De nombreux agents s'echelonnaient, barrant le passage et faisant

circuler les groupes qui se formaient. Heureusement, a quelques metres

de l'eglise, la rue des Marais debouche sur le boulevard Magenta et

forme une sorte de place irreguliere avec terre-plein plante d'arbres.

La foule s'est refugiee la.

"A midi precis, le corbillard quittait la maison mortuaire. Le fils de

Frederick a prie Victor Hugo, qui arrivait en ce moment, de vouloir

bien tenir un des cordons du char funebre. "De tout mon coeur", a

repondu Victor Hugo. Et il a tenu l'un des cordons jusqu'a l'eglise,

avec MM. Taylor, Halanzier, Dumaine, Febvre et Laferriere.

"Le service religieux s'est prolonge jusqu'a une heure et demie. Faure

a rendu ce dernier hommage a son camarade mort, d'interpreter le

_Requiem_ devant son cercueil, avec cette ampleur de voix et cette

surete de style qui font de lui l'un des premiers chanteurs de

l'Europe. Bosquin et Menu ont ensuite chante, l'un le _Pie Jesu_, et

l'autre l'_Agnus Dei_.

"A deux heures moins un quart, le char se mettait en marche avec

difficulte au milieu des flots profonds de la foule. Les maisons

etaient garnies jusque sur les toits, et cela tout le long de la

route. La circulation des voitures s'arretait jusqu'au boulevard

Magenta. Des deux cotes de la chaussee, une haie compacte sur cinq ou

six rangs.

"Le cortege est arrive a deux heures et demie, par le boulevard

Magenta et les boulevards Rochechouart et Clichy, au cimetiere

Montmartre. Une foule nouvelle attendait la.

"Frederick devait etre inhume dans le caveau ou l'avait precede son

fils, le malheureux Charles Lemaitre, qui s'est, comme on sait,

precipite d'une fenetre dans un acces de fievre chaude. Les abords de

la tombe etaient gardes depuis deux heures par plusieurs centaines de

personnes. Les agents du cimetiere et un officier de paix suivi de

gardiens ont eu toutes les peines du monde a faire ouvrir un passage

au corps.

"Au sortir de l'eglise, M. Frederick-Lemaitre fils avait prie encore

Victor Hugo de dire quelques paroles sur la tombe de son pere; et

Victor Hugo, quoique pris a l'improviste, n'avait pas voulu refuser de

rendre ce supreme hommage au magnifique createur du role de Ruy-Blas.

"Il a donc pris le premier la parole, et prononce, d'une voix emue,

mais nette et forte, l'adieu que voici:

On me demande de dire un mot. Je ne m'attendais pas a l'honneur

qu'on me fait de desirer ma parole; je suis bien emu pour parler:

j'essayerai pourtant. Je salue dans cette tombe le plus grand acteur

de ce siecle; le plus merveilleux comedien peut-etre de tous les

temps.

Il y a comme une famille d'esprits puissants et singuliers qui se

succedent et qui ont le privilege de reverberer pour la foule et

de faire vivre et marcher sur le theatre les grandes creations des

poetes; cette serie superbe commence par Thespis, traverse Roscius et

arrive jusqu'a nous par Talma; Frederick-Lemaitre en a ete, dans notre

siecle, le continuateur eclatant. Il est le dernier de ces grands

acteurs par la date, le premier par la gloire. Aucun comedien ne

l'a egale, parce qu'aucun n'a pu l'egaler. Les autres acteurs, ses

predecesseurs, ont represente les rois, les pontifes, les capitaines,

ce qu'on appelle les heros, ce qu'on appelle les dieux; lui, grace

a l'epoque ou il est ne, il a ete le peuple. (_Mouvement._) Pas

d'incarnation plus feconde et plus haute. Etant le peuple, il a ete le

drame; il a eu toutes les facultes, toutes les forces et toutes les

graces du peuple; il a ete indomptable, robuste, pathetique, orageux,

charmant. Comme le peuple, il a ete la tragedie et il a ete aussi la

comedie. De la sa toute-puissance; car l'epouvante et la pitie sont

d'autant plus tragiques qu'elles sont melees a la poignante ironie

humaine. Aristophane complete Eschyle; et, ce qui emeut le plus

completement les foules, c'est la terreur doublee du rire.

Frederick-Lemaitre avait ce double don; c'est pourquoi il a ete, parmi

tous les artistes dramatiques de son epoque, le comedien supreme. Il a

ete l'acteur sans pair. Il a eu tout le triomphe possible dans son art

et dans son temps; il a eu aussi l'insulte, ce qui est l'autre forme

du triomphe.

Il est mort. Saluons cette tombe. Que reste-t-il de lui aujourd'hui?

Ici-bas un genie. La-haut une ame.

Le genie de l'acteur est une lueur qui s'efface; il ne laisse qu'un

souvenir. L'immortalite qui appartient a Moliere poete, n'appartient

pas a Moliere comedien. Mais, disons-le, la memoire qui survivra a

Frederick-Lemaitre sera magnifique; il est destine a laisser au sommet

de son art un souvenir souverain.

Je salue et je remercie Frederick-Lemaitre. Je salue le prodigieux

artiste; je remercie mon fidele et superbe auxiliaire dans ma longue

vie de combat. Adieu, Frederick-Lemaitre!

Je salue en meme temps, car votre emotion profonde, a vous tous qui

etes ici, m'emplit et me deborde moi-meme, je salue ce peuple qui

m'entoure et qui m'ecoute. Je salue en ce peuple le grand Paris.

Paris, quelque effort qu'on fasse pour l'amoindrir, reste la ville

incomparable. Il a cette double qualite, d'etre la ville de la

revolution et d'etre la ville de la civilisation, et il les tempere

l'une par l'autre. Paris est comme une ame immense ou tout peut tenir.

Rien ne l'absorbe tout a fait, et il donne aux nations tous les

spectacles. Hier il avait la fievre des agitations politiques;

aujourd'hui le voila tout entier a l'emotion litteraire. A l'heure la

plus decisive et la plus grave, au milieu des preoccupations les

plus severes, il se derange de sa haute et laborieuse pensee pour

s'attendrir sur un grand artiste mort. Disons-le bien haut, d'une

telle ville on doit tout esperer et ne rien craindre; elle aura

toujours en elle la mesure civilisatrice; car elle a tous les dons et

toutes les puissances. Paris est la seule cite sur la terre qui ait le

don de transformation, qui, devant l'ennemi a repousser, sache etre

Sparte, qui devant le monde a dominer, sache etre Rome, et qui,

devant l'art et l'ideal a honorer, sache etre Athenes. (_Profonde

sensation._)

XXVII

ELECTION DES SENATEURS DE LA SEINE.

Le 30 janvier 1876, Victor Hugo fut nomme membre du senat par les

electeurs privilegies, dits electeurs senatoriaux.

Ces electeurs nommerent les senateurs de Paris, dans l'ordre suivant:

1.--FREYCINET.

2.--TOLAIN.

3.--HEROLD.

4.--VICTOR HUGO.

5.--ALPHONSE PEYRAT.

XXVIII

LE CONDAMNE SIMBOZEL

M. Victor Hugo a recu la lettre suivante:

Paris, 1er fevrier 1876.

Monsieur,

C'est une infortune qui vient a vous, certaine que ma douleur trouvera

un echo dans votre coeur.

J'ai demande la grace de mon pauvre ami a tous ceux qui auraient du

m'entendre, mais toutes les portes m'ont ete fermees. J'ai ecrit

partout et je n'ai obtenu aucune reponse. Le seul crime de mon mari

est d'avoir pris part a l'insurrection du 18 Mars. Il a ete condamne

pour ce fait (arrete depuis une annee seulement), comme tant d'autres

malheureux, a la deportation simple.

Quoique tout prouvat, au jugement, qu'il s'etait conduit en honnete

homme, rien n'y a fait, il a ete condamne. En m'adressant a vous,

monsieur, je sais bien que je ne pourrai avoir la grace de mon mari,

mais cette pensee-la m'est venue; mon mari professait un veritable

culte pour vous; il avait foi dans votre grand et genereux coeur, qui

a toujours plaide en faveur des plus humbles et des plus malheureux.

Il vous appelait le grand medecin de l'humanite. C'est pourquoi je

vous adresse ma priere.

Un navire va partir de Saint-Brieuc le 1er mars prochain pour la

Nouvelle-Caledonie, contenant tous prisonniers politiques, et mon mari

en fait partie. Jugez de ma douleur. Si je le suis, comme c'est mon

devoir, je laisse mon pere et ma mere sans ressources, trop vieux pour

gagner leur vie; je suis leur seul soutien, puisqu'il n'est plus la.

Au nom de votre petite Jeanne, que vous aimez tant, je vous implore;

faites entendre votre grande voix pour empecher que ce dernier depart

ait lieu.

Depuis cinq ans, ne devrait-il pas y avoir un pardon, apres tout ce

que nous avons souffert?

Pardonnez ma lettre, monsieur, la main me tremble en pensant que j'ose

vous ecrire, vous si illustre, moi si humble. Je ne suis qu'une pauvre

ouvriere, mais je vous sais si bon! et je sais que ma lettre trouvera

le chemin de votre coeur, car je vous ecris avec mes larmes, non

seulement pour moi, mais aussi pour tous les malheureux qui souffrent

de ma douleur. Si Dieu voulait que par votre genereuse intervention

vous puissiez les sauver de cette affreuse mer qui doit les emporter

loin de leur patrie!

J'espere, car je crois en vous.

Agreez, monsieur, l'expression de ma vive reconnaissance.

Celle qui vous honore et qui vous benit,

LOUISE SIMBOZEL,

rue Leregrattier, 2 (ile Saint-Louis).

M. Victor Hugo a repondu:

Paris, 2 fevrier 1876.

Ne desesperez pas, madame. L'amnistie approche. En attendant, je ferai

tous mes efforts pour empecher ce fatal depart du 1er mars. Comptez

sur moi.

Agreez, madame, l'hommage de mon respect,

VICTOR HUGO.

Informations prises, et un depart de condamnes politiques devant en

effet avoir lieu le 1er mars, M. Victor Hugo a ecrit au president de

la republique la lettre qui suit:

Paris, 7 fevrier 1876.

Monsieur le president de la republique,

La femme d'un condamne politique qui n'a pas encore quitte la France

me fait l'honneur de m'ecrire. Je mets la lettre sous vos yeux.

En l'absence de la commission des graces, c'est a vous que je crois

devoir m'adresser. Ce condamne fait partie d'un convoi de transportes

qui doit partir pour la Nouvelle-Caledonie le 1er mars.

C'est huit jours apres, le 8 mars, que les Chambres nouvelles

entreront en fonction. Je suis de ceux qui pensent qu'elles voudront

signaler leur avenement par l'amnistie. Ce grand acte d'apaisement est

attendu par la France.

En presence de cette eventualite, et pour toutes les raisons reunies,

vous jugerez sans doute, monsieur le marechal, qu'il conviendrait que

le depart du 1er mars fut ajourne jusqu'a la decision des Chambres.

Un ordre de vous suffirait pour faire surseoir au depart. J'espere cet

ordre de votre humanite, et je serais heureux d'y applaudir.

Recevez, monsieur le president de la republique, l'assurance de ma

haute consideration.

VICTOR HUGO.

Malgre cette reclamation, l'ordre du depart fut maintenu par M. le

president de la republique, alors conseille par M. Buffet. Deux

semaines apres, les electeurs du suffrage universel et les electeurs

du suffrage restreint, cette fois d'accord, destituerent M. Buffet,

et, l'excluant du Senat et de l'Assemblee legislative, le mirent hors

de la vie politique.

Depuis, M. Buffet y est rentre; mais pas par une tres grande porte.

XXIX

L'EXPOSITION DE PHILADELPHIE 16 AVRIL 1876, JOUR DE PAQUES.

(Salle du Chateau-d'Eau.)

Amis et concitoyens.

La pensee qui se degage du milieu de nous en ce moment est la plus

sainte pensee de concorde et d'harmonie que puissent avoir les

peuples. La civilisation a ses hauts faits; et entre tous eclate

cette Exposition de Philadelphie a laquelle, dans deux ans, repondra

l'Exposition de Paris. Nous faisons ici l'annonce de ces grands

evenements pacifiques. Nous venons proclamer l'auguste amitie des deux

mondes, et affirmer l'alliance entre les deux vastes groupes d'hommes

que l'Atlantique separe par la tempete et unit par la navigation. Dans

une epoque inquiete et troublee, cela est bon a dire et beau a voir.

Nous, citoyens, nous n'avons ni trouble ni inquietude, et en entrant

dans cette enceinte avec la serenite de l'esperance, avec un ferme

desir et un ferme dessein d'apaisement universel, sachant que nous ne

voulons que le juste, l'honnete et le vrai, resolus a glorifier le

travail qui est la grande probite civique, nous constatons que la

France est plus que jamais en equilibre avec le monde civilise, et

nous sommes heureux de sentir que nous avons en nous la conscience du

genre humain.

Ce que nous celebrons aujourd'hui, c'est la communion des nations;

nous acceptons la solennite de ce jour, et nous l'augmentons par la

fraternite. De la paque chretienne, nous faisons la paque populaire.

(_Applaudissements prolonges._)

Nous venons ici confiants et paisibles. Quel motif de trouble ou de

crainte aurions-nous? Aucun. Nous sommes une France nouvelle. Une ere

de stabilite s'ouvre. Les catastrophes ont passe, mais elles nous ont

laisse notre ame. La monarchie est morte et la patrie est vivante.

(_Acclamation. Cris de Vive la republique!_)

Il ne sortira pas de nos levres une parole de rancune et de colere.

Ce que fait l'histoire est bien fait. Dix-huit siecles de monarchie

finissent par creer une force des choses, et, a un moment donne, cette

force des choses abat l'oppression, detrone l'usurpation, et releve

cet immense vaincu, le peuple. Elle fait plus que le relever, elle le

couronne. C'est ce couronnement du peuple qu'on appelle la republique.

La souverainete legitime est aujourd'hui fondee. Au sacre d'un homme,

fait par un pretre, Dieu, l'eternel juste, a substitue le sacre d'une

nation, fait par le droit. (_Mouvement._)

Cela est grand, et nous sommes contents.

Maintenant, que voulons-nous? La paix.

La paix entre les nations par le travail feconde, la paix entre les

hommes par le devoir accompli.

Devoir et travail, tout est la.

Nous entrons resolument dans la vie fiere et tranquille des peuples

majeurs.

Citoyens, en affirmant ces verites, je vous sens d'accord avec moi. Ce

que j'ai a vous dire, vous le devinez d'avance; car vos consciences

et la mienne se penetrent et se melent; c'est ma pensee qui est dans

votre coeur et c'est votre parole qui est dans ma bouche.

Hommes de Paris, c'est avec une emotion profonde que je vous parle.

Vous etes les initiateurs du progres. Vous etes le peuple des peuples.

Apres avoir repousse l'invasion militaire, qui est la barbarie,

vous allez accepter chez vous et porter chez les autres l'invasion

industrielle, qui est la civilisation. Apres avoir bravement fait la

guerre, vous allez faire magnifiquement la paix. (_Applaudissements

repetes._) Vous etes la vaillante jeunesse de l'humanite nouvelle. La

vieillesse a le droit de saluer la jeunesse. Laissez-moi vous saluer.

Laissez celui qui s'en va souhaiter la bienvenue a vous qui arrivez.

(_Mouvement._) Non, je ne me lasserai pas de vous rendre temoignage.

J'ai ete dix-neuf ans absent; j'ai passe ces dix-neuf annees dans

l'isolement de la mer, en contemplation devant les heroiques et

sublimes spectacles de la nature, et, quand il m'a ete donne enfin de

revenir dans mon pays, quand je suis sorti de la tempete des flots

pour rentrer dans la tempete des hommes, j'ai pu comparer a la

grandeur de l'ocean devant l'ouragan et le tonnerre la grandeur de

Paris devant l'ennemi. (_Longs applaudissements._) De la mon orgueil

quand je suis parmi vous. Hommes de Paris, femmes de Paris, enfants

de Paris, soyez glorifies et remercies par le solitaire en cheveux

blancs; il a partage vos epreuves, et dans ses angoisses vos ames ont

secouru son ame; il vous sert depuis quarante ans, et il est heureux

d'user ses dernieres forces a vous servir encore; il rend graces a la

destinee qui lui a accorde un moment supreme pour vous seconder et

vous defendre, et qui lui a permis de faire pour cela une halte entre

l'exil et la tombe. (_Profonde sensation. Vive Victor Hugo!_)

Citoyens, nous sommes dans la voie juste, continuons. Perseverer,

c'est vaincre. O peuple calomnie et meconnu, ne vous decouragez pas;

soyez toujours le peuple superbe et bon qui fonde l'ordre sur le

devoir et la liberte sur le travail. Soyez cette elite humaine qui

a toutes les volontes honnetes, qui enseigne et qui conseille, qui

marche sans cesse, qui lutte sans cesse, et qui fait tous ses efforts

pour ne hair personne. Helas! cela est quelquefois difficile.

N'importe, o mes freres, soutenons ceux qui chancellent, rassurons

ceux qui tremblent, assistons ceux qui souffrent, aimons ceux qui

aiment, et, quant a ceux qui ne pardonnent pas,--pardonnons-leur!

(_Vive emotion. Applaudissements prolonges._)

N'ayons aucune defaillance. J'en conviens, l'histoire par moments

semble pleine de tenebres. On dirait que le vieil effort du mal contre

le bien va reussir. Les hommes du passe, ceux qu'on appelle empereurs,

papes et rois, qui se croient les maitres du monde, et qui ne sont pas

meme les maitres de leur berceau ni de leur tombeau (_mouvement_), les

hommes du passe font un travail terrible. Pendant que nous tachons de

creer la vie, ils font la guerre, c'est-a-dire la mort. Faire la mort,

quelle sombre folie! Les hommes regnants, si differents des hommes

pensants, travaillent pendant que nous travaillons. Ils ont leur

fecondite a eux, qui est la destruction; ils ont, eux aussi, leurs

inventions, leurs perfectionnements, leurs decouvertes; ils inventent

quoi? le canon Krupp; ils perfectionnent, quoi? la mitrailleuse; ils

decouvrent, quoi? le Syllabus. (_Explosion de bravos._) Ils ont pour

epee la force et pour cuirasse l'ignorance; ils tournent dans le

cercle vicieux des batailles; ils cherchent la pierre philosophale de

l'armement invincible et definitif; ils depensent des millions pour

faire des navires que ne peut trouer aucun projectile, puis ils

depensent d'autres millions pour faire des projectiles qui peuvent

trouer tous les navires (_rires et bravos prolonges_); cela fait, ils

recommencent; leurs pugilats et leurs carnages vont de la Crimee

au Mexique et du Mexique a la Chine; ils ont Inkermann, ils ont

Balaklava, ils ont Sadowa, et Puebla qui a pour contre-coup Queretaro,

et Rosbach qui a pour replique Iena, et Iena qui a pour replique

Sedan (_sensation, bravos_); triste chaine sans fin de victoires,

c'est-a-dire de catastrophes; ils s'arrachent des provinces; ils

ecrasent les armees par les armees; ils multiplient les frontieres,

les prohibitions, les prejuges, les obstacles; ils mettent le plus de

muraille possible entre l'homme et l'homme; ici la vieille muraille

romaine, la la vieille muraille germanique; ici Pierre, la Cesar; et,

quand ils croient avoir bien separe les nations des nations, bien

rebati le moyen age sur la revolution, bien tire de la maxime diviser

pour regner tout ce qu'elle contient de monarchie et de haine, bien

fonde la discorde a jamais, bien dissipe tous les reves de paix

universelle, quand ils sont satisfaits et triomphants dans la

certitude de la guerre eternelle, quand ils disent: c'est fini!--tout

a coup, on voit, aux deux extremites de la terre, se lever, l'une a

l'orient, l'autre a l'occident, deux mains immenses qui se tendent

l'une vers l'autre, et se joignent et s'etreignent par-dessus

l'ocean; c'est l'Europe qui fraternise avec l'Amerique. (_Longs

applaudissements._]

C'est le genre humain qui dit: Aimons-nous!

L'avenir est des a present visible; il appartient a la democratie une

et pacifique; et, vous, nos delegues a l'Exposition de Philadelphie,

vous ebauchez sous nos yeux ce fait superbe que le vingtieme siecle

verra, l'embrassement des Etats-Unis d'Amerique et des Etats-Unis

d'Europe. (_Applaudissements._)

Allez, travailleurs de France, allez, ouvriers de Paris qui savez

penser, allez, ouvrieres de Paris qui savez combattre, hommes utiles,

femmes vaillantes, allez porter la bonne nouvelle, allez dire au

nouveau monde que le vieux monde est jeune. Vous etes les ambassadeurs

de la fraternite. Vous etes les representants de Gutenberg chez

Franklin et de Papin chez Fulton; vous etes les deputes de Voltaire

dans le pays de Washington. Dans cette illustre Amerique, vous

arriverez de l'orient; vous aurez pour etendard l'aurore; vous serez

des hommes eclairants; les porte-drapeau d'aujourd'hui sont les

porte-lumiere. Soyez suivis et benis par l'acclamation humaine, vous

qui, apres tant de desastres et tant de violences, le flambeau de la

civilisation a la main, allez de la terre ou naquit Jesus-Christ a la

terre ou naquit John Brown!

Que la civilisation, qui se compose d'activite, de concorde et de

mansuetude, soit satisfaite. Le rapprochement des deux grandes

republiques ne sera pas perdu; notre politique s'en ameliorera.

Un souffle de clemence dilatera les coeurs. Les deux continents

echangeront non seulement leurs produits, leurs commerces, leurs

industries, mais leurs idees, et les progres dans la justice aussi

bien que les progres dans la prosperite. L'Amerique, en presence des

esclaves, a imite de nous ce grand exemple, la delivrance; et nous,

en presence des condamnes de la guerre civile, nous imiterons

de l'Amerique ce grand exemple, l'amnistie.

(_Sensation.--Applaudissements.--Vive l'amnistie!_)

Que la paix soit entre les hommes! (_Longue acclamation. --Vive Victor

Hugo!--Vive la republique!_)

XXX

OBSEQUES DE MADAME LOUIS BLANC

26 AVRIL 1876.

On lit dans le _Rappel_:

"Bien longtemps avant l'heure indiquee, les abords du n deg. 96 de la rue

de Rivoli etaient encombres d'une foule qui grossissait de moment en

moment, et qui debordait sur le boulevard Sebastopol et sur le square

de la tour Saint-Jacques.

"Le cercueil, couvert de couronnes d'immortelles et de gros bouquets

de lilas blancs, etait expose dans l'allee.

"Les amis intimes qui montaient etaient recus par M. Charles Blanc.

Dans une chambre reculee, Louis Blanc, desespere; sanglotait. Victor

Hugo lui disait de grandes et profondes paroles, qui auraient ete des

consolations, s'il y en avait. Mme Charles Hugo, Mme Menard-Dorian,

MM. Gambetta, Cremieux, Paul Meurice, etc., etaient venus donner au

grand citoyen si cruellement eprouve un temoignage de leur douloureuse

amitie.

"A une heure un quart, le corps a ete place sur le corbillard, et le

cortege s'est mis en marche.

"Louis Blanc, si souffrant qu'il fut, moins de sa maladie que de son

malheur, avait voulu suivre a pied. Il marchait derriere le char,

donnant le bras a son frere.

"Le cortege a pris la rue de Rivoli et s'est dirige vers le cimetiere

du Pere-Lachaise par la rue Saint-Antoine, la place de la Bastille

et la rue de la Roquette. Sur tout ce parcours, les trottoirs et la

chaussee etaient couverts d'une multitude respectueuse et cordiale.

"Quant au cortege, il se composait de tout ce qu'il y a de

republicains dans les deux Chambres, dans le conseil municipal et

dans la presse. Nous n'avons pas besoin de dire que la redaction du

_Rappel_ y etait au complet.

"Sur tout le trajet, Victor Hugo a ete l'objet de l'ovation que le

peuple ne manque jamais de lui faire. Il etait dans une des voitures

de deuil. Pendant quelque temps, la police a pu empecher la foule de

trop s'approcher des roues. Mais a partir de la place de la Bastille,

rien n'a pu retenir hommes et femmes de se presser a la portiere, de

serrer la main qui a ecrit les _Chatiments_ et _Quatrevingt-Treize_,

de faire embrasser au grand poete les petits enfants.

"De la place de la Bastille au cimetiere, c'a ete une acclamation non

interrompue: "Vive Victor Hugo! Vive la republique! Vive l'amnistie!"

Devant la prison de la Roquette, une femme a crie: "Vive l'abolition

de la peine de mort!"

Actes et Paroles, Volume 3 · 第 18 / 22 段