LA JERUSALEM MEDIEVALE © 2006 by Marie Lebert is licensed under
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LA JERUSALEM MEDIEVALE
MARIE LEBERT
NEF, University of Toronto, 2006
Copyright © 2006 Marie Lebert
Une étude rédigée sans parti pris, en accordant une large place aux diverses
communautés (chrétienne, juive et musulmane) et à leurs historiens. Avec des
photos de Marie-Joseph Pierre. La version originale est disponible sur le NEF:
http://www.etudes-francaises.net/jerusalem/
TABLE
1. Introduction
2. Histoire de Jérusalem au Moyen-Age
3. L’architecture musulmane
4. L’architecture croisée civile
5. L’architecture croisée religieuse
6. L’architecture ayyubide
7. L’architecture mamelouke
8. Premiers albums de photographies
9. Bibliographie
10. Index
1. INTRODUCTION
Dessinée en 1581, cette carte de Heinrich Buenting [1] représente Jérusalem au
centre du monde, point de convergence de trois continents: l’Europe, l’Afrique
et l’Asie.
Depuis de nombreux siècles, la ville est aussi la ville sainte de trois grandes
religions: le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam.
L’époque médiévale est marquée par des luttes acharnées entre Juifs, Chrétiens
et Musulmans. Batailles immenses ou combats de quelques centaines d’hommes,
sièges, prises de villes, représailles, règlements de comptes, on ne compte pas
les manifestations de fanatisme et de cruauté sanguinaire.
Sous la dynastie fatimide, le calife Al-Hakim, dit le “calife fou”, massacre
tous les Juifs et Chrétiens de Jérusalem, et détruit les synagogues et les
églises. La prise de Jérusalem par les Croisés le 15 juillet 1099 est suivie du
massacre des Musulmans et des Juifs. La ville est pillée et incendiée. Les Juifs
et Musulmans ayant survécu sont vendus comme esclaves en Europe. En 1244,
débarquant d’Asie centrale, des hordes de Tartares pillent Jérusalem, massacrent
les Chrétiens et dévastent le Saint-Sépulcre. Trois exemples parmi tant
d’autres.
Parfois, pour peu de temps, certaines périodes sont marquées par la
compréhension, la tolérance religieuse et la liberté. Sous le calife Al-Ariz,
pendant la dynastie fatimide, les Chrétiens et les Juifs jouissent d’une grande
liberté. De même, à la fin du 12e siècle, Saladin reconnaît les droits de la
communauté juive de Jérusalem.
En Terre Sainte, l'époque médiévale se divise schématiquement en quatre grandes
périodes: la période musulmane entre 640 et 1099, la période croisée entre 1099
et 1187, la période ayyubide entre 1187 et 1250, et la période mamelouke entre
1250 et 1517.
Chaque période donne lieu à un foisonnement d’édifices: églises, mosquées,
temples, palais, mausolées, colonnades. Certains sont incendiés, détruits,
rasés, nivelés, puis construits à nouveau. Les fondations et les vestiges ayant
subsisté sont parfois réutilisés. Seul le Dôme du Rocher, vénéré dans les trois
religions, est épargné par ce flot de violence.
Jérusalem est une ville de pierre calcaire, cette pierre blanche sur laquelle se
réfracte le soleil. Les bâtiments sont souvent d’une grande beauté
architecturale. Le Dôme du Rocher est le joyau de la ville, une image de
Jérusalem transportée aux quatre coins du monde. L’église croisée Sainte-Anne
est un chef-d’oeuvre d’art roman, de par la pureté de ses lignes, et la plus
belle église de la Vieille Ville. Les chapiteaux sculptés, les archivoltes et
les linteaux du Saint-Sépulcre sont de véritables merveilles.
L’orientaliste suisse Max van Berchem fait son premier séjour à Jérusalem à
l’âge de 23 ans. Le 29 mars 1888, il écrit à sa mère pour lui donner ses
impressions. “J’ai vu des choses plus belles, mais rien d’aussi saisissant. Ces
rues étroites, tortueuses, montantes, ces maisons tout en pierres déguenillées,
pleines de recoins pittoresques, enjambant les rues dans les arcades sombres, ce
mélange de tous les styles, de tous les temps, des souvenirs juifs, grecs,
romains, chrétiens, musulmans, les églises du moyen âge à côté de la mosquée,
tout cela enserré dans une grande muraille en pierres, perché sur une montagne
entre deux ravins profonds, avec des arrière-plans de montagnes bleues, un ciel
d’Italie et un soleil d’Orient. Dans les rues on coudoie toutes les nations, des
gens venus de tous les coins du monde, réunis ici dans une même pensée
religieuse, mais séparés par les moeurs et les idées; rien ne peut rendre cette
impression…” Et il ajoute en post-scriptum: “A chaque pas on rencontre un
endroit consacré par la légende et numéroté comme dans un catalogue… Puis on
retrouve avec une certaine émotion tous ces noms de la Bible qu’on connaît
depuis son enfance...” [2]
Max van Berchem est venu pour photographier la ville. Depuis le milieu du 19è
siècle, la photo supplante le croquis, le dessin, la gravure ou l'estampe, ou
plutôt les relaie pour devenir elle aussi document d'architecture. Comme l'écrit
Auguste Salzmann, autre photographe de Jérusalem, dans la préface de son livre,
"les photographies ne sont plus des récits, mais bien des faits dotés d'une
brutalité concluante..." [3] Un avis partagé par Horace Vernet, Maxime du Camp,
Louis Félicien de Saulcy, Francis Frith, Félix Bonfils et bien d'autres, dont
les albums de photos envahissent peu à peu les librairies pour faire connaître
la Ville Blanche à d'autres cultures.
= Notes
[1] Itinerarium Sacrae Scripturae. Helmstadt, 1581. Cliquer sur la carte pour la
voir en grand format.
[2] Gautier-van Berchem (Marguerite) et Ory (Suzanne). La Jérusalem musulmane.
Lausanne, éditions des Trois Continents, 1978, p. 18-19.
[3] Salzmann (Auguste). Jérusalem. Etude et reproductions photographiques de la
Ville Sainte... Paris, Gide & Baudry, 1856. Préface datée de juin 1854.
2. HISTOIRE DE JERUSALEM AU MOYEN-AGE
[La période musulmane (638-1099) / La période croisée (1099-1187) / La période
ayyubide (1187-1250) / La période mamelouke (1250-1517) / Notes / Chronologie
médiévale]
Les grands monuments de l'époque ont vu le jour à une époque marquée par des
conflits brutaux et des violences de toutes sortes. Dissocier histoire et
architecture n'aurait pas grand sens. Très schématiquement, l'histoire médiévale
de Jérusalem se répartit en quatre grandes périodes: la période musulmane
(638-1099), la période croisée (1099-1187), la période ayyubide (1187-1250) et
la période mamelouke (1250-1517).
= La période musulmane (638-1099)
Jérusalem est conquise par les Byzantins en 629. Sous leur férule depuis 324, la
ville a échappé à leur contrôle pendant quinze ans après la conquête perse de
614.
Divisé par des intrigues internes et saigné à blanc suite à la lutte contre les
Perses, l’empire byzantin ne peut offrir de résistance à la cavalerie qui,
enflammée par une foi nouvelle, traverse le désert d’Arabie. Suite aux
enseignements de Mahomet, les Musulmans décident de reconquérir Jérusalem.
Lorsqu’il meurt en 632, ses armées sont déjà en route pour la Palestine.
En décembre 634, les troupes musulmanes campent autour de Bethléem, et coupent
Bethléem de Jérusalem, empêchant ainsi les Chrétiens de se rendre sur le lieu de
naissance du Christ pour célébrer la liturgie de la veille de Noël.
Dans son sermon de veille de Noël à Jérusalem, le patriarche Sophronius exprime
à la fois ses regrets sur l’impossibilité de se rendre à Bethléem et ses
craintes à l’égard de ces “Sarrazins” porteurs d’une religion nouvelle [1].
Le 20 août 636, la bataille de Yarmuk sonne le glas de la Palestine.
Jérusalem est sans doute prise en 638, sans effusion de sang. Appelée Aelia dans
les récits musulmans de l’époque, la ville n’est pas pour eux un point
stratégique dans l’avance des armées. Il n’existe pas de récits de témoins
directs. Un récit de cette prise est donné par deux historiens contemporains,
Baladhuri et Ya’qubi, et repris ensuite par l’historien musulman Tabari, mort en
923 [2].
Voici le récit de Ya’qubi: "Omar vint dans la région de Damas, puis il arriva à
la Ville Sainte, la prit sans bataille et envoya aux habitants le message
suivant: 'Au nom de Dieu, charitable et miséricordieux. Voici un écrit d’Omar
ibn al-Khattab aux habitants de la Ville Sainte. Il vous garantit que votre vie,
vos biens et vos églises ne seront jamais pris ni détruits, aussi longtemps que
votre attitude ne sera pas à blâmer.' Ceci fut confirmé par des témoins."
L’invasion musulmane favorise le retour des Juifs et met fin aux tourments que
leur infligent les Chrétiens. Omar garantit bien la liberté individuelle et
religieuse aux Chrétiens et aux Juifs.
Les Juifs ont amorcé leur retour dans la ville pendant le court règne perse, à
la fin de la période byzantine. Après 638, les interdits les frappant sont
abolis. Ils sont officiellement autorisés à se réinstaller à Jérusalem pour la
première fois depuis 135, et à vivre à nouveau à l’intérieur de la ville [3].
Le calife Omar demande aux Juifs où ils veulent s’installer. Ils décident
d’avoir leur quartier au sud de la ville, à côté du site du Temple et près des
piscines de Siloam, qu’ils peuvent utiliser pour leur bain rituel. La communauté
juive construit des synagogues et des centres d’étude. En 661, il existe une
synagogue située sur le Mont du Temple. Les Juifs ont toute liberté et
bénéficient de l’aide des Musulmans. Ils projettent de reconstruire le Temple de
Salomon à l’endroit appelé le Saint des Saints.
Omar proclame la colline du Temple lieu de prière. Dans la tradition de l’Islam,
Jérusalem est la ville où Mahomet, dans sa vision nocturne, est transporté sur
son légendaire coursier. Et son ascension au Ciel aurait eu lieu à partir du
site du Temple juif. Jérusalem est également reconnue comme Ville Sainte par
l'Islam, puisque consacrée par les deux religions prenant racine dans la Bible -
le Judaïsme et le Christianisme - considérées par les Musulmans comme précédant
l’Islam.
Cependant la Ville Sainte n’est qu’une ville de province, dans un royaume dont
les capitales sont successivement Damas, Bagdad, Le Caire ou Constantinople.
Trois dynasties se succèdent: le dynastie ommeyade, la dynastie abbasside et la
dynastie fatimide.
= = La dynastie ommeyade (650-750)
Sous la dynastie omeyyade, Israël devient une province du vaste empire musulman.
Jérusalem n’est ni capitale ni centre culturel. Abd al-Malik fait bâtir le Dôme
du Rocher en 691 et 692. Son fils Al-Walid fait construire la mosquée al-Aksa
entre 705 et 715. Le nombre d’habitants de Jérusalem, qui était de quatre-vingt
mille pendant la période byzantine, décroît énormément. La capitale devient
Emmaüs. Plus tard, à cause d’une épidémie de peste, Suliman, le deuxième fils
d’Abd al-Malik, désigne Ramleh comme capitale provinciale et centre commercial.
Sous le califat omeyyade, les conversions à l’Islam augmentent. Juifs et
Chrétiens sont cependant tolérés, et la gestion de leurs affaires communautaires
leur est laissée. La communauté chrétienne souffre de dissensions internes, dues
aux conflits entre l’Eglise orientale et l’Eglise occidentale.
= = La dynastie abbasside (750-969)
Sous la dynastie abbasside, la capitale musulmane n’est plus Damas, mais Bagdad.
L’influence de Jérusalem décroît encore. Le calife Haroun al-Rachid ne se rend
jamais à Jérusalem, mais il encourage la venue des pèlerins. C’est lui qui donne
à Charlemagne l’autorisation de fonder et d’entretenir des centres pour pèlerins
occidentaux.
La communauté juive de Jérusalem se renforce pour devenir rapidement la plus
importante du pays. Le quartier juif s’étend au nord du rempart occidental, en
incluant la zone située entre la Porte des Ordures au sud et la Porte de Damas
au nord. Le centre spirituel juif se déplace de Tibériade à Jérusalem. Des
références à la communauté religieuse juive de Jérusalem commencent à apparaître
dans les documents vers 800.
Un des premiers documents est le récit du rabin Ahima’as, un Italien venu en
pèlerinage à Jérusalem: “A cette époque, il y avait un Juif nommé Rabbi Ahima’as
qui monta trois fois avec ses offrandes à Jérusalem, la cité glorieuse. Chaque
fois qu’il vint, il prit avec lui cent pièces d’or, ainsi qu’il en avait fait le
voeu devant le Rocher du Salut, pour aider ceux qui se consacraient à l’étude de
la Torah, et pour ceux qui pleuraient la Maison ruinée de sa Gloire.” [4]
En 878, Jérusalem passe sous le contrôle du royaume d’Ahmed ibn-Touloun,
installé au Caire.
= = La dynastie fatimide (969-1071)
A partir de 969, les califes fatimides gouvernent Jérusalem depuis l’Egypte.
Sous la dynastie fatimide, le calife Al-Ariz, qui gouverne entre 976 et 996,
laisse une grande liberté aux Chrétiens et aux Juifs.
La Jérusalem du 10e siècle semble d’ailleurs dominée par les Juifs et les
Chrétiens, comme le montre le récit du voyageur et géographe musulman
al-Muqaddasi, lui-même natif de Jérusalem: “Dans cette province de Syrie aussi
les fabricants de monnaie, teinturiers, banquiers et tanneurs sont juifs pour la
plupart, alors qu’il est très commun que les physiciens et les scribes soient
chrétiens.” [5]
Il ajoute: “Bayt al-Maqdis (la Maison Sainte, ndlr) est connue aussi sous le nom
d’Iliya (Aelia, ndlr) et d’al-Balat (le Palais, ndlr). Aucune ville de province
n’est plus grande que Jérusalem, et de nombreuses capitales sont en fait plus
petites... Les bâtiments de la Ville Sainte sont en pierre, et nulle part
ailleurs vous ne trouverez de constructions plus belles et plus solides. Et
nulle part ailleurs vous ne rencontrerez de gens plus chastes. La nourriture est
excellente ici. Les marchés sont propres, la mosquée est parmi les plus grandes,
et nulle part les lieux saints ne sont plus nombreux qu’ici... A Jérusalem on
trouve toutes sortes d’hommes cultivés et de docteurs, et pour cette raison le
coeur de chaque homme intelligent est tourné vers elle. Tout au long de l’année,
ses rues ne sont jamais vides d’étrangers.”
L’accès des Juifs au Mont du Temple semble toutefois sujet à controverse. Selon
Salman Ben Yeruham, écrivain karaïte des années 950, l’accès du Haram semble
interdit aux Juifs. Mais, à partir de 970, les Fatimides autorisent les Juifs à
prier dans un endroit déterminé du Mont [6].
C’est la plus grande époque de Jérusalem sous la férule musulmane. La ville a
trente mille habitants, une superficie d’un kilomètre carré et des remparts de
quatre kilomètres de long.
La période de prospérité de Jérusalem se termine avec le successeur d’Al-Ariz,
Al-Hakim, calife de 996 à 1021. Appelé le “calife fou”, il persécute sauvagement
les Chrétiens et interdit les pèlerinages. En 1010, il ordonne la destruction de
toutes les synagogues et de toutes les églises, y compris le Saint-Sépulcre.
Après sa mort, les pèlerinages reprennent. On reconstruit le Saint-Sépulcre et
nombre d’églises. Des groupes de pèlerins viennent régulièrement d’Europe.
Nasir-I Khusraw, un Perse venu visiter la ville en 1047, fait un beau portrait
de Jérusalem avant l’arrivée des Croisés: “Ce fut le 5e jour du Ramadan de
l’année 458 (1047 selon le calendrier chrétien, ndlr) que j’arrivai à la Ville
Sainte... Jérusalem est une très grande ville, et lors de ma visite il y avait
vingt mille personnes. Elle a des bazars hauts, bien construits, et propres.
Toutes les rues sont pavées de dalles de pierre. Et, aux endroits où la pierre
était plus haute, ils l’ont coupée pour la mettre à niveau, si bien que, dès que
la pluie tombe, la place se trouve lavée et propre. Il existe de nombreux
artisans dans la ville, et chaque corps de métier a son propre bazar.” [7]
Les pèlerinages chrétiens sont nombreux. En 1065, douze mille pèlerins chrétiens
arrivent d’Allemagne du Sud et de Hollande. Selon le rapport du rabbin Shlomo
ben Yehuda, qui est à la tête de la Yeshivah de Jérusalem, on compte aussi des
pèlerinags juifs. Les Juifs prient dans les synagogues du Mont des Oliviers, et
se prosternent en formant un demi-cercle devant les remparts et les portes de la
ville.
Après avoir investi les régions montagneuses du pays, les Turcs séleucides
s’emparent de la ville en 1071, et la gardent sous leur férule pendant
vingt-huit ans. Ils pillent la Ville Sainte, persécutent les Chrétiens et les
Juifs, et interdisent les pèlerinages. Cette occupation aggrave les dissensions
avec les Chrétiens d’Europe.
Dans sa ferveur religieuse, l’Europe donne son approbation enthousiaste au pape
Urbain II quand, au Concile de Clermont de novembre 1095, il appelle à une
croisade pour libérer les Lieux Saints. Dans son discours, il s’inquiète des
rançons constantes dont les Chrétiens font l’objet. S’ils refusent de donner
leur argent, ce sont leurs bagages et leurs vêtements qui sont fouillés de fond
en comble, y compris les coutures des vêtements. Parfois les rançonneurs, pour
plus de sécurité, vont jusqu’à fouiller les intestins pour voir si les pièces
n’ont pas été avalées. [8]
Dans ses écrits, Guillaume de Tyr décrit la situation des Chrétiens: la
persécution par Al-Hakim, la destruction de l’église du Saint-Sépulcre, la
demande puis l’autorisation de la reconstruire, les vexations continuelles
infligées aux pèlerins venant dans la Ville Sainte. D’après lui, c’est cette
dernière mesure qui est la cause essentielle des Croisades. [9]
A l’époque précédant l’arrivée des Croisés, les Chrétiens sont formés de Grecs,
d’Arméniens, de Coptes égyptiens, de Jacobites syriens et, de plus en plus, de
Latins d’Europe.
Les Fatimides reviennent au pouvoir en 1098, juste à temps pour défendre
Jérusalem contre les troupes de la première Croisade.
= La période croisée (1099-1187)
Les Croisades sont une série d’expéditions militaires qui, entre 1099 et 1291,
établissent et maintiennent une présence chrétienne européenne en Terre Sainte.
Les Croisées étant à la fois des administrateurs et des chroniqueurs,
pratiquement toute la documentation sur les aspects si différents de leur vie
est arrivée jusqu’à nous [10].
Les hommes de la première Croisade prennent Jérusalem le 15 juillet 1099. Vers
midi, ils font une brèche dans le mur nord, près de la Porte d’Hérode. Ils sont
quinze mille. Avec un fanatisme incroyable, ils commencent par massacrer
Musulmans et Juifs. Ils pillent aussi la ville. Ils incendient de nombreux
quartiers et détruisent les maisons, les mosquées et les synagogues. Ils tuent
notamment tous les Musulmans réfugiés dans la mosquée al-Aksa.
Un témoin de la prise de Jérusalem raconte que la ville est pleine de cadavres
et de sang. Dans les rues s’amoncellent des piles de têtes, de mains et de
pieds. Dans le Temple de Salomon, autrement dit la mosquée al-Aksa, les
cavaliers ont du sang jusqu’aux genoux et jusqu’aux rênes des chevaux [11].
Guillaume de Tyr, qui n’était pas présent, mais dont le récit émane de témoins
directs, écrit lui aussi que les Croisés ont du sang des pieds à la tête et que,
sur le seul Mont du Temple, dix mille "infidèles" périssent. Toutes les maisons
sont méthodiquement dévastées et pillées. [12]
Le chiffre de la population est éloquent. De trente mille avant la conquête
croisée, il passe à trois mille après la conquête, nombre qui inclut aussi les
Chrétiens syriens que le roi Baudouin a amenés à Jérusalem.
Une ordonnance des Croisés interdit tout établissement juif ou musulman à
Jérusalem. En vue de renforcer le peuplement chrétien, l’ancien quartier juif
est remis à des tribus chrétiennes de Transjordanie. Afin d’encourager leur
implantation dans la ville, ils n’ont pas de taxes à payer.
Godefroi de Bouillon est nommé chef. Les deux premiers chefs chrétiens de
Jérusalem sont Godefroi de Bouillon et son frère Baudouin. Godefroi de Bouillon
refuse la couronne de Jérusalem. Il ne veut pas porter une couronne d’or sur le
lieu où le Christ a porté une couronne d’épines. Il accepte seulement les titres
de baron et de protecteur du Saint-Sépulcre. Baudouin, lui, est roi de Jérusalem
avec tous les privilèges attribués à cette charge. A la même date, Tancrède, un
Normand de Sicile, fait la conquête du premier territoire, la Galilée."
La Jérusalem de cette époque est décrite par Guillaume de Tyr, Foucher de
Chartres et l’Igoumène Daniel, voyageur russe.
Voici le récit de ce dernier: “Jérusalem est une grande ville, protégée par des
remparts très solides, et construite en forme de carré dont les quatre côtés
sont d’égale longueur. Elle est entourée de nombre de vallées arides et de
montagnes rocheuses. L’eau est complètement absente de cet endroit. On ne trouve
ni rivière, ni puits, ni source près de Jérusalem, à l’exception de la piscine
de Siloam. Les habitants de la ville et le bétail ne peuvent disposer que d'eau
de pluie. Malgré cela, le grain pousse bien dans ce pays rocheux qui manque de
pluie. On sème une mesure et on en récolte quatre-vingt-dix à cent. La
bénédiction de Dieu ne repose-t-elle pas sur ce saint pays? Dans les environs de
Jérusalem on trouve en nombre des vignes et des arbres fruitiers: figuiers,
sycomores, oliviers, caroubiers, et un nombre infini d’autres arbres.” [13]
Les fondations du Royaume Latin sont établies par Baudouin I, qui règne de 1100
à 1118 et qui donne au royaume des bases solides. Entre 1101 et 1105, il rend
d’abord la côte sûre. Puis, de 1106 à 1110, il fait reculer la frontière nord
jusqu’à la principauté de Tripoli. En 1115 et 1116, il coupe les communications
entre Damas et Le Caire en installant une ligne de forteresses sur la côte est
de l’Araba, une vallée joignant la Mer Morte au Golfe d’Aqaba.
Les Croisés importent en Palestine le système féodal et son administration
efficace. Ils utilisent pleinement les subsides qui leur viennent d’Europe. Les
châteaux, abbayes et manoirs qu'ils construisent sont entourés de terres
fertiles.
La deuxième Croisade apporte des renforts en 1147, avec une plus grande
main-mise sur les territoires acquis. Sur place, l’armée permanente est
constituée par deux grands ordres militaires, les Hospitaliers, ordre fondé en
1109, et les Templiers, ordre fondé en 1128. Ces ordres, qui ont d’abord débuté
comme de petits groupes de chevaliers consacrés, deviennent des organisations
immensément riches et puissantes, fournissant des unités de cavaleries hautement
entraînées et qualifiées.
Les Hospitaliers s’occupent aussi des pèlerins malades. Leur hôpital se trouve
près de l’église du Saint-Sépulcre, dans le secteur appelé le Mauristan. Voici
la description qu’en fait Jean de Wurzbourg, pèlerin chrétien: “Un hôpital
reçoit dans plusieurs pièces une multitude énorme de malades, à la fois hommes
et femmes, qui sont secourus et soignés chaque jour à très grands frais. Quand
j’étais là, j’ai appris que le nombre de ces malades s’élevait à deux mille,
parmi lesquels de temps à autre, au cours d’une journée et d’une nuit, cinquante
étaient emportés morts à l’extérieur, alors qu’arrivaient constamment de
nouveaux venus. Que puis-je dire de plus? La même maison nourrit autant de gens
à l’extérieur qu’à l’intérieur, en addition à la charité sans limite
quotidiennement donnée aux pauvres gens qui mendient leur pain de porte en porte
et ne logent pas dans la maison, si bien que la somme de toutes les dépenses ne
peut sûrement jamais être calculée, même par les responsables et les servants.
En addition à toutes ces sommes dépensées pour les malades et les pauvres, la
même maison entretient aussi dans ses divers châteaux de nombreux hommes
entraînés à toutes sortes d’exercices militaires pour la défense de la terre des
Chrétiens comme l’invasion des Sarrazins.” [14]
Les Templiers assurent la sécurité du voyage des pèlerins entre la côte et la
Ville Sainte. Leur quartier général est la mosquée al-Aksa, qu’ils ont
transformée en église. Les débuts des Templiers sont modestes. Leur Règle leur
est donnée en 1128, lors du Concile de l’Eglise à Troyes, alors qu’ils ne sont
que neuf membres. Bernard de Clairvaux les soutient, de nouveaux membres
affluent, et une croix rouge apparaît sur leur habit blanc. Leur richesse et
leur pouvoir s’accroissent rapidement. La dépendance du royaume à leur égard est
totale puisqu’ils sont chargés de la sécurité. A ce titre, leur puissance
grandit au fil des années.
Les deux ordres monastiques et militaires des Templiers et des Hospitaliers sont
d’authentiques créations croisées. Il n’existait auparavant aucun lien entre les
vocations de moine et de chevalier. Ce sont les Croisades qui sont à l’origine
de l’image du moine-soldat.
Les Templiers et les Hospitaliers ne sont pas sous la dépendance du roi, et
l’Eglise Romaine obtient qu’ils ne soient pas non plus sous la dépendance du
patriarche de Jérusalem. Ils sont directement sous la juridiction papale. En
1170, les Hospitaliers sont au nombre de quatre cents et les Templiers au nombre
de trois cents [15].
Dans les cent mille personnes que la population croisée compte sur la Terre
d’Israël, trente mille vivent à Jérusalem. Le centre politique et économique est
cependant à Acre et non dans la Ville Sainte.
Les Croisés construisent des fortifications le long des côtes de Syrie et de
Palestine, notamment à Antioche, à Tyr ou à Acre, villes permettant de rejoindre
directement les grands ports d’Europe. Des châteaux protègent les voies de
communication majeures. Deux groupes de forteresses ont une fonction
particulière: le groupe du nord protège Tyr et le groupe du sud protège Ascalon.
Dans un mouvement inverse, les Musulmans maintiennent leurs capitales loin à
l’intérieur des terres, au Caire, à Damas ou à Alep, pour les mettre à une
distance suffisante de la mer où l’ennemi a de puissants bastions.
Pendant ce temps, la concentration des institutions militaires, religieuses et
administratives des Croisés et les milliers de pèlerins venus de toute l'Europe
contribuent à la prospérité économique de Jérusalem. En 1149, le Saint-Sépulcre
est reconstruit suivant le plan de la Croix. C’est à cette époque que de
nombreuses traditions chrétiennes liées à la vie de Jésus sont établies,
notamment celle de la Via Dolorosa. Des édifices musulmans sont transformés en
églises, et le Dôme du Rocher est rebaptisé Temple du Seigneur par les Croisés.
Entre 1166 et 1171, le Juif espagnol Benjamin de Tulède visite la Terre Sainte,
et son récit est considéré comme le meilleur témoignage jamais écrit sur cette
époque. “Jérusalem... est une petite ville, fortifiée par trois remparts,
écrit-il. Elle est pleine de gens que les Musulmans appellent Jacobites,
Syriens, Grecs, Géorgiens et Francs, et de gens de toutes langues... Jérusalem a
quatre portes: la Porte d’Abraham, la Porte de David, la Porte de Sion et la
Porte de Gushpat, qui est la porte de Jehosaphat, faisant face à notre ancien
Temple, maintenant appelé le Templum Domini.” [16] Jérusalem “possède une
teinturerie, pour laquelle les Juifs paient au roi un loyer annuel modeste, à la
condition qu’excepté les Juifs aucun autre teinturier ne soit accepté à
Jérusalem. Environ deux cents Juifs habitent sous la Tour de David à un coin de
la ville.” [17]
= La période ayyubide (1187-1250)
En Egypte, le sultan ayyubide Saladin, un Kurde arménien de foi musulmane,
arrive au pouvoir en 1170. Il succède au fils de Zengi comme gouverneur de Syrie
et d’Egypte, et ses contemporains le considèrent comme un homme de foi.
Avec Saladin pour chef, la guerre sainte musulmane vainc les armées franques le
4 juillet 1187 dans le défilé de Galilée nommé Hattîn, près du lac de Tibériade.
La veille, Saladin ralentit l’avance de la colonne que constitue l’armée du
Royaume latin. Le lendemain, il s’assure le succès de la bataille. Les
chevaliers ont épuisé leurs réserves d’eau et ne peuvent plus se battre avec
leur fougue habituelle. Saladin fait tuer tous les Templiers et tous les
Hospitaliers, si bien que la principale force militaire du Royaume latin
disparaît. [18] L’armée musulmane marche ensuite sur Jérusalem et s’en empare le
2 octobre 1187. Les défenseurs sont peu nombreux. Beaucoup de réfugiés venant de
toute la Palestine se sont regroupés dans la ville.
L’historien Imad al-Din écrit que les Francs envisagent un suicide collectif
dans l’église du Saint-Sépulcre. Le chef franc Balian d’Ibelin, seigneur de
Naplouse, mène les négociations avec Saladin. Balian menace de tuer les femmes
et les enfants francs, les cinq mille prisonniers musulmans, les chevaux et les
animaux, et menace aussi de détruire le Dôme du Rocher et Al-Aksa. Suite à ces
menaces, Saladin accepte de laisser la vie sauve à ceux qui peuvent payer une
rançon de dix dinars pour les hommes, cinq dinars pour les femmes et deux dinars
pour les enfants. Ceux qui peuvent payer dans les quarante jours sont libres de
quitter la ville avec leurs biens, pour aller à Tyr. Les quinze mille qui ne
peuvent payer sont envoyés en esclavage. [19]
Les Musulmans enlèvent aussitôt la croix surplombant le Dôme du Rocher, et ils
fêtent leur retour dans la Ville Sainte après une absence d’un peu moins de deux
cents ans. Par une coïncidence extraordinaire, ce jour se trouve être aussi
l’anniversaire de l’ascension du prophète Mahomet.
A leur tour, les Chrétiens se voient interdits de séjour, à l’exception des
Chrétiens orientaux, qui sont chargés de l’entretien du Saint-Sépulcre et des
diverses églises. Saladin autorise les Juifs à revenir dans la Vieille Ville, et
reconnaît les droits de la communauté juive de Jérusalem. Le groupe le plus
important est le groupe yéménite. D’autres groupes viennent d’Afrique du Nord et
d’Europe.
La troisième Croisade (1189-1192) voit l’apparition d’un nouvel ordre militaire,
les Chevaliers teutoniques. Le Royaume latin est alors constitué de territoires
situés en Galilée et autour de Jérusalem.
En 1229, l’empereur d’Allemagne Frédéric II prend le pouvoir après les
négociations menées avec le sultan égyptien Al-Kamil, et les Musulmans
conservent le Dôme du Rocher et la mosquée al-Aksa. En effet, suite à son
mariage en 1225 avec Isabelle de Brienne, prétendante au trône de Jérusalem,
Frédéric II peut lui aussi prétendre à la couronne. Les négociations aboutissent
au traité de Jaffa, pour un accord de dix ans qui prend effectivement fin en
1239. Ce changement de pouvoir paisible est tout à fait exceptionnel dans
l’histoire de Jérusalem. [20]
Pendant la première moitié du 13e siècle, une série de traités donne davantage
de terres aux Croisés, notamment une partie des territoires pris par Saladin,
mais cette nouvelle domination est de courte durée. Le vent tourne en faveur des
Mamelouks d’Egypte qui commencent à faire des incursions en Palestine.
En 1244, des hordes de Tartares arrivent dans le pays. Nomades turcs venus
d’Asie centrale, ils sont à la solde d’Ayaub, sultan d’Egypte. Ils pillent
Jérusalem, massacrent les Chrétiens et dévastent le Saint-Sépulcre.
Les Croisés sont repoussés vers la mer. Ensuite le chef mamelouk Baybars, de
1260 à 1277, fait tomber la dynastie ayyubide de Saladin et mène une série de
campagnes en prenant ville après ville et en progressant peu à peu vers la côte.
Acre, la dernier bastion croisé, tombe en 1291.
= La période mamelouke (1250-1517)
En 1249, à la mort d’Ayaub, Jérusalem revient sous la domination de Damas pour
une courte période. En 1260, une invasion mongole provoque la fuite des
habitants de Jérusalem. Lorsque les Mamelouks parviennent à battre les Mongols à
Ein-Harod, Jérusalem passe sous leur contrôle jusqu’à la conquête ottomane de
1516.
Ramban, père de la communauté juive moderne de Jérusalem, émigre d’Espagne pour
arriver à Jérusalem en 1267, à l’âge de soixante treize ans. Appelé aussi le
rabbin Moshe Ben Nahman, il est exégète de la Torah et du Talmud, poète et
physicien. Dans une lettre adressée à son fils, il raconte qu’il ne trouve que
deux Juifs, frères et teinturiers de métier. Tous trois voient une maison en
ruines avec des piliers en marbre et un beau dôme, et ils en font une synagogue.
Ils font venir de Shem (Naplouse) les rouleaux de la Loi, transportés là-bas
lors de l’invasion tartare. [21]
Pendant les trois dernières années de la vie de Ramban, sa synagogue est le lieu
de rencontre de la communauté juive, décimée depuis le massacre croisé de 1099.
La communauté commence à se concentrer dans le quartier juif actuel, établi au
sud-ouest du Mont du Temple, entre la Porte des Ordures et la Porte de Sion.
[22]
Les Mamelouks sont continuellement en lutte interne pour le pouvoir en Egypte,
et ils doivent défendre la Syrie contre les hordes mongoles. Ils n’ont pas
beaucoup de temps à consacrer à la Palestine, négligée par les grands courants
politiques. Suite aux vols, aux pillages ou à l’exploitation des paysans, le
pays fertile est laissé à l’abandon. Durant leur long règne, Jérusalem devient
une ville de pèlerins et d’érudits. Elle est aussi une ville d’exilés politiques
qui s’y installent après les disgrâces suivant régulièrement les changements de
gouverneur.
L’historien Mujir al-Din vit dans la Ville Sainte presque toute sa vie. Il fait
une description de Jérusalem au 15e siècle: “Les rues principales de la ville
sont ou plates ou en pente. Pour un grand nombre de constructions, vous pouvez
trouver les fondations de constructions anciennes sur lesquelles les récentes
ont été élevées. Ces maisons sont tellement serrées les unes contre les autres
que, si elles devaient avoir la distance qu’elles ont dans la plupart des villes
du monde islamique, Jérusalem occuperait plus de deux fois l’espace qu’elle
occupe maintenant. La ville a de nombreuses citernes pour recevoir l’eau puisque
ses ressources en eau viennent des chutes de pluie... Les bâtiments de Jérusalem
sont extrêmement solides, tous faits de murs et voûtes en pierre. Les briques ne
sont pas présentes dans les constructions, ni le bois dans les charpentes. Les
voyageurs affirment qu’on ne trouve pas dans l’empire de bâtiments plus solides
et de plus belle apparence qu’à Jérusalem.” [23]
Mujir al-Din explique ensuite que, comme d’autres cités islamiques, Jérusalem
est divisée en quartiers. Les neuf quartiers principaux sont le quartier
maghrébin, le quartier du Sharaf appelé auparavant le quartier des Kurdes, le
quartier d’Alam dénommé ensuite le quartier de la Haydarira, le quartier des
habitants d’Al-Salt, le quartier juif, le quartier de la Plume, le quartier de
Sion à l’intérieur des remparts, le quartier de Dawaiyya, et enfin le quartier
des Banu Hârith à l’extérieur des remparts et à côté de la citadelle. [24]
Les théologiens musulmans créent de nombreuses écoles religieuses, appelées
madrasas. Al-Aksa et le Dôme du Rocher sont restaurés et embellis.
L’architecture chrétienne décline, parce que soumise à de coûteux permis. Les
non-Musulmans sont fréquemment persécutés. La société mamelouke impose le port
de signes distinctifs à chaque communauté: turbans jaunes pour les Juifs,
turbans rouges pour les Samaritains, turbans bleus pour les Chrétiens, turbans
blancs pour les Musulmans. Des conflits ont lieu au sujet de certains sites du
Mont Sion, convoités par les Chrétiens, par les Musulmans et parfois par les
Juifs. Des fanatiques musulmans démolissent l’église Sainte-Marie-des-Allemands,
construite à l’emplacement supposé de la maison de Marie, mère de Jésus. Et le
Saint-Sépulcre est une fois de plus dévasté.
Felix Fabri, frère dominicain allemand, fait deux pèlerinages en Terre Sainte,
le premier en 1480 et le second en 1483. Jérusalem, "ville de destructions et de
ruines", ne doit pas avoir plus de dix mille habitants. La ville est dans un
grand état de désolation. De nombreux bâtiments sont détruits. Environ mille
Chrétiens et un peu plus de cinq cents Juifs y vivent. Felix Fabri donne son
sentiment sur la vie politique de Jérusalem: “En ce jour, les Chrétiens se
préoccuperaient peu de la responsabilité des Sarrazins sur Jérusalem s’ils
avaient la liberté d’entrer et de sortir du temple du sépulcre du Seigneur sans
peur et sans vexations ni extorsions. De même les Sarrazins ne verraient pas
d’inconvénient à ce que les Chrétiens soient les maîtres de la Ville Sainte
s’ils leur rendaient leur Temple. Mais, depuis le désaccord des Chrétiens et des
Sarrazins sur ce sujet, la malheureuse Jérusalem a souffert, souffre encore et
souffrira plus tard de plus de sièges, dégradations, destructions et terreurs
qu’aucune autre ville au monde.” [25]
Le rabbin Ovaria de Bartinora (1450-1510), exégète du Talmud, visite lui aussi
Jérusalem vers 1487. “Mais que dois-je vous dire sur ce pays? Grande est la
solitude et grandes sont les pertes et, pour décrire cela brièvement, plus les
lieux sont sacrés, plus grande est leur désolation! Jérusalem est plus désolée
que le reste du pays.” [26]
En 1517, la Terre d’Israël, et avec elle Jérusalem, passe sous la domination de
l’Empire ottoman, domination qui va durer quatre siècles (1517-1917).
= Notes
[1] Le texte du sermon de Sophronius est cité dans: Kaegi (W.E.). Initial
Byzantine Reactions to the Arab Conquest. Church History, 38, p. 139-149.
[2] Les textes de Baladhuri, Ya’qubi et Tabari sont cités dans: Peters (F.E.).
Jerusalem. Princeton University Press, 1985, p. 176-177 et 185-186.
[3] Voir: Mann (J.). The Jews in Egypt and in Palestine Under the Fatimid
Caliphs. Oxford University Press, 1969, vol. 1, p. 45. (Réimpression de
l’édition originale de 1920-1922)
[4] The Chronicle of Ahimaaz. New York, Columbia University Press, 1924, p. 65.
[5] Al-Muqaddasi. Description of Syria, Including Palestine. New York, AMS
Press, 1971, p. 34-37. (Réimpression de: Palestine Pilgrims Text Society, 3,
1896.)
[6] Peters (F.E.). Jerusalem. Princeton University Press, 1985, p. 193-194.
[7] Nasir-I Khusraw. Diary of a Journey Through Syria and Palestine. New York,
AMS Press, 1971, p. 23-24. (Réimpression de: Palestine Pilgrims Text Society, 4,
1893.)
[8] Krey (A.C.), ed. The First Crusade: The Accounts of Eye-Witnesses and
Participants. Princeton University Press, 1921, p. 39-40.
[9] William of Tyre. A History of Deeds Done Beyond the Sea. New York, Columbia
University Press, 1943, vol. 1, p. 65-71 et 79-81.
[10] Voir: Itinera Hierosolymitana Crucesignatorum (Saec. XII-XIII). Jerusalem,
Franciscan Printing Press, 1979-1984, 4 vol. De nombreux documents sont
présentés en latin, avec une traduction italienne de S. de Sandoli.
[11] Krey (A.C.), ed. The First Crusade: The Accounts of Eye-Witnesses and
Participants. Princeton University Press, 1921, p. 261.
[12] William of Tyre. A History of Deeds Done Beyond the Sea. New York, Columbia
University Press, 1943, vol. 1, p. 372-378.
[13] The Pilgrimage of the Russian Abbot Daniel in the Holy Land. New York, AMS
Press, 1971, p. 25-26. (Réimpression de: Palestine Pilgrims Text Society, 4,
1895.)
[14] John of Wurzburg. Description of the Holy Land. New York, AMS Press, 1971,
p. 44-45. (Réimpression de: Palestine Pilgrims Society, 5, 1896.)
[15] Adler (M.N.). The Itinerary of Benjamin of Tudela. New York, P. Feldheim,
1965, p. 21. (Réimpression de l’édition de 1907.)
[16] Adler (M.N.). The Itinerary of Benjamin of Tudela. New York, P. Feldheim,
1965, p. 21-23. (Réimpression de l’édition de 1907.)
[17] Un autre manuscrit n’indique pas “deux cents Juifs” mais “quatre Juifs”. Il
est donc possible qu’il n’y ait eu qu’une famille juive. Voir: Adler (E.N.).
Jewish Travellers: A Treasury of Travelogues From Nine Centuries. New York,
Hermon Books, 2nd ed., 1966, p. 88.
[18] Gabrieli (F.). Arab Historians of the Crusades. Berkeley, University of
California Press, 1969, p. 123-125, 128-131, 136-139.
[19] Gabrieli (F.). Arab Historians of the Crusades. Berkeley, University of
California Press, 1969, p. 141-142, 148, 162-163.
[20] Voir le récit de l’historien musulman Ibn Wasil dans: Gabrieli (F.). Arab
Historians of the Crusades. Berkeley, University of California Press, 1969, p.
267-271.
[21] Une copie de la lettre est affichée dans la synagogue actuelle.
[22] Har-El (M.). This is Jerusalem. Jerusalem, Kiryat-Sefer, 1985, p. 281-282.
[23] Histoire de Jérusalem et d’Hébron. Fragments de la chronique de Mujir
al-Din. Paris, Ernest Lanoux, 1876, p. 174-175.
[24] Histoire de Jérusalem et d’Hébron. Fragments de la chronique de Mujir
al-Din. Paris, Ernest Lanoux, 1876, p. 183-184.
[25] The Book of the Wanderings of Felix Fabri. New York, AMS Press, 1971, vol.
2, p. 262. (Réimpression de: Palestine Pilgrims Text Society, 7-10)
[26] Kobler (F.), ed. Letters of Jews Through the Ages From Biblical Times to
the Middle of the Eighteenth Century. New York, East & West Library, 1978, vol.
1, p. 226.
= Chronologie médiévale
= = Avant 638
27-30: Prédications de Jésus-Christ, fondateur du Christianisme.
63-324: Période romaine.
324-638: Période byzantine.
570-632: Vie et prédications de Mahomet, fondateur de l’Islam.
636: Bataille de Yarmuk le 20 août. Défaite des Byzantins contre les Musulmans,
enflammés par la parole de Mahomet.
= = La période musulmane (638-1099)
638: Entrée du calife Omar à Jérusalem.
660: Début de la dynastie omeyyade, avec Damas pour capitale.
689-692: Construction du Dôme du Rocher par le calife Abd al-Malik.
705-715: Construction de la mosquée al-Aksa par le calife Al-Walid.
750: Fin de la dynastie omeyyade.
750: Début de la dynastie abbasside, avec Bagdad pour capitale.
878: Fin de la dynastie abbasside. Contrôle du royaume par Ahmed ibn-Touloun,
installé au Caire.
974: Remplacement des Abbassides par les califes fatimides d’Egypte.
976-996: Gouvernement du calife Al-Ariz. Liberté civile et religieuse pour tous.
996-1021: Gouvernement du calife Al-Akim, dit le “calife fou”.
1009: Persécution sauvage des Chrétiens et destruction de nombreuses églises.
1071: Fin des califes fatimides d’Egypte. Prise de Jérusalem par les Turcs
séleucides.
= = Le royaume des Croisés (1099-1195)
1095: Le pape Urbain II appelle à la guerre sainte pour libérer les Lieux
saints.
1099: Conquête de Jérusalem par les Croisés le 15 juillet et proclamation du
Royaume latin.
1100-1118: Règne du premier roi croisé, Baudouin Ier.
1101-1105: Sécurité des côtes.
1106-1110: Recul de la frontière nord jusqu’à la principauté de Tripoli.
1109: Création de l’ordre militaire des Hospitaliers.
1147: Arrivée de la deuxième Croisade.
1149: Reconstruction du Saint-Sépulcre suivant le plan de la Croix.
1153: Prise d’Ascalon aux Croisés.
1166-1171: Visite de la Terre Sainte par Banjamin de Tulède, un Juif espagnol,
et compte-rendu de voyage.
1170: Prise du pouvoir par Saladin, sultan ayyubide d’Egypte.
1187: Les Croisés sont vaincus par Saladin à la bataille de Hattîn le 3 juillet.
Prise de Jérusalem par Saladin.
1189-1192: Arrivée de la troisième Croisade.
1189: Création de l’ordre militaire des Chevaliers teutoniques.
1224: Prise de Tyr aux Croisés.
1229: Contrôle de Jérusalem offert à l’empereur Frédéric II par le sultan
égyptien Al-Kamil.
1244: Jérusalem mise à sac par les Tartares.
= = La période mamelouke (1250-1517)
1249: Mort d’Ayaub, sultan du Caire. Jérusalem est sous la domination de Damas
pour une courte période.
1250: Renversement de la dynastie de Saladin par les Mamelouks de Bahri.
1260: Invasion mongole. Fuite des habitants de Jérusalem.
1260-1277: Lutte de Baybars pour rejeter les Croisés à la mer.
1267: Fondation d’une synagogue et d’un centre d’études par le rabbin Ramban.
1291: Prise du port d’Acre, dernier bastion croisé.
1347: Jérusalem conquise par les Mamelouks.
1452: L’église Sainte-Marie-des-Allemands est détruite par des fanatiques
musulmans. Persécution des non-Musulmans.
1480-1483: Visite de la Terre Sainte par le frère dominicain allemand Felix
Fabri. Suit un grand récit de voyage.
1488: Visite de Jérusalem par le rabbin Ovadia de Bartinora, qui s’installe dans
la ville.
1490: Nombre d’habitants dans une Jérusalem en ruines: dix mille environ.
1516: Conquête ottomane.
3. L'ARCHITECTURE MUSULMANE
[Haram al-Sharif musulman / Chaire de Burhân al-Dîn / Dôme de la Chaîne / Dôme
du Rocher / Mosquée al-Aksa / Notes]
La Jérusalem vue par les Musulmans, c’est Al-Bayt-el-Muqaddas, la Sainte Maison,
Al-Bayt-al-Maqdîs, la demeure de la Sainteté, ou plus simplement Al-Quds, la
Sainte. Elle est la troisième grande ville musulmane, après La Mecque et Médine.
Un proverbe musulman dit: “Une prière à la Mecque vaut dix mille prières, une
prière à Médine vaut mille prières, une prière à Jérusalem vaut cinq cents
prières.”
La Jérusalem musulmane, c’est une partie du Haram al-Sharif, et plus
particulièrement les édifices suivants: la Chaire Burhân al-Dîn (Minbar Burhân
al-Dîn), le Dôme de la Chaîne (Qubbat al-Silsila), le Dôme du Rocher (Qubbat
al-Sakhra) et la mosquée al-Aksa (al-Aqsa).
= Haram el-Sharif musulman
Situé sur le Mont du Temple, Haram al-Sharif, qui signifie Noble Sanctuaire, est
la vaste esplanade entourant le Dôme du Rocher, joyau de Jérusalem. L’esplanade
a la forme d’un trapèze, avec un côté sud de 281 m, un côté nord de 310 m, un
côté est de 462 m et un côté ouest de 491 m.
L’histoire du Haram est la suivante: juste après la conquête musulmane, en 638,
le calife Omar vient à Jérusalem et se met immédiatement à rénover la ville, en
commençant par la colline du Mont du Temple, qui est une sorte de décharge
publique. Un récit du 14e siècle ayant pour titre Muthîr al-Ghirâm, souvent
copié par les auteurs des siècles suivants, raconte que, quand Omar arrive dans
la Ville Sainte et qu’il voit le monceau d’immondices recouvrant le Rocher
Sacré, il contemple l’horreur de la chose et ordonne que la place soit
entièrement nettoyée [1].
C’est le fils d’Omar, Abd al-Malik, qui, entre 692 et 697, fait construire le
Dôme du Rocher à l’endroit présumé du sacrifice d’Isaac, lieu central du Temple.
Le plan est basé sur celui de la rotonde du Saint-Sépulcre. Et son fils Al-Walid
commence la construction de la mosquée al-Aksa en 701. Elle devient le troisième
temple de l’Islam.
La description la plus ancienne du Haram est celle de Ibn al-Faqih, en 903: “Il
est dit que la longueur du Noble Sanctuaire de Jérusalem est de 1.500 pieds [456
mètres], et sa largeur de 1.050 pieds [319 mètres]. On compte 4.000 poutres de
bois, 700 piliers et 500 chaînes de cuivre. Il est éclairé la nuit par 1.600
lampes, et il est servi par 400 esclaves… Sur les divers toits, à la place
d’argile, sont utilisées 4.500 feuilles de plomb... Sur les contours intérieurs
et extérieurs on compte cinquante portes.” [2]
Une autre description du Haram du 10e siècle est donnée par Al-Muqaddasi,
voyageur et géographe musulman, lui-même natif de Jérusalem. Il écrit que la
mosquée al-Aksa est encore plus belle que celle de Damas. Le Saint-Sépulcre des
Chrétiens étant à la fois un rival et un modèle, Al-Aksa, bâtiment musulman, est
construit pour surpasser le Saint-Sépulcre en beauté. [3]
Le terme d’Al-Aksa, du nom de la mosquée actuelle, est employé pour tout le
Haram, jusqu’au 10e siècle, quand il est reconnu par la tradition musulmane que
Jérusalem est bien la Masjid-al-Aqsa, le sanctuaire où Mahomet est transporté
pendant son voyage de nuit.
Ensuite les Musulmans appellent la plateforme du Mont du Temple du nouveau nom
de Haram al-Sharif. Ils interdisent aussi l’accès des lieux aux non-croyants.
L’interdiction dure jusqu’à l’arrivée des Croisés en 1099.
Nasir-I Khusraw, un Perse venu visiter Jérusalem en 1047, donne une description
du Haram intéressante parce qu’elle semble être la dernière faite avant
l’arrivée croisée: “La cour du Haram est entièrement pavée, et dans son centre
s’élève une plateforme, comme celle de la mosquée de Médine, à laquelle on monte
par de larges escaliers. La plateforme comprend quatre dômes. Parmi ceux-là, le
Dôme de la Chaîne, le Dôme de l’Ascension du Prophète et le Dôme du Prophète
sont de petite taille. Tous ont des coupoles couvertes de plomb et reposent sur
des piliers de marbre sans murs extérieurs... Au centre de la plateforme, le
Dôme du Rocher s’élève au-dessus d’un bâtiment octogonal avec quatre entrées,
chacune faisant face aux escaliers montant de la cour.” [4]