À chaque maison il se penchait, comme si la petite Sûzel eût dû paraître
à la même seconde. Sur chaque balcon, à chaque escalier, à chaque
fenêtre, devant chaque porte, qu'elle fût ronde ou carrée, entourée d'un
cep de vigne ou toute nue, il arrêtait un regard, pensant: «Si elle
était là!»
Et quelque figure de jeune fille se dessinait-elle dans l'ombre d'une
allée, derrière une vitre, au fond d'une chambre, il l'avait vue! il
aurait reconnu un ruban de Sûzel au vol. Mais il ne la vit nulle part,
et finalement la berline déboucha sur la place des Vieilles-Boucheries,
en face du _Mouton-d'Or_.
Fritz se rappela tout de suite la vieille auberge; c'est là que
s'arrêtait son père vingt-cinq ans avant. Il reconnut la grande porte
cochère ouverte sur la cour au pavé concassé, la galerie de bois aux
piliers massifs, les douze fenêtres à persiennes vertes, la petite porte
voûtée et ses marches usées.
Quelques minutes plus tôt, cette vue aurait éveillé mille souvenirs
attendrissants dans son âme, mais en ce moment il craignait de ne pas
voir la petite Sûzel, et cela le désolait.
L'auberge devait être encombrée de monde; car à peine la voiture
eut-elle paru sur la place, qu'un grand nombre de figures se penchèrent
aux fenêtres, des figures prussiennes à casquettes plates et grosses
moustaches, et d'autres aussi. Deux chevaux étaient attachés aux anneaux
de la porte; leurs maîtres regardaient de l'allée.
Dès que la berline se fut arrêtée, le vieil aubergiste Loerich, grand,
calme et digne, sa tête blanche coiffée du bonnet de coton, vint abattre
le marchepied d'un air solennel, et dit:
«Si messeigneurs veulent se donner la peine de descendre...»
Alors Fritz s'écria:
«Comment, père Loerich, vous ne me reconnaissez pas?»
Et le vieillard se mit à le regarder, tout surpris.
«Ah! mon cher monsieur Kobus, dit-il au bout d'un instant, comme vous
ressemblez à votre père! pardonnez-moi, j'aurais dû vous reconnaître.»
Fritz descendit en riant, et répondit:
«Père Loerich, il n'y a pas de mal, vingt ans changent un homme. Je vous
présente mon feld-maréchal Schoultz, et mon premier ministre Hâan; nous
voyageons incognito.»
Ceux des fenêtres ne purent s'empêcher de sourire, surtout les
Prussiens, ce qui vexa Schoultz.
«Feld-maréchal, dit-il, je le serais aussi bien que beaucoup d'autres;
j'ordonnerais l'assaut ou la bataille, et je regarderais de loin avec
calme.»
Hâan était de trop bonne humeur pour se fâcher.
«À quelle heure le dîner? demanda-t-il.
--À midi, monsieur.» Ils entrèrent dans le vestibule, pendant que Zimmer
dételait ses chevaux et les conduisait à l'écurie. Le vestibule
s'ouvrait au fond sur un jardin; à gauche était la cuisine: on entendait
le tic-tac du tournebroche, le pétillement du feu, l'agitation des
casseroles. Les servantes traversaient l'allée en courant, portant l'une
des assiettes, l'autre des verres; le sommelier remontait de la cave
avec un panier de vin.
«Il nous faut une chambre, dit Fritz à l'aubergiste, je voudrais celle
de Hoche.
--Impossible, monsieur Kobus, elle est prise, les Prussiens l'ont
retenue.
--Eh bien, donnez-nous la voisine.» Le père Loerich les précéda dans le
grand escalier. Schoultz ayant entendu parler de la chambre du général
Hoche, voulut savoir ce que c'était. «La voici, monsieur, dit
l'aubergiste en ouvrant une grande salle au premier. C'est là que les
généraux républicains ont tenu conseil le 23 décembre 1793, trois jours
avant l'attaque des lignes de Wissembourg. Tenez, Hoche était là.» Il
montrait le grand fourneau de fonte dans une niche ovale, à droite.
«Vous l'avez vu?
--Oui, monsieur, je m'en souviens comme d'hier; j'avais quinze ans. Les
Français campaient autour du village, les généraux ne dormaient ni jour
ni nuit. Mon père me fit monter un soir, en me disant: "Regarde bien!"
Les généraux français, avec leur écharpe tricolore autour des reins,
leurs grands chapeaux à cornes en travers de la tête, et leurs sabres
traînants, se promenaient dans cette chambre.
«À chaque instant des officiers, tout couverts de neige, venaient
prendre leurs ordres. Comme tout le monde parlait de Hoche, j'aurais
bien voulu le connaître, et je me glissai contre le mur, regardant, le
nez en l'air, ces grands hommes qui faisaient tant de bruit dans la
maison.
«Alors mon père, qui venait aussi d'entrer, me tira par ma manche, tout
pâle, et me dit à l'oreille: "Il est près de toi!" Je me retournai donc,
et je vis Hoche debout devant le poêle, les mains derrière le dos et la
tête penchée en avant. Il n'avait l'air de rien auprès des autres
généraux, avec son habit bleu à large collet rabattu et ses bottes à
éperons de fer.
Il me semble encore le voir, c'était un homme de taille moyenne, brun,
la figure assez longue; ses grands cheveux, partagés sur le front, lui
pendaient sur les joues; il rêvait au milieu de ce vacarme, rien ne
pouvait le distraire. Cette nuit même, à onze heures, les Français
partirent; on n'en vit plus un seul le lendemain dans le village, ni
dans les environs. Cinq ou six jours après, le bruit se répandit que la
bataille avait eu lieu, et que les Impériaux étaient en déroute. C'est
peut-être là que Hoche a ruminé son coup.»
Le père Loerich racontait cela simplement, et les autres écoutaient
émerveillés. Il les conduisit ensuite dans la chambre voisine, leur
demandant s'ils voulaient être servis chez eux; mais ils préférèrent
manger à la table d'hôte.
Ils redescendirent donc.
La grande salle était pleine de monde: trois ou quatre voyageurs, leurs
valises sur des chaises, attendaient la patache pour se rendre à Landau;
des officiers prussiens se promenaient deux à deux, de long en large;
quelques marchands forains mangeaient dans une pièce voisine; des
bourgeois étaient assis à la grande table, déjà couverte de sa nappe, de
ses carafes étincelantes et de ses assiettes bien alignées.
À chaque instant, de nouveaux venus paraissaient sur le seuil. Ils
jetaient un coup d'oeil dans la salle, puis s'en allaient, ou bien
entraient.
Fritz fit apporter une bouteille de _rudesheim_ en attendant le dîner.
Il regardait d'un air ennuyé la magnifique tapisserie bleu indigo et
jaune d'ocre, représentant la Suisse et ses glaciers, Guillaume Tell
visant la pomme sur la tête de son fils, puis repoussant du pied, dans
le lac, la barque de Gessler. Il songeait toujours à Sûzel.
Hâan et Schoultz trouvaient le vin bon.
En ce moment un chant s'éleva dehors, et presque aussitôt les vitres
furent obscurcies par l'ombre d'une grande voiture, puis d'une autre qui
la suivait.
Tout le monde se mit aux fenêtres.
C'étaient des paysans qui partaient pour l'Amérique. Leurs voitures
étaient chargées de vieilles armoires, de bois de lit, de matelas, de
chaises, de commodes. De grandes toiles, étendues sur des cerceaux,
couvraient le tout. Sous ces toiles, de petits enfants assis sur des
bottes de paille, et de pauvres vieilles toutes décrépites, les cheveux
blancs comme du lin, regardaient d'un air calme; tandis que cinq ou six
rosses, la croupe couverte de peaux de chien, tiraient lentement.
Derrière arrivaient les hommes, les femmes, et trois vieillards, les
reins courbés, la tête nue, appuyés sur des bâtons. Ils chantaient en
coeur:
_Quelle est la patrie allemande? Quelle est la patrie allemande?_
Et les vieux répondaient: _Amerika_! _Amerika_[19]!
[Note 19: L'Amérique! l'Amérique!]
Les officiers prussiens se disaient entre eux: «On devrait arrêter ces
gens-là!»
Hâan, entendant ces propos, ne put s'empêcher de répondre d'un ton
ironique:
«Ils disent que la Prusse est la patrie allemande; on devrait leur
tordre le cou!»
Les officiers prussiens le regardèrent d'un oeil louche; mais il n'avait
pas peur, et Schoultz lui-même relevait le front d'un air digne.
Kobus venait de se lever tranquillement et de sortir, comme pour
s'informer de quelque chose à la cuisine. Au bout d'un quart d'heure,
Hâan et Schoultz, ne le voyant pas rentrer, s'en étonnèrent beaucoup,
d'autant plus qu'on apportait les soupières, et que tout le monde
prenait place à table.
Fritz s'était souvenu qu'au fond de la ruelle des Oies, derrière
Bischem, vivaient deux ou trois familles d'anabaptistes, et que son père
avait l'habitude de s'arrêter à leur porte, pour charger un sac de
pruneaux secs en retournant à Hunebourg. Et, songeant que Sûzel pouvait
être chez eux, il était descendu sans rien dire dans le jardin du
_Mouton-d'Or_, et du jardin dans la petite allée des Houx, qui longe le
village.
Il courait dans cette allée comme un lièvre, tant la fureur de revoir
Sûzel le possédait. C'est lui qui se serait étonné, trois mois avant,
s'il avait pu se voir en cet état!
Enfin, apercevant le grand toit de tuiles grises des anabaptistes
par-dessus les vergers, il se glissa tout doucement le long des haies,
jusqu'auprès de la cour, et là, fort heureusement, il découvrit entre le
grand fumier carré et la façade décrépite tapissée de lierre, la voiture
du père Christel, ce qui lui gonfla le coeur de satisfaction.
«Elle y est! se dit-il, c'est bon... c'est bon! Maintenant je la
reverrai, coûte que coûte; il faudrait rester ici trois jours, que cela
me serait bien égal!»
Il ne pouvait rassasier ses yeux de voir cette voiture. Tout à coup
Mopsel s'élança de l'allée, aboyant comme aboient les chiens lorsqu'ils
retrouvent une vieille connaissance. Alors il n'eut que le temps de
s'échapper dans la ruelle, le dos courbé derrière les haies, comme un
voleur; car, malgré sa joie, il éprouvait une sorte de honte à faire de
pareilles démarches: il en était heureux et tout confus à la fois.
«Si l'on te voyait, se disait-il; si l'on savait ce que tu fais, Dieu de
Dieu! comme on rirait de toi, Fritz! Mais c'est égal, tout va bien; tu
peux te vanter d'avoir de la chance.»
Il prit les mêmes détours qu'il avait faits en venant, pour retourner au
_Mouton-d'Or_. On était au second service quand il entra dans la salle.
Hâan et Schoultz avaient eu soin de lui garder une place entre eux.
«Où diable es-tu donc allé? lui demanda Hâan.
--J'ai voulu voir le docteur Rubeneck, un ami de mon père, dit-il en
s'attachant la serviette au menton; mais je viens d'apprendre qu'il est
mort depuis deux ans.»
Il se mit ensuite à manger de bon appétit; et comme on venait de servir
une superbe anguille à la moutarde, le gros Hâan ne jugea pas à propos
de faire d'autres questions.
Pendant tout le dîner, Fritz, la face épanouie, ne fit que se dire en
lui-même: «Elle est ici!»
Ses gros yeux à fleur de tête se plissaient parfois d'un air tendre,
puis s'ouvraient tout grands, comme ceux d'un chat qui rêve en regardant
un moucheron tourbillonner au soleil.
Il buvait et mangeait avec enthousiasme, sans même s'en apercevoir.
Dehors le temps était superbe; la grande rue bourdonnait au loin de
chants joyeux, de nasillements de trompettes de bois et d'éclats de
rire; les gens en habit de fête, le chapeau garni de fleurs et les
bonnets éblouissants de rubans, montaient bras dessus bras dessous vers
la place des Deux-Boucs. Et tantôt l'un, tantôt l'autre des convives se
levait, jetait sa serviette au dos de sa chaise et sortait se mêler à la
foule.
À deux heures, Hâan, Schoultz, Kobus et deux ou trois officiers
prussiens restaient seuls à table, en face du dessert et des bouteilles
vides.
En ce moment, Fritz fut éveillé de son rêve par les sons éclatants de la
trompette et du cor, annonçant que la danse était en train.
«Sûzel est peut-être déjà là-bas?» pensa-t-il.
Et, frappant sur la table du manche de son couteau, il s'écria d'une
voix retentissante:
«Père Loerich! père Loerich!»
Le vieil aubergiste parut.
Alors Fritz, souriant avec finesse, demanda:
«Avez-vous encore de ce petit vin blanc, vous savez, de ce petit vin qui
pétille et que M. le juge de paix Kobus aimait!
--Oui, nous en avons encore, répondit l'aubergiste du même ton joyeux.
--Eh bien! apportez-nous-en deux bouteilles, fit-il en clignant des
yeux. Ce vin-là me plaisait, je ne serais pas fâché de le faire goûter à
mes amis.»
Le père Loerich sortit, et quelques instants après il rentrait, tenant
sous chaque bras une bouteille solidement encapuchonnée et ficelée de
fil d'archal. Il avait aussi des pincettes pour forcer le fil, et trois
verres minces, étincelants, en forme de cornet, sur un plateau.
Hâan et Schoultz comprirent alors quel était ce petit vin et se
regardèrent l'un l'autre en souriant.
«Hé! hé! Hé! fit Hâan, ce Kobus a parfois de bonnes plaisanteries; il
appelle cela du petit vin!»
Et Schoultz, observant les Prussiens du coin de l'oeil, ajouta:
«Oui, du petit vin de France; ce n'est pas la première fois que nous en
buvons; mais là-bas, en Champagne, on faisait sauter le cou des
bouteilles avec le sabre.»
En disant ces choses il retroussait le coin de ses petites moustaches
grisonnantes, et se mettait la casquette sur l'oreille.
Le bouchon partit au plafond comme un coup de pistolet, les verres
furent remplis de la rosée céleste. «À la santé de l'ami Fritz!» s'écria
Schoultz en levant son verre. Et la rosée céleste fila d'un trait dans
son long cou de cigogne.
Hâan et Fritz avaient imité son geste; trois fois de suite ils firent le
même mouvement, en s'extasiant sur le bouquet du petit vin.
Les Prussiens se levèrent alors d'un air digne et sortirent.
Kobus, crochetant la seconde bouteille, dit:
«Schoultz, tu te vantes pourtant quelquefois d'une façon indigne; je
voudrais bien savoir si ton bataillon de landwehr a dépassé la petite
forteresse de Phalsbourg en Lorraine, et si vous avez bu là-bas autre
chose que du vin blanc d'Alsace?
--Bah! laisse donc, s'écria Schoultz, avec ces Prussiens, est-ce qu'il
faut se gêner? Je représente ici l'armée bavaroise, et tout ce que je
puis te dire, c'est que si nous avions trouvé du vin de Champagne en
route, j'en aurais bu ma bonne part. Est-ce qu'on peut me reprocher à
moi d'être tombé dans un pays stérile? N'est-ce pas la faute du
feld-maréchal Schwartzenberg, qui nous sacrifiait, nous autres, pour
engraisser ses Autrichiens? Ne me parle pas de cela, Kobus, rien que d'y
penser, j'en frémis encore: durant deux étapes nous n'avons trouvé que
des sapins, et finalement un tas de gueux qui nous assommaient à coups
de pierres du haut de leurs rochers, des va-nu-pieds, de véritables
sauvages: je te réponds qu'il était plus agréable d'avaler de bon vin en
Champagne, que de se battre contre ces enragés montagnards de la chaîne
des Vosges!
--Allons, calme-toi, dit Hâan en riant, nous sommes de ton avis, quoique
des milliers d'Autrichiens, et de Prussiens aient laissé leurs os en
Champagne.
--Qui sait? nous buvons peut-être en ce moment la quintessence d'un
caporal _schlague_!», s'écria Fritz.
Tous trois se prirent à rire comme des bienheureux; heureux; ils étaient
à moitié gris.
«Ha! ha! ha! maintenant à la danse, dit Kobus en se levant.
--À la danse!» répétèrent les autres. Ils vidèrent leurs verres debout
et sortirent enfin, vacillant un peu, et riant si fort que tout le monde
se retournait dans la grande rue pour les voir. Schoultz levait ses
grands jambes de sauterelle jusqu'au menton, et les bras en l'air: «Je
défie la Prusse, s'écriait-il d'un ton de _Hans-Wurst_, je défie tous
les Prussiens, depuis le caporal _schlague_ jusqu'au feld-maréchal!» Et
Hâan, le nez rouge comme un coquelicot, les joues vermeilles, ses yeux
pleins de douces larmes, bégayait: «Schoultz! Schoultz! au nom du Ciel,
modère ton ardeur belliqueuse; ne nous attire pas sur les bras l'armée
de Frédéric-Wilhelm; nous sommes des gens de paix, des hommes d'ordre,
respectons la concorde de notre vieille Allemagne.
--Non! non! je les défie tous, s'écriait Schoultz; qu'ils se présentent;
on verra ce que vaut un ancien sergent de l'armée bavaroise: Vive la
patrie allemande!»
Plus d'un Prussien riait dans ses longues moustaches en les voyant
passer. Fritz songeant qu'il allait revoir la petite Sûzel, était dans
un état de béatitude inexprimable. «Toutes les jeunes filles sont à la
_Madame-Hütte_, se disait-il, surtout le premier jour de la fête: Sûzel
est là!»
Cette pensée l'élevait au septième ciel; il se délectait en lui-même et
saluait les gens d'un air attendri. Mais une fois sur la place des
Deux-Boucs, quand il vit le drapeau flotter sur la baraque et qu'il
reconnut aux dernières notes d'un _hopser_, le coup d'archet de son ami
Iôsef, alors il éprouva l'enivrement de la joie, et, traînant ses
camarades, il se mit à crier:
«C'est la troupe de Iôsef!... C'est la troupe de Iôsef!... Maintenant il
faut reconnaître que le Seigneur Dieu nous favorise!»
Lorsqu'ils arrivèrent à la porte de la Hütte, le _hopser_ finissait, les
gens sortaient, le trombone, la clarinette et le fifre s'accordaient
pour une autre danse; la grosse caisse rendait un dernier grondement
dans la baraque sonore.
Ils entrèrent, et les estrades tapissées de jeunes filles, de vieux
papas, de grands-mères, les guirlandes de chêne, de hêtre et de mousse,
suspendues autour des piliers, s'offrirent à leurs regards.
L'animation était grande; les danseurs reconduisaient leurs danseuses.
Fritz, apercevant de loin la grosse toison de son ami Iôsef au milieu de
l'orchestre olivâtre, ne se possédait plus d'enthousiasme, et les deux
mains en l'air, agitant son feutre, il criait:
«Iôsef! Iôsef!»
Tandis que la foule se dressait à droite et à gauche, et se penchait
pour voir quel bon vivant était capable de pousser des cris pareils.
Mais quand on vit Hâan, Schoultz et Kobus s'avancer riant, jubilant, la
face pourpre et se dandinant au bras l'un de l'autre, comme il arrive
après boire, un immense éclat de rire retentit dans la baraque, car
chacun pensait: «Voilà des gaillards qui se portent bien et qui viennent
de bien dîner.»
Cependant Iôsef avait tourné la tête, et reconnaissant de loin Kobus, il
étendait les bras en croix, l'archet dans une main et le violon dans
l'autre. C'est ainsi qu'il descendit de l'estrade, pendant que Fritz
montait; ils s'embrassèrent à mi-chemin, et tout le monde fut
émerveillé.
«Qui diable cela peut-il être? disait-on. Un homme si magnifique qui se
laisse embrasser par le bohémien...»
Et Bockel, Andrès, tout l'orchestre penché sur la rampe, applaudissait à
ce spectacle.
Enfin Iôsef, se redressant, leva son archet et dit:
«Écoutez! voici M. Kobus, de Hunebourg, mon ami, qui va danser un
_treieleins_ avec ses deux camarades. Quelqu'un s'oppose-t-il à cela?
--Non, non, qu'il danse! cria-t-on de tous les coins.
--Alors, dit Iôsef, je vais donc jouer une valse, la valse de Iôsef
Almâni, composée en rêvant à celui qui l'a secouru un jour de grande
détresse. Cette valse, Kobus, personne ne l'a jamais entendue jusqu'à ce
moment, excepté Bockel, Andrès et les arbres du Tannewald; choisis-toi
donc une belle danseuse selon ton coeur; et vous, Hâan et Schoultz,
choisissez également les vôtres: personne que vous ne dansera la valse
d'Almâni.»
Fritz s'étant retourné sur les marches de l'estrade, promena ses regards
autour de la salle, et il eut peur un instant de ne pas trouver Sûzel.
Les belles filles ne manquaient pas: des noires et des brunes, des
rousses et des blondes, toutes se redressaient, regardant vers Kobus, et
rougissant lorsqu'il arrêtait la vue sur elles; car c'est un grand
honneur d'être choisie par un si bel homme, surtout pour danser le
_treieleins_. Mais Fritz ne les voyait pas rougir; il ne les voyait pas
se redresser comme les hussards de Frédéric-Wilhelm à la parade,
effaçant leurs épaules et se mettant la bouche en coeur; il ne voyait
pas cette brillante fleur de jeunesse épanouie sous ses regards; ce
qu'il cherchait c'était une toute petite _vergissmeinnicht_, la petite
fleur bleue des souvenirs d'amour.
Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la découvrit
au loin, cachée derrière une guirlande de chêne tombant du pilier à
droite de la porte. Sûzel, à demi effacée derrière cette guirlande,
inclinait la tête sous les grosses feuilles vertes, et regardait
timidement, à la fois craintive et désireuse d'être vue.
Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues nattes sur
ses épaules pour toute parure; un fichu de soie bleue voilait sa gorge
naissante; un petit corset de velours, à bretelles blanches, dessinait
sa taille gracieuse; et près d'elle se tenait, droite comme un I, la
grand-mère Annah, ses cheveux gris fourrés sous le béguin noir, et les
bras pendants. Ces gens n'étaient pas venus pour danser, ils étaient
venus pour voir, et se tenaient au dernier rang de la foule.
Les joues de Fritz s'animèrent; il descendit de l'estrade et traversa la
hutte au milieu de l'attention générale. Sûzel, le voyant venir, devint
toute pâle et dut s'appuyer contre le pilier; elle n'osait plus le
regarder. Il monta quatre marches, écarta la guirlande, et lui prit la
main en disant tout bas:
«Sûzel, veux-tu danser avec moi le _treieleins_?»
Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en rêve, de pâle qu'elle
était, devint toute rouge:
«Oh! oui, monsieur Kobus!» fit-elle en regardant la grand-mère.
La vieille inclina la tête au bout d'une seconde, et dit: «C'est bien...
tu peux danser.» Car elle connaissait Fritz, pour l'avoir vu venir à
Bischem dans le temps, avec son père.
Ils descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le chapeau de
paille couvert de banderoles, faisaient le tour de la baraque au pied de
la rampe, agitant d'un air joyeux leurs martinets de rubans, pour faire
reculer le monde. Hâan et Schoultz se promenaient encore, à la recherche
de leurs danseuses; Iôsef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel,
sa contrebasse contre la jambe tendue, et Andrès, son violon sous le
bras, se tenaient à ses côtés; ils devaient seuls l'accompagner.
La petite Sûzel, au bras de Fritz au milieu de cette foule, jetait des
regards furtifs, pleins de ravissement intérieur et de trouble; chacun
admirait les longues nattes de ses cheveux, tombant derrière elle
jusqu'au bas de sa petite jupe bleu clair bordée de velours, ses petits
souliers ronds, dont les rubans de soie noire montaient en se croisant
autour de ses bras d'une blancheur éblouissante; ses lèvres roses, son
menton arrondi, son cou flexible et gracieux.
Plus d'une belle fille l'observait d'un oeil sévère, cherchant quelque
chose à reprendre, tandis que son joli bras, nu jusqu'au coude suivant
la mode du pays, reposait sur le bras de Fritz avec une grâce naïve;
mais deux ou trois vieilles, les yeux plissés, souriaient dans leurs
rides et disaient sans se gêner: «Il a bien choisi!»
Kobus, entendant cela, se retournait vers elles avec satisfaction. Il
aurait voulu dire aussi quelque galanterie à Sûzel; mais rien ne lui
venait à l'esprit: il était trop heureux.
Enfin Hâan tira du troisième banc à gauche une femme haute de six pieds,
noire de cheveux, avec un nez en bec d'aigle et des yeux perçants,
laquelle se leva toute droite et sortit d'un air majestueux. Il aimait
ce genre de femmes; c'était la fille du bourgmestre. Hâan semblait tout
glorieux de son choix; il se redressait en arrangeant son jabot, et la
grande fille, qui le dépassait de la moitié de la tête, avait l'air de
le conduire.
Au même instant, Schoultz amenait une petite femme rondelette, du plus
beau roux qu'il soit possible de voir, mais gaie, souriante, et qui lui
sauta brusquement au coude, comme pour l'empêcher de s'échapper.
Ils prirent donc leurs distances, pour se promener autour de la salle,
comme cela se fait d'habitude. À peine avaient-ils achevé le premier
tour, que Iôsef s'écria:
«Kobus, y es-tu?»
Pour toute réponse, Fritz prit Sûzel à la taille du bras gauche, et lui
tenant la main en l'air, à l'ancienne mode galante du XVIIIe siècle, il
l'enleva comme une plume. Iôsef commença sa valse par trois coups
d'archet. On comprit aussitôt que ce serait quelque chose d'étrange; la
valse des esprits de l'air, le soir, quand on ne voit plus au loin sur
la plaine qu'une ligne d'or, que les feuilles se taisent, que les
insectes descendent, et que le chantre de la nuit prélude par trois
notes: la première grave, la seconde tendre, et la troisième si pleine
d'enthousiasme qu'au loin le silence s'établit pour entendre.
Ainsi débuta Iôsef, ayant bien des fois, dans sa vie errante, pris des
leçons du chantre de la nuit, le coude dans la mousse, l'oreille dans la
main, et les yeux fermés, perdu dans les ravissements célestes. Et
s'animant ensuite, comme le grand maître aux ailes frémissantes, qui
laisse tomber chaque soir, autour du nid où repose sa bien-aimée, plus
de notes mélodieuses que la rosée ne laisse tomber de perles sur l'herbe
des vallons, sa valse commença rapide, folle, étincelante: les esprits
de l'air se mirent en route, entraînant Fritz et Sûzel, Hâan et la fille
du bourgmestre, Schoultz et sa danseuse dans des tourbillons sans fin.
Bockel soupirait la basse lointaine des torrents, et le grand Andrès
marquait la mesure de traits rapides et joyeux, comme des cris
d'hirondelles fendant l'air; car si l'inspiration vient du ciel et ne
connaît que sa fantaisie, l'ordre et la mesure doivent régner sur la
terre!
Et maintenant, représentez-vous les cercles amoureux de la valse qui
s'enlacent, les pieds qui voltigent, les robes qui flottent et
s'arrondissent en éventail; Fritz, qui tient la petite Sûzel dans ses
bras, qui lui lève la main avec grâce, qui la regarde enivré,
tourbillonnant tantôt comme le vent et tantôt se balançant en cadence,
souriant, rêvant, la contemplant encore, puis s'élançant avec une
nouvelle ardeur; tandis qu'à son tour, les reins cambrés, ses deux
longues tresses flottant comme des ailes, et sa charmante petite tête
rejetée en arrière, elle le regarde en extase, et que ses petits pieds
effleurent à peine le sol.
Le gros Hâan, les deux mains sur les épaules de sa grande danseuse, tout
en galopant, se balançant et frappant du talon, la contemplait de bas en
haut d'un air d'admiration profonde; elle, avec son grand nez,
tourbillonnait comme une girouette.
Schoultz, à demi courbé, ses grandes jambes pliées, tenait sa petite
rousse sous les bras, et tournait, tournait, tournait sans interruption
avec une régularité merveilleuse, comme une bobine dans son dévidoir; il
arrivait si juste à la mesure, que tout le monde en était ravi.
Mais c'est Fritz et la petite Sûzel qui faisaient l'admiration
universelle, à cause de leur grâce et de leur air bienheureux. Ils
n'étaient plus sur la terre, ils se berçaient dans le ciel; cette
musique qui chantait, qui riait, qui célébrait le bonheur,
l'enthousiasme, l'amour, semblait avoir été faite pour eux: toute la
salle les contemplait, et eux ne voyaient plus qu'eux-mêmes. On les
trouvait si beaux que parfois un murmure d'admiration courait dans la
Madame Hütte; on aurait dit que tout allait éclater; mais le bonheur
d'entendre la valse forçait les gens de se taire. Ce n'est qu'au moment
où Hâan, devenu comme fou d'enthousiasme en contemplant la grande fille
du bourgmestre, se dressa sur la pointe des pieds et la fit pirouetter
deux fois en criant d'une voix retentissante: «_You_!» et qu'il retomba
d'aplomb après ce tour de force; et qu'au même instant Schoultz levant
sa jambe droite, la fit passer, sans manquer la mesure, au-dessus de la
tête de sa petite rousse, et que d'une voix rauque, en tournant comme un
véritable possédé, il se mit à crier: _«You! you! you! you! you! you!»_
ce n'est qu'à ce moment que l'admiration éclata par des trépignements et
des cris qui firent trembler la baraque.
Jamais, jamais on n'avait vu danser si bien; l'enthousiasme dura plus de
cinq minutes; et quand il finit par s'apaiser, on entendit avec
satisfaction la valse des esprits de l'air reprendre le dessus, comme le
chant du rossignol après un coup de vent dans les bois.
Alors Schoultz et Hâan n'en pouvait plus; la sueur leur coulait le long
des joues; ils se promenaient, l'un la main sur l'épaule de sa danseuse,
l'autre portant en quelque sorte la sienne pendue au bras.
Sûzel et Fritz tournaient toujours: les cris, les trépignements de la
foule ne leur avaient rien fait; et quand Iôsef, lui-même épuisé, jeta
de son violon le dernier soupir d'amour, ils s'arrêtèrent juste en face
du père Christel et d'un autre vieil anabaptiste qui venaient d'entrer
dans la salle, et qui les regardaient comme émerveillés.
«Hé! c'est vous, père Christel, s'écria Fritz tout joyeux; vous le
voyez, Sûzel et moi nous dansons ensemble.
--C'est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur Kobus, répondit le
fermier en souriant, beaucoup d'honneur; mais la petite s'y connaît
donc? Je croyais qu'elle n'avait jamais fait un tour de valse.
--Père Christel, Sûzel est un papillon, une véritable petite fée; elle a
des ailes!»
Sûzel se tenait à son bras, les yeux baissés, les joues rouges; et le
père Christel, la regardant d'un air heureux, lui demanda:
«Mais, Sûzel, qui donc t'a montré la danse? Cela m'étonne!
--Mayel et moi, dit la petite, nous faisons quelquefois deux ou trois
tours dans la cuisine pour nous amuser.»
Alors les gens penchés autour d'eux se mirent à rire, et l'autre
anabaptiste s'écria:
«Christel, à quoi penses-tu donc?... Est-ce que les filles ont besoin
d'apprendre à valser?... est-ce que cela ne leur vient pas tout seul?
Ha! ha! ha!»
Fritz, sachant que Sûzel n'avait jamais dansé qu'avec lui, sentait comme
de bonnes odeurs lui monter au nez; il aurait voulu chanter, mais se
contenant:
«Tout cela, dit-il, n'est que le commencement de la fête. C'est
maintenant que nous allons nous en donner! Vous resterez avec nous, père
Christel; Hâan et Schoultz sont aussi là-bas, nous allons danser
jusqu'au soir, et nous souperons ensemble au _Mouton-d'Or_.
--Ça, dit Christel, sauf votre respect, monsieur Kobus, et malgré tout
le plaisir que j'aurais à rester, je ne puis le prendre sur moi; il faut
que je parte... et je venais justement chercher Sûzel.
--Chercher Sûzel?
--Oui, monsieur Kobus.
--Et pourquoi?
--Parce que l'ouvrage presse à la maison; nous sommes au temps des
récoltes... le vent peut tourner du jour au lendemain. C'est déjà
beaucoup d'avoir perdu deux jours dans cette saison; mais je ne m'en
fais pas de reproche, car il est dit: "Honore ton père et ta mère!" Et
de venir voir sa mère deux ou trois fois l'an, ce n'est pas trop.
Maintenant, il faut partir. Et puis, la semaine dernière, à Hunebourg,
vous m'avez tellement réjoui, que je ne suis rentré que vers dix heures.
Si je restais, ma femme croirait que je prends de mauvaises habitudes;
elle serait inquiète.»
Fritz était tout déconcerté. Ne sachant que répondre, il prit Christel
par le bras, et le conduisit dehors, ainsi que Sûzel; l'autre
anabaptiste les suivait.
«Père Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa souquenille,
vous n'avez pas tout à fait tort en ce qui vous concerne; mais à quoi
bon emmener Sûzel? Vous pourriez bien me la confier; l'occasion de
prendre un peu de plaisir n'arrive pas si souvent, que diable!
--Hé, mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir! s'écria le fermier
en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son propre père,
monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour nous. On ne peut pas
laisser les ouvriers seuls... ma femme fait la cuisine, moi, je conduis
la voiture.... Si le temps changeait, qui sait quand nous rentrerions les
foins? Et puis, nous avons une affaire de famille à terminer, une
affaire très sérieuse.»
En disant cela, il regardait l'autre anabaptiste, qui inclina gravement
la tête.
«Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous auriez
réellement tort; n'est-ce pas, Sûzel?»
Sûzel ne répondit pas; elle regardait à terre, et l'on voyait bien
qu'elle aurait voulu rester.
Fritz comprit qu'en insistant davantage, il pourrait donner l'éveil à
tout le monde; c'est pourquoi prenant son parti, tout à coup il s'écria
d'un ton assez joyeux:
«Eh bien donc, puisque c'est impossible, n'en parlons plus. Mais au
moins vous prendrez un verre de vin avec nous au _Mouton-d'Or_.
--Oh! quant à cela, monsieur Kobus, ce n'est pas de refus. Je m'en vais
de suite avec Sûzel embrasser la grand-mère, et, dans un quart d'heure,
notre voiture s'arrêtera devant l'auberge.
--Bon, allez!» Fritz serra doucement la main de Sûzel, qui paraissait
bien triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la
Madame Hütte. Hâan et Schoultz, après avoir reconduit leurs danseuses,
étaient montés sur l'estrade; il les rejoignit: «Tu vas charger Andrès
de diriger ton orchestre, dit-il à Iôsef, et tu viendras prendre
quelques verres de bon vin avec nous.» Le bohémien ne demandait pas
mieux. Andrès s'étant mis au pupitre, ils sortirent tous quatre, bras
dessus bras dessous. À l'auberge du _Mouton-d'Or_, Fritz fit servir un
dessert dans la grande salle alors déserte, et le père Loerich descendit
à la cave chercher trois bouteilles de champagne, qu'on mit à rafraîchir
dans une cuvette d'eau de source. Cela fait, on s'installa près des
fenêtres, et presque aussitôt le char à bancs de l'anabaptiste parut au
bout de la rue. Christel était assis devant, et Sûzel derrière sur une
botte de paille, au milieu des _kougelhof_ et des tartes de toute sorte,
qu'on rapporte toujours de la fête. Fritz, voyant Sûzel, se dépêcha de
casser le fil de fer d'une bouteille, et au moment où la voiture
s'arrêtait, il se dressa devant la fenêtre, et laissa partir le bouchon
comme un pétard, en s'écriant:
«À la plus gentille danseuse du _treieleins_!»
On peut se figurer si la petite Sûzel fut heureuse; c'était comme un
coup de pistolet qu'on lâche à la noce. Christel riait de bon coeur et
pensait: «Ce bon monsieur Kobus est un peu gris, il ne faut pas s'en
étonner un jour de fête!»
Et entrant dans la chambre, il leva son feutre en disant:
«Ça, ce doit être du champagne, dont j'ai souvent entendu parler, de ce
vin de France qui tourne la tête à ces hommes batailleurs, et les porte
à faire la guerre contre tout le monde! Est-ce que je me trompe?
--Non, père Christel, non; asseyez-vous, répondit Fritz. Tiens, Sûzel,
voici ta chaise à côté de moi. Prends un de ces verres.
--À la santé de ma danseuse!» Tous les amis frappèrent sur la table en
criant: _«Das soll gülden_[20]!» Et, levant le coude, ils claquèrent de
la langue, comme une bande de grives à la cueillette des myrtilles.
Sûzel, elle, trempait ses lèvres roses dans la mousse, ses deux grands
yeux levés sur Kobus, et disait tout bas: «Oh! que c'est bon! ce n'est
pas du vin, c'est bien meilleur!» Elle était rouge comme une framboise,
et Fritz, heureux comme un roi, se redressait sur sa chaise. «Hum! hum!
faisait-il en se rengorgeant; oui, oui, ce n'est pas mauvais.» Il aurait
donné tous les vins de France et d'Allemagne pour danser encore une fois
le _treieleins_.
[Note 20: Ceci doit compter.]
Comme les idées d'un homme changent en trois mois!
Christel, assis en face de la fenêtre, son grand chapeau sur la nuque,
la face rayonnante, le coude sur la table et le fouet entre les genoux,
regardait le magnifique soleil au-dehors; et, tout en songeant à ses
récoltes, il disait:
«Oui... oui... c'est un bon vin!»
Il ne faisait pas attention à Kobus et à Sûzel, qui se souriaient l'un
l'autre comme deux enfants, sans rien dire, heureux de se voir. Mais
Iôsef les contemplait d'un air rêveur.
Schoultz remplit de nouveau les verres en s'écriant:
«On a beau dire, ces Français ont de bonnes choses chez eux! Quel
dommage que leur Champagne, leur Bourgogne et leur Bordelais ne soient
pas sur la rive droite du Rhin!
--Schoultz, dit Hâan gravement, tu ne sais pas ce que tu demandes; songe
que si ces pays étaient chez nous, ils viendraient les prendre. Ce
serait bien une autre extermination que pour leur Liberté et leur
Égalité: ce serait la fin du monde! car le vin est quelque chose de
solide, et ces Français, qui parlent sans cesse de grands principes,
d'idées sublimes, de sentiments nobles, tiennent au solide. Pendant que
les Anglais veulent toujours protéger le genre humain, et qu'ils ont
l'air de ne pas s'inquiéter de leur sucre, de leur poivre, de leur
coton, les Français, eux, ont toujours rectifié une ligne; tantôt elle
penche trop à droite, tantôt trop à gauche: ils appellent cela leurs
limites naturelles.
«Quant aux gras pâturages, aux vignobles, aux prés, aux forêts qui se
trouvent entre ces lignes, c'est le moindre de leurs soucis: ils
tiennent seulement à leurs idées de justice et de géométrie. Dieu nous
préserve d'avoir un morceau de Champagne en Saxe ou dans le
Mecklembourg, leurs limites naturelles passeraient bientôt de ce
côté-là! Achetons-leur plutôt quelques bouteilles de bon vin, et
conservons notre équilibre, la vieille Allemagne aime la tranquillité,
elle a donc inventé l'équilibre. Au nom du Ciel, Schoultz, ne faisons
pas de voeux téméraires!»
Ainsi s'exprima Hâan avec éloquence, et Schoultz, vidant son verre
brusquement, lui répondit:
«Tu parles comme un être pacifique, et moi comme un guerrier: chacun
selon son goût et sa profession.»
Il fronça le sourcil en décoiffant une seconde bouteille de vin.
Christel, Iôsef, Fritz et Sûzel ne faisaient nulle attention à ces
discours.
«Quel temps magnifique! s'écriait Christel comme se parlant à lui-même;
voici bientôt un mois que nous n'avons pas eu de pluie, et chaque soir
de la rosée en abondance; c'est une véritable bénédiction du Ciel.»
Iôsef remplissait les verres.
«Depuis l'an 22, reprit le vieux fermier, je ne me rappelle pas avoir vu
d'aussi beau temps pour la rentrée des foins. Et cette année-là le vin
fut aussi très bon, c'était un vin tendre; il y eut pleine récolte et
pleines vendanges.
--Tu t'es bien amusée, Sûzel? demandait Fritz.
--Oh! oui, monsieur Kobus, faisait la petite, je ne me suis jamais tant
amusée qu'aujourd'hui.... Je m'en souviendrai longtemps!»
Elle regardait Fritz, dont les yeux étaient troubles. «Allons, encore un
verre», disait-il. Et en versant il lui touchait la main, ce qui la
faisait frissonner des pieds à la tête. «Aimes-tu le _treieleins_,
Sûzel?
--C'est la plus belle danse, monsieur Kobus, comment ne l'aimerais-je
pas! Et puis, avec une si belle musique!... Ah! que cette musique était
belle!
--Tu l'entends, Iôsef, murmurait Fritz.
--Oui, oui, répondait le bohémien tout bas, je l'entends, Kobus, ça me
fait plaisir... je suis content!»
Il regardait Fritz jusqu'au fond de l'âme, et Kobus se trouvait
tellement heureux qu'il ne savait que dire.
Cependant les trois bouteilles étaient vides; Fritz, se tournant vers
l'aubergiste, lui dit: «Père Loerich, encore deux autres!»
Mais alors Christel se réveillant, s'écria:
«Monsieur Kobus, monsieur Kobus, à quoi pensez-vous donc? Je serais
capable de verser!... non... non... voici cinq heures et demie, il est
temps de se mettre en route.
--Puisque vous le voulez, père Christel, ce sera pour une autre fois. Ce
vin-là ne vous plaît donc pas?
--Au contraire, monsieur Kobus, il me plaît beaucoup, mais sa douceur
est pleine de force. Je pourrais me tromper de chemin, hé! hé! hé!
--Allons, Sûzel, nous partons!» Sûzel se leva tout émue, et Fritz la
retenant par le bras, lui fourra le dessert dans les poches de son
tablier: les macarons, les amandes, enfin tout.
«Oh! monsieur Kobus, faisait-elle de sa petite voix douce, c'est assez.
--Croque-moi cela, lui disait-il; tu as de belles dents, Sûzel, c'est
pour croquer de ces bonnes choses que le Seigneur les a faites. Et nous
boirons encore de ce bon petit vin blanc, puisqu'il te plaît.
--Oh! mon Dieu... où voulez-vous donc que j'en boive? un vin si cher!
faisait-elle.
--C'est bon... c'est bon... je sais ce que je dis, murmurait-il;
tu verras que nous en boirons!»
Et le père Christel, un peu gris, les regardait, se disant en lui-même:
«Ce bon monsieur Kobus, quel brave homme! Ah! le Seigneur a bien raison
de répandre ses bénédictions sur des gens pareils: c'est comme la rosée
du ciel, chacun en a sa part.»
Enfin tout le monde sortit, Fritz en tête, le bras de Sûzel sous le
sien, disant:
«Il faut bien que je reconduise ma danseuse.»
En bas, près de la voiture, il prit Sûzel sous les bras en s'écriant:
«Hop! Sûzel!» Et la plaça comme une plume sur la paille, qu'il se mit à
relever autour d'elle.
«Enfonce bien tes petits pieds, disait-il, les soirées sont fraîches.»
Puis, sans attendre de réponse, il alla droit à Christel et lui serra la
main vigoureusement: «Bon voyage, père Christel, dit-il, bon voyage!
--Amusez-vous bien, messieurs», répondit le vieux fermier en s'asseyant
près du timon.
Sûzel était devenue toute pâle; Fritz lui prit la main, et, le doigt
levé:
«Nous boirons encore du bon petit vin blanc!» dit-il, ce qui la fit
sourire.
Christel allongea son coup de fouet et les chevaux partirent au galop.
Hâan et Schoultz étaient rentrés dans l'auberge. Fritz et Iôsef, debout
sur le seuil, regardaient la voiture; Fritz surtout ne la quittait pas
des yeux; elle allait disparaître au détour de la grande rue, quand
Sûzel tourna vivement la tête.
Alors Kobus entourant Iôsef de ses deux bras, se mit à l'embrasser les
larmes aux yeux.
«Oui... oui, faisait le bohémien d'une voix douce et profonde, c'est bon
d'embrasser un vieil ami! Mais celle qu'on aime et qui vous aime... ah!
Fritz... c'est encore autre chose!»
Kobus comprit que Iôsef avait tout deviné! Il aurait voulu répandre des
larmes; mais, tout à coup, il se mit à sauter en criant:
«Allons, mon vieux, allons, il faut rire... il faut s'amuser.... En route
pour la Madame Hütte! Ah! le beau soleil!»
Zimmer, le postillon, se tenait debout sous la porte cochère, la figure
pourpre; Kobus, lui remit deux florins:
«Allez boire un bon coup, Zimmer, lui dit-il, faites-vous du bon sang!
Nous partirons après souper, vers neuf heures.
--C'est bon, monsieur Kobus, la voiture sera prête. Nous irons comme un
éclair.»
Puis, les regardant s'éloigner bras dessus bras dessous, le vieux
postillon sourit d'un air de bonne humeur et entra dans le cabaret de
_l'Ours-Noir_, en face.