XVI

Le lendemain, dès huit heures et demie, le grand Schoultz, tout

fringant, vêtu de nankin des pieds à la tête, la petite canne de baleine

à la main, et la casquette de chasse en cuir bouilli carrément plantée

sur sa longue figure brune un peu vineuse, montait l'escalier de Kobus

quatre à quatre. Hâan, en petite redingote verte, gilet de velours noir

à fleurs jaunes tout chargé de breloques, et coiffé d'un magnifique

castor blanc à longs poils, le suivait lentement, sa main grassouillette

sur la rampe, et faisant craquer ses escarpins à chaque pas. Ils

semblaient joyeux, et s'attendaient sans doute à trouver leur ami Kobus

en capote grise et pantalon couleur de rouille, comme d'habitude.

«Eh bien, Katel, s'écria Schoultz, regardant dans la cuisine

entrouverte. Eh bien! est-il prêt?

--Entrez, messieurs, entrez», dit la vieille servante en souriant.

Ils traversèrent l'allée et restèrent stupéfaits sur le seuil de la

grande salle; Fritz était là, devant la glace, vêtu comme un mirliflore:

il avait la taille cambrée dans son habit bleu de ciel, la jambe tendue

et comme dessinée en parafe dans son pantalon noisette, le menton rose,

frais, luisant, l'oreille rouge, les cheveux arrondis sur la nuque, et

les gants beurre frais boutonnés avec soin sous des manchettes à trois

rangs de dentelles. Enfin c'était un véritable Cupidon qui lance des

flèches.

«Oh! oh! oh! s'écria Hâan, oh! oh! oh! Kobus.... Kobus!...»

Et sa voix se renflait, de plus en plus ébahie.

Schoultz, lui, ne disait rien; il restait le cou tendu, les mains

appuyées sur sa petite canne; finalement, il dit aussi:

«Ça, c'est une trahison, Fritz, tu veux nous faire passer pour tes

domestiques.... Cela ne peut pas aller... je m'y oppose.»

Alors Kobus, se retournant, les yeux troubles d'attendrissement, car il

pensait à la petite Sûzel, demanda:

«Vous trouvez donc que cela me va bien?

--C'est-à-dire, s'écria Hâan, que tu nous écrases, que tu nous anéantis!

Je voudrais bien savoir pourquoi tu nous as tendu ce guet-apens.

--Hé! fit Kobus en riant, c'est à cause des Prussiens.

--Comment! à cause des Prussiens?

--Sans doute; ne savez-vous pas que des centaines de Prussiens vont à la

fête de Bischem; des gens glorieux, mis à la dernière mode, et qui nous

regardent de haut en bas, nous autres Bavarois.

--Ma foi non, je n'en savais rien, dit Hâan.

--Et moi, s'écria Schoultz, si je l'avais su, j'aurais mis mon habit de

landwehr, cela m'aurait mieux posé qu'une camisole de nankin; on aurait

vu notre esprit national... un représentant de l'armée.

--Bah! tu n'es pas mal comme cela», dit Fritz. Ils se regardaient tous

les trois dans la glace, et se trouvaient fort bien, chacun à part soi;

de sorte que Hâan s'écria:

«Toute réflexion faite, Kobus a raison; s'il nous avait prévenus, nous

serions mieux; mais cela ne nous empêchera pas de faire assez bonne

figure.»

Schoultz ajouta:

«Moi, voyez-vous, je suis en négligé; je vais à Bischem sans prétention,

pour voir, pour m'amuser....

--Et nous donc? dit Hâan.

--Oui, mais je suis plus dans la circonstance; un habit de nankin est

toujours plus simple, plus naturel à la fête que des jabots et des

dentelles.»

Se retournant alors, ils virent sur la table une bouteille de

_forstheimer_, trois verres et une assiette de biscuits.

Fritz jetait un dernier regard sur sa cravate, dont le flot avait été

fait avec art par Katel, et trouvait que tout était bien.

«Buvons! dit-il, la voiture ne peut tarder à venir.»

Ils s'assirent, et Schoultz, en buvant un verre de vin, dit

judicieusement:

«Tout serait très bien; mais d'arriver là-bas, habillé comme vous êtes,

sur un vieux char à bancs et des bottes de paille, vous reconnaîtrez que

ce n'est pas très distingué; cela jure, c'est même un peu vulgaire.

--Eh! s'écria le gros percepteur, si l'on voulait tout au mieux, on

irait en blouse sur un âne. On sait bien que des gentilshommes

campagnards n'ont pas toujours leur équipage sous la main. Ils se

rendent à la fête en passant; est-ce qu'on se gêne pour aller rire?»

Ils causaient ainsi depuis vingt minutes, et Fritz, voyant l'heure

approcher à la pendule, prêtait de temps en temps l'oreille. Tout à coup

il dit:

«Voici la voiture!»

Les deux autres écoutèrent, et n'entendirent, au bout de quelques

secondes, qu'un roulement lointain, accompagné de grands coups de fouet.

«Ce n'est pas cela, dit Hâan; c'est une voiture de poste qui roule sur

la grande route.»

Mais le roulement se rapprochait, et Kobus souriait. Enfin la voiture

déboucha dans la rue, et les coups de fouet retentirent comme des

pétards sur la place des Acacias, avec le piétinement des chevaux et le

frémissement du pavé.

Alors tous trois se levèrent, et, se penchant à la fenêtre, ils virent

la berline que Fritz avait louée, s'approchant au trot, et le vieux

postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre tressée autour des

oreilles, son gilet blanc, sa veste brodée d'argent, sa culotte de daim

et ses grosses bottes remontant au-dessus des genoux, qui regardait en

l'air en claquant du fouet à tour de bras.

«En route!» s'écria Kobus.

Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se regardaient

ébahis; ils ne pouvaient croire que la berline fût pour eux, et

seulement lorsqu'elle s'arrêta devant la porte, Hâan partit d'un immense

éclat de rire, et se mit à crier.

«À la bonne heure, à la bonne heure! Kobus fait les choses en grand, ha!

ha! ha! la bonne farce!»

Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait; et Zimmer,

les voyant approcher dans le vestibule, se tourna sur son cheval,

disant:

«À la minute, monsieur Kobus, vous voyez, à la minute.

--Oui, c'est bon, Zimmer, répondit Fritz en ouvrant la berline. Allons,

montez, vous autres. Est-ce que l'on ne peut pas rabattre le manteau!

--Pardon, monsieur Kobus, vous n'avez qu'à tourner le bouton, cela

descend tout seul.»

Ils montèrent donc, heureux comme des princes. Fritz s'assit et rabattit

la capote. Il était à droite, Hâan à gauche, Schoultz au milieu.

Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long des

fenêtres, car les voitures de poste ne passent pas d'habitude par la rue

des Acacias, elles suivent la grande route; c'était quelque chose de

nouveau d'en voir une sur la place.

Je vous laisse à penser la satisfaction de Schoultz et de Hâan.

«Ah! s'écria Schoultz en se tâtant les poches, ma pipe est restée sur la

table.

--Nous avons des cigares», dit Fritz en leur passant des cigares qu'ils

allumèrent aussitôt, et qu'ils se mirent à fumer, renversés sur leur

siège, les jambes croisées, le nez en l'air et le bras arrondi derrière

la tête.

Katel paraissait aussi contente qu'eux.

«Y sommes-nous, monsieur Kobus? demanda Zimmer.

--Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu'à la porte de

Hildebrandt.»

Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les rênes, et les chevaux

repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon embouchait son

cornet et faisait retentir l'air de ses fanfares.

Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu'au détour de la rue.

C'est ainsi qu'ils traversèrent Hunebourg d'un bout à l'autre; le pavé

résonnait au loin, les fenêtres se remplissaient de figures ébahies, et

eux, nonchalamment renversés comme de grands seigneurs, ils fumaient

sans tourner la tête, et semblaient n'avoir fait autre chose toute leur

vie que rouler en chaise de poste.

Enfin, au frémissement du pavé succéda le bruit moins fort de la route;

ils passèrent sous la porte de Hildebrandt, et Zimmer, remettant son cor

en sautoir, reprit son fouet. Deux minutes après, ils filaient comme le

vent sur la route de Bischem: les chevaux bondissaient, la queue

flottante, le clic-clac du fouet s'entendait au loin sur la campagne;

les peupliers, les champs, les prés, les buissons, tout courait le long

de la route.

Fritz, la face épanouie et les yeux au ciel, rêvait à Sûzel. Il la

voyait d'avance, et, rien qu'à cette pensée, ses yeux se remplissaient

de larmes.

«Va-t-elle être étonnée de me voir! pensait-il. Se doute-t-elle de

quelque chose? Non, mais bientôt elle saura tout.... Il faut que tout se

sache!»

Le gros Hâan fumait gravement, et Schoultz avait posé sa casquette

derrière lui, dans les plis du manteau, pour écarter ses longs cheveux

grisonnants, où passait la brise.

«Moi, disait Hâan, voilà comment je comprends les voyages! Ne me parlez

pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers à salade qui vous

éreintent, j'en ai par-dessus le dos; mais aller ainsi, c'est autre

chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus, il ne me faudrait pas quinze

jours pour m'habituer à ce genre de voitures.

--Ha! ha! ha! criait Schoultz, je le crois bien, tu n'es pas difficile.»

Fritz rêvait.

«Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il à Zimmer.

--Pour deux heures, monsieur.» Alors il pensait: «Pourvu qu'elle soit

là-bas, pourvu que le vieux Christel ne se soit pas ravisé?»

Cette crainte l'assombrissait; mais, un instant après, la confiance lui

revenait, un flot de sang lui colorait les joues.

«Elle est là, pensait-il, j'en suis sûr. C'est impossible autrement.»

Et tandis que Hâan et Schoultz se laissaient bercer, qu'ils

s'étendaient, riant en eux-mêmes, et laissant filer la fumée tout

doucement de leurs lèvres, pour mieux la savourer, lui se dressait à

chaque seconde, regardant en tous sens, et trouvant que les chevaux

n'allaient pas assez vite.

Deux ou trois villages passèrent en une heure, puis deux autres encore,

et enfin la berline descendit au vallon d'Altenbruck. Kobus se rappela

tout de suite que Bischem était sur l'autre versant de la côte. Le temps

de monter au pas lui parut bien long; mais enfin ils s'avancèrent sur le

plateau, et Zimmer, claquant du fouet, s'écria:

«Voici Bischem!»

En effet, ils découvrirent presque au même instant l'antique bourgade

autour de la vallée en face; sa grande rue tortueuse, ses façades

décrépites sillonnées de poutrelles sculptées, ses galeries de planches,

ses escaliers extérieurs, ses portes cochères, où sont clouées des

chouettes déplumées, ses toits de tuile, d'ardoise et de bardeaux,

rappelant les guerres des margraves, des landgraves, des Armléders, des

Suédois, des républicains; tout cela bâti, brûlé, rebâti vingt fois de

siècle en siècle: une maison à droite du temps de Hoche, une autre à

gauche du temps de Mélas, une autre plus loin du temps de Barberousse.

Et les grands tricornes, les bavolets à deux pièces, les gilets rouges,

les corsets à bretelles, allant, venant, se retournant et regardant; les

chiens accourant, les oies et les poules se dispersant avec des cris qui

n'en finissaient plus: voilà ce qu'ils virent, tandis que la berline

descendait au triple galop la grande rue, et que Zimmer, le coude en

équerre, sonnait une fanfare à réveiller les morts.

Hâan et Schoultz observaient ces choses et jouissaient de l'admiration

universelle. Ils virent au détour d'une rue, sur la place des

Deux-Boucs, l'antique fontaine, la Madame-Hütte en planches de sapin,

les baraques des marchands, et la foule tourbillonnante: cela passa

comme l'éclair. Plus loin, ils aperçurent la vieille église Saint-Ulrich

et ses deux hautes tours carrées, surmontées de la calotte d'ardoises,

avec leurs grandes baies en plein centre du temps de Charlemagne. Les

cloches sonnaient à pleine volée, c'était la fin de l'office; la foule

descendait les marches du péristyle, regardant ébahie: tout cela

disparut aussi d'un bond.

L'ami Fritz · 第 18 / 21 题