IX

Les mardis et les vendredis matin, jours de marché, Kobus avait

l'habitude de fumer des pipes à sa fenêtre, en regardant les ménagères

de Hunebourg aller et venir, d'un air affairé, entre les longues rangées

de paniers, de hottes, de cages d'osier, de baraques, de poteries et de

charrettes alignées sur la place des Acacias. C'étaient, en quelque

sorte, ses jours de grand spectacle; toutes ces rumeurs, ces mille

attitudes d'acheteurs et de vendeurs débattant leur prix, criant, se

disputant, le réjouissaient plus qu'on ne saurait le dire.

Apercevait-il de loin quelque belle pièce, aussitôt il appelait Katel et

lui disait:

«Vois-tu, là-bas, ce chapelet de grives ou de mésanges? vois-tu ce grand

lièvre roux, au troisième banc de la dernière rangée? Va voir.»

Katel sortait; il suivait avec intérêt la marche de la discussion; et la

vieille servante revenait-elle avec les mésanges, les grives ou le

lièvre, il se disait: «Nous les avons!»

Or, un matin, il se trouvait là, tout rêveur contre son habitude,

bâillant dans ses mains et regardant avec indifférence. Rien n'excitait

son envie; le mouvement, les allées et les venues de tout ce monde lui

paraissaient quelque chose de monotone. Parfois il se dressait, et

regardant la côte de Genêts tout au loin, il se disait: «Quel beau coup

de soleil là-bas, sur le Meisenthâl.»

Mille idées lui passaient par la tête: il entendait mugir le bétail, il

voyait la petite Sûzel, en manches de chemise, le petit cuveau de sapin

à la main, se glisser sous le hangar et entrer dans l'étable, Mopsel sur

ses talons, et le vieil anabaptiste monter gravement la côte. Ces

souvenirs l'attendrissaient.

«Le mur du réservoir doit être sec maintenant, pensait-il; bientôt, il

faudra poser le grillage.»

En ce moment, et comme il se perdait au milieu de ces réflexions, Katel

entra:

«Monsieur, dit-elle, voici quelque chose que j'ai trouvé dans votre

capote d'hiver.»

C'était un papier; il le prit et l'ouvrit.

«Tiens! tiens! fit-il avec une sorte d'émotion, la recette des beignets!

Comment ai-je pu oublier cela depuis trois semaines? Décidément je n'ai

plus la tête à moi!»

Et regardant la vieille servante:

«C'est une recette pour faire des beignets, mais des beignets délicieux!

s'écria-t-il comme attendri. Devine un peu, Katel, qui m'a donné cette

recette?

--La grande Frentzel du _Boeuf-Rouge_.

--Frentzel, allons donc! Est-ce qu'elle est capable d'inventer quelque

chose, et surtout des beignets pareils? Non... c'est la petite Sûzel, la

fille de l'anabaptiste.

--Oh! dit Katel, cela ne m'étonne pas, cette petite est remplie de

bonnes idées.

--Oui, elle est au-dessus de son âge. Tu vas me faire de ces beignets,

Katel. Tu suivras la recette exactement, entends-tu, sans cela tout

serait manqué.

--Soyez tranquille, monsieur, soyez tranquille, je vais vous soigner

cela.»

Katel sortit, et Fritz, bourrant une pipe avec soin, se remit à la

fenêtre. Alors, tout avait changé sous ses yeux; les figures, les mines,

les discours, les cris des uns et des autres: c'était comme un coup de

soleil sur la place.

Et rêvant encore à la ferme, il se prit à songer que le séjour des

villes n'est vraiment agréable qu'en hiver; qu'il fait bon aussi changer

de nourriture quelquefois, car la même cuisine, à la longue, devient

insipide. Il se rappela que les bons oeufs frais et le fromage blanc,

chez l'anabaptiste, lui faisaient plus de plaisir au déjeuner, que tous

les petits plats de Katel.

«Si je n'avais pas besoin, en quelque sorte, de faire ma partie de

_youker_, de prendre mes chopes, de voir David, Frédéric Schoultz et le

gros Hâan, se dit-il, j'aimerais bien passer six semaines ou deux mois

de l'année à Meisenthâl. Mais il ne faut pas y songer, mes plaisirs et

mes affaires sont ici: c'est fâcheux qu'on ne puisse pas avoir toutes

les satisfactions ensemble.»

Ces pensées s'enchaînaient dans son esprit. Enfin, onze heures ayant

sonné, la vieille servante vint dresser la table. «Eh bien! Katel, lui

dit-il en se retournant, et mes beignets?

--Vous avez raison, monsieur, ils sont tout ce qu'on peut appeler de

plus délicat.

--Tu les as réussis?

--J'ai suivi la recette; cela ne pouvait pas manquer.

--Puisqu'ils sont réussis, dit Kobus, tout doit aller ensemble, je

descends à la cave chercher une bouteille de _forstheimer_.»

Il sortait son trousseau à la main, quand une idée le fit revenir; il

demanda:

«Et la recette?

--Je l'ai dans ma poche, monsieur.

--Eh bien, il ne faut pas la perdre; donne que je la mette dans le

secrétaire; nous serons contents de la retrouver.» Et, déployant le

papier, il se mit à le relire.

«C'est qu'elle écrit joliment bien, fit-il; une écriture ronde, comme

moulée! Elle est extraordinaire, cette petite Sûzel, sais-tu?

--Oui, monsieur, elle est pleine d'esprit. Si vous l'entendiez à la

cuisine, quand elle vient, elle a toujours quelque chose pour vous faire

rire.

--Tiens! tiens! moi qui la croyais un peu triste.

--Triste! ah bien oui!

--Et qu'est-ce qu'elle dit donc? demanda Kobus, dont la large figure

s'épatait d'aise, en pensant que la petite était gaie.

--Qu'est-ce que je sais? Rien que d'avoir passé sur la place, elle a

tout vu, et elle vous raconte la mine de chacun mais d'un air si

drôle....

--Je parie qu'elle s'est aussi moquée de moi, s'écria Fritz.

--Oh! pour cela, jamais, monsieur; du grand Frédéric Schoultz, je ne dis

pas, mais de vous....

--Ha! ha! ha! interrompit Kobus, elle s'est moquée de Schoultz! Elle le

trouve un peu bête, n'est-ce pas?

--Oh! non, pas justement; je ne peux pas me rappeler... vous

comprenez....

--C'est bon, Katel, c'est bon», dit-il en s'en allant tout joyeux.

Et jusqu'au bas de l'escalier, la vieille servante l'entendit rire tout

haut en répétant: «Cette petite Sûzel me fait du bon sang.»

Quand il revint, la table était mise et le potage servi. Il déboucha sa

bouteille, se mit la serviette au menton d'un air de satisfaction

profonde, se retroussa les manches et dîna de bon appétit.

Katel vint servir les beignets avant le dessert. Alors, remplissant son

verre, il dit: «Nous allons voir cela.» La vieille servante restait près

de la table, pour entendre son jugement. Il prit donc un beignet, et le

goûta d'abord sans rien dire; puis un autre, puis un troisième; enfin,

se retournant, il prononça ces paroles avec poids et mesure:

«Les beignets sont excellents, Katel, excellents! Il est facile de

reconnaître que tu as suivi la recette aussi bien que possible. Et

cependant, écoute bien ceci--ce n'est pas un reproche que je veux te

faire,--mais ceux de la ferme étaient meilleurs; ils avaient quelque

chose de plus fin, de plus délicat, une espèce de parfum

particulier,--fit-il en levant le doigt,--je ne peux pas t'expliquer

cela; c'était moins fort, si tu veux, mais beaucoup plus agréable.

--J'ai peut-être mis trop de cannelle?

--Non, non, c'est bien, c'est très bien; mais cette petite Sûzel,

vois-tu, a l'inspiration des beignets, comme toi l'inspiration de la

dinde farcie aux châtaignes.

--C'est bien possible, monsieur.

--C'est positif. J'aurais tort de ne pas trouver ces beignets délicieux;

mais au-dessus des meilleures choses, il y a ce que le professeur Speck

appelle "l'idéal"; cela veut dire quelque chose de poétique, de....

--Oui, monsieur, je comprends, fit Katel: par exemple, comme les

saucisses de la mère Hâfen, que personne ne pouvait réussir aussi bien

qu'elle, à cause des trois clous de girofles qui manquaient.

--Non, ce n'est pas mon idée; rien n'y manque, et malgré tout....» Il

allait en dire plus, lorsque la porte s'ouvrit et que le vieux rabbin

entra: «Hé! c'est toi, David, s'écria-t-il; arrive donc, et tâche

d'expliquer à Katel ce qu'il faut entendre par "l'idéal".»

David, à ces mots, fronça le sourcil. «Tu veux te moquer de moi? fit-il.

--Non, c'est très sérieux; dis à Katel pourquoi vous regrettiez tous les

carottes et les oignons d'Égypte....

--Écoute, Kobus, s'écria le vieux rebbe, j'arrive, et voilà que tu

commences tout de suite par m'attaquer sur les choses saintes; ce n'est

pas beau.

--Tu prends tout de travers, _posché-isroel_. Assieds-toi, et, puisque

tu ne veux pas que je parle des oignons d'Égypte, qu'il n'en soit plus

question. Mais si tu n'étais pas juif....

--Allons, je vois bien que tu veux me chasser.

--Mais non, je dis seulement que si tu n'étais pas juif, tu pourrais

manger de ces beignets, et que tu serais forcé de reconnaître qu'ils

valent mille fois mieux que la manne, qui tombait du ciel pour vous

purger de la lèpre, et des autres maladies que vous aviez attrapées chez

les infidèles.

--Ah! maintenant, je m'en vais; c'est aussi trop fort!» Katel sortit, et

Kobus, retenant le vieux rebbe par la manche, ajouta:

«Voyons donc, que diable! assieds-toi. J'éprouve un véritable chagrin.

--Quel chagrin?

--De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et goûter

ces beignets: quelque chose d'extraordinaire!» David s'assit en riant à

son tour.

«Tu les a inventés, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des

inventions pareilles.

--Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier d'avoir

inventé ces beignets, mais rendons à César ce qui est à César: l'honneur

en revient à la petite Sûzel... tu sais, la fille de l'anabaptiste?

--Ah! dit le vieux rebbe, en attachant sur Kobus son oeil gris; tiens!

tiens! et tu les trouves si bons?

--Délicieux, David!

--Hé! hé! hé! oui... cette petite est capable de tout... même de

satisfaire un gourmand de ton espèce.»

Puis, changeant de ton:

«Cette petite Sûzel m'a plu d'abord, dit-il; elle est intelligente. Dans

trois ou quatre ans; elle connaîtra la cuisine comme ta vieille Katel;

elle conduira son mari par le bout du nez; et, si c'est un homme

d'esprit, lui-même reconnaîtra que c'était le plus grand bonheur qui pût

lui arriver.

--Ah! ha! ha! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit Kobus,

tu ne dis rien de trop. C'est étonnant que le père Christel et la mère

Orchel, qui n'ont pas quatre idées dans la tête, aient mis ce joli petit

être au monde. Sais-tu qu'elle conduit déjà tout à la ferme?

--Qu'est-ce que je disais? s'écria David, j'en étais sûr! Vois-tu,

Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point glorieuse,

qu'elle ne cherche pas à rabaisser son mari pour s'élever elle-même,

tout de suite elle se rend maîtresse; on est heureux, en quelque sorte,

de lui obéir.»

En ce moment, je ne sais quelle idée passa par la tête de Fritz; il

observa le vieux rebbe du coin de l'oeil et dit: «Elle fait très bien

les beignets, mais quant au reste....

--Et moi, s'écria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave fermier

qui l'épousera, et que ce fermier-là deviendra riche et sera très

heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je

crois m'y connaître; je sais tout de suite ce qu'elles sont et ce

qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce qu'elles vaudront. Eh bien,

cette petite Sûzel m'a plu, et je suis content d'apprendre qu'elle fasse

si bien les beignets.»

Fritz était devenu rêveur. Tout à coup il demanda: «Dis donc,

_posché-isroel_, pourquoi donc es-tu venu me voir à midi; ce n'est pas

ton heure.

--Ah! c'est juste; il faut que tu me prêtes deux cents florins.

--Deux cents florins? oh! oh! fit Kobus d'un air moitié sérieux et

moitié railleur, d'un seul coup, rebbe?

--D'un seul coup.

--Et pour toi?

--C'est pour moi si tu veux, car je m'engage seul de te rembourser la

somme, mais c'est pour rendre service à quelqu'un.

--À qui, David?

--Tu connais le père Hertzberg, le colporteur, eh bien, sa fille est

demandée en mariage par le fils Salomon; deux braves enfants, fit le

vieux rebbe en joignant les mains d'un air attendri; seulement, tu

comprends, il faut une petite dot, et Hertzberg est venu me trouver....

--Tu seras donc toujours le même? interrompit Fritz, non content de tes

propres dettes, il faut que tu te mettes sur le dos celles des autres?

--Mais Kobus! mais Kobus! s'écria David d'une voix perçante et

pathétique, le nez courbé et les yeux tournés en louchant vers le sol,

si tu voyais ces chers enfants! Comment leur refuser le bonheur de la

vie? Et d'ailleurs le père Hertzberg est solide, il me remboursera dans

un an ou deux, au plus tard.

--Tu le veux, dit Fritz en se levant, soit; mais écoute: tu payeras des

intérêts cette fois, cinq pour cent. Je veux bien te prêter sans

intérêt, mais aux autres....

--Eh! mon Dieu, qui te dit le contraire, fit David, pourvu que ces

pauvres enfants soient heureux! le père me rendra les cinq pour cent.»

Kobus ouvrit son secrétaire, compta deux cents florins sur la table,

pendant que le vieux rebbe regardait avec impatience; puis il sortit le

papier, l'écritoire, la plume, et dit:

«Allons, David vérifie le compte.

--C'est inutile, j'ai regardé et tu comptes bien.

--Non, non, compte!» Alors le vieux rebbe compta, fourrant les piles

dans la grande poche de sa culotte, avec une satisfaction visible.

«Maintenant, assieds-toi là, et fais mon billet à cinq pour cent. Et

souviens-toi si tu n'es pas content de mes plaisanteries, je puis te

mener loin avec ce morceau de papier.» David, souriant de bonheur, se

mit à écrire. Fritz regardait par-dessus son épaule, et, le voyant près

de marquer les cinq pour cent: «Halte! fit-il, vieux _posché-isroel_,

halte!

--Tu en veux six?

--Ni six, ni cinq. Est-ce que nous ne sommes pas de vieux amis? Mais tu

ne comprends rien à la plaisanterie; il faut toujours être grave avec

toi, comme un âne qu'on étrille.»

Le vieux rebbe alors se leva, lui serra la main et dit tout attendri:

«Merci, Kobus.» Puis il s'en alla.

«Brave homme! faisait Fritz en le voyant remonter la rue, le dos courbé

et la main sur sa poche; le voilà qui court chez l'autre, comme s'il

s'agissait de son propre bonheur; il voit les enfants heureux, et rit

tout bas, une larme dans l'oeil.»

Sur cette réflexion, il prit sa canne et sortit pour aller lire son

journal.

X

Deux ou trois jours après, un soir, au casino, on causait par hasard des

anciens temps. Le gros percepteur Hâan célébrait les moeurs d'autrefois;

les promenades en traîneau, l'hiver; le bon papa Christian, dans sa

houppelande doublée de renard et ses grosses bottes fourrées d'agneau,

le bonnet de loutre tiré sur les oreilles, et les gants jusqu'aux

coudes, conduisant toute sa famille à la cime du Rothalps, admirer les

bois couverts de givre; et les jeunes gens de la ville suivant à cheval

la promenade, et jetant à la dérobée un regard d'amour sur la jolie

couvée de jeunes filles, enveloppées de leurs pèlerines, le petit nez

rose enfoui dans le minon de cygne plus blanc que la neige.

«Ah! le bon temps, disait-il. Bientôt après, toute la ville apprenait

que le jeune conseiller Lobstein, ou M. le tabellion Müntz, était fiancé

avec la petite Lochten, la jolie Rosa, ou la grande Wilhelmine; et

c'était au milieu des neiges que l'amour avait pris naissance, sous

l'oeil même des parents. D'autres fois on se réunissait dans la

Madame-Hüte[12], en pleine foire tous les rangs se confondaient: la

noblesse, la bourgeoisie, le peuple. On ne s'inquiétait pas de savoir si

vous étiez comte ou baron, mais bon valseur. Allez donc trouver un

abandon pareil de nos jours! Depuis qu'on fait tant de nouveau noble,

ils ont toujours peur qu'on les confonde avec la populace.»

[Note 12: Salle de danse.]

Hâan vantait aussi les petits concerts, la bonne musique de chambre

élégante et naïve des vieux temps, à laquelle on a substitué le fracas

des grandes ouvertures, et la mélodie sombre des symphonies.

Rien qu'à l'entendre, il vous semblait voir le vieux conseiller

Baumgarten, en perruque poudrée à la frimas et grand habit carré, le

violoncelle appuyé contre la jambe et l'archet en équerre sur les

cordes, Mlle Séraphia Schmidt au clavecin, entre les deux candélabres,

les violons penchés tout autour, l'oeil sur le cahier, et plus loin, le

cercle des amis dans l'ombre.

Ces images touchaient tout le monde, et le grand Schoultz lui-même, se

balançant sur sa chaise, un de ses genoux pointus entre les mains et les

yeux au plafond, s'écriait:

«Oui, oui, ces temps sont loin de nous! C'est vrai, nous vieillissons....

Quels souvenirs tu nous rappelles, Hâan, quels souvenirs! Tout cela ne

nous fait pas jeunes.»

Kobus, en retournant chez lui par la rue des Capucins, avait la tête

pleine des idées de Hâan:

«Il a raison, se disait-il, nous avons vu ces choses qui nous paraissent

reculées d'un siècle.»

Et regardant les étoiles, qui tremblotaient dans le ciel immense, il

pensait:

«Tout cela reste en place, tout cela revient aux mêmes époques; il n'y a

que nous qui changions. Quelle terrible aventure de changer un peu tous

les jours, sans qu'on s'en aperçoive. De sorte qu'à la fin du compte, on

est tout gris, tout ratatiné, et qu'on produit aux yeux du nouveau monde

qui passe l'effet de ces vieilles défroques, ou de ces respectables

perruques dont parlait Hâan tout à l'heure. On a beau faire, il faut que

cela nous arrive comme aux autres.»

Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'étant couché, ces

idées le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit.

Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le

vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'était un petit meuble en

bois de rose, à pieds grêles, terminés en poire, et qui n'avait que cinq

octaves. Depuis trente ans il restait là; Katel y déposait ses assiettes

avant le dîner, et Kobus y jetait ses habits. À force de le voir, il n'y

pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue

absence. Il s'habilla tout rêveur; puis, regardant par la fenêtre, il

vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché.

S'approchant aussitôt du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur

ses touches jaunes: un son grêle s'échappa du petit meuble, et le bon

Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente années qui venaient de

s'écouler. Il se rappela Mme Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à

la figure longue et pâle, jouant du clavecin; M. Kobus, le juge de paix,

assis auprès d'elle, son tricorne au bâton de la chaise, écoutant, et

lui, Fritz; tout petit, assis à terre avec le cheval de carton, criant:

«Hue! hue!» pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait: «Chut!»

Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore.

Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le _Troubadour_ et

l'antique romance du _Croisé_.

«Je n'aurais jamais cru me rappeler une seule note, se dit-il; c'est

étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l'accord; il me semble l'avoir

entendu hier.»

En se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse: _Le

Siège de Prague, La Cenerentola_, l'ouverture de _La Vestale_ et puis

les vieilles romances d'amour, de petits airs gais, mais toujours de

l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui pleure; rien en deçà, rien

au-delà!

Kobus, deux ou trois mois avant, n'aurait pas manqué de se faire du bon

sang, avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au

plumet noir; il avait lu jadis _Werther_, et s'était tenu les côtes tout

le long de l'histoire; mais maintenant, il trouva cela fort beau.

«Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis

couplets:

_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_

«Comme c'est simple, comme c'est naturel!

_«Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_

«À la bonne heure! voilà de la poésie; cela dit des choses profondes,

dans un langage naïf. Et la musique!»

Il se mit à jouer en chantant:

_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_

Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela durait bien

depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit s'entendit à la porte;

quelqu'un frappait.

«Voici David, se dit-il, en refermant bien vite le clavecin; c'est lui

qui rirait, s'il m'entendait chanter _Rosette_!»

Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il alla

lui-même ouvrir. Mais qu'on juge de sa surprise en apercevant la petite

Sûzel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son

fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait là derrière la porte.

«Eh! c'est toi, Sûzel! fit-il comme émerveillé.

--Oui, monsieur Kobus, dit la petite; depuis longtemps j'attends Mlle

Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j'ai pensé qu'il

fallait tout de même faire ma commission avant de partir.

--Quelle commission donc, Sûzel?

--Mon père m'envoie vous prévenir que les grilles sont arrivées, et

qu'on n'attend que vous pour les mettre.

--Comment! il t'envoie exprès pour cela?

--Oh! j'ai encore à dire au juif Schmoûle, qu'il doit venir chercher les

boeufs, s'il ne veut pas payer la nourriture.

--Ah! les boeufs sont vendus?

--Oui, monsieur Kobus, trois cent cinquante florins.

--C'est un bon prix. Mais entre donc, Sûzel, tu n'as pas besoin de te

gêner.

--Oh! je ne me gêne pas.

--Si, si... tu te gênes, je le vois bien, sans cela tu serais entrée

tout de suite. Tiens, assieds-toi là.»

Il lui avançait une chaise, et rouvrait le clavecin d'un air de

satisfaction extraordinaire:

«Et tout le monde se porte bien là-bas, le père Christel, la mère

Orchel?

--Tout le monde, monsieur Kobus, Dieu merci. Nous serions bien contents

si vous pouviez venir.

--Je viendrai, Sûzel; demain ou après, bien sûr, j'irai vous voir.»

Fritz avait alors une grande envie de jouer devant Sûzel; il la

regardait en souriant et finit par lui dire:

«Je jouais tout à l'heure de vieux airs, et je chantais. Tu m'as

peut-être entendu de la cuisine; ça t'a bien fait rire, n'est-ce pas?

--Oh! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste; la belle

musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette

belle musique.

--Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te

réjouir.»

Il était heureux de montrer son talent à Sûzel, et commença _La Reine de

Prusse_. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin à l'autre, il

marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite

dans le miroir en face, en se pinçant les lèvres comme il arrive

lorsqu'on a peur de faire de fausses notes. On aurait dit qu'il jouait

devant toute la ville. Sûzel, elle, ses grands yeux bleus écarquillés

d'admiration, et sa petite bouche rose entrouverte, semblait en extase.

Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout content de

lui-même:

«Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!

--Bah! fit-il, ça, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre quelque

chose de magnifique, _Le Siège de Prague_; on entend rouler les canons;

écoute un peu.»

Il se mit alors à jouer _Le Siège de Prague_ avec un enthousiasme

extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans

ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la petite Sûzel soupirer

tout bas: «Oh! que c'est beau!» cela lui donnait une ardeur, mais une

ardeur vraiment incroyable; il ne se sentait plus de bonheur.

Après _Le Siège de Prague_, il joua _La Cenerentola_; après _La

Cenerentola_, la grande ouverture de _La Vestale_; et puis, comme il ne

savait plus que jouer, et que Sûzel disait toujours: «Oh! que c'est

beau, monsieur Kobus! Oh! quelle belle musique vous faites!» il s'écria:

«Oui, c'est beau; mais si je n'étais pas enrhumé, je te chanterais

quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Sûzel! Mais c'est égal, je

vais essayer tout de même; seulement je suis enrhumé, c'est dommage.»

Et tout en parlant de la sorte, il se mit à chanter d'une voix aussi

claire qu'un coq qui s'éveille au milieu de ses poules:

_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_

Il balançait la tête lentement, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et

chaque fois qu'il arrivait à la fin d'un couplet, pendant une demi-heure

il répétait d'un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le

nez en l'air, et en se balançant comme un malheureux:

_«Donne-moi ton coeur, «Donne-moi ton coeur.... «Ou je vas mourir... ou

je vas mourir. «Je vas mourir... mourir... mourir!...»_

De sorte qu'à la fin, la sueur lui coulait sur la figure.

Sûzel, toute rouge, et comme honteuse d'une pareille chanson, se

penchait sans oser le regarder; et Kobus s'étant retourné pour lui

entendre dire: «Que c'est beau! que c'est beau!» il la vit ainsi

soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baissés.

Alors lui-même, se regardant par hasard dans le miroir, s'aperçut qu'il

devenait pourpre, et ne sachant que faire dans une circonstance aussi

surprenante, il passa les doigts du haut en bas et du bas en haut du

clavecin, en soufflant dans ses joues et criant: «Prrouh! prrouh!» les

cheveux droits sur la tête.

Au même instant, Katel refermait la porte de la cuisine, il l'entendit,

et, se levant, il se mit à crier: «Katel! Katel!» d'une voix d'homme qui

se noie.

Katel entra:

«Ah! c'est bon, fit-il. Tiens... voilà Sûzel qui t'attend depuis une

heure.»

Et comme Sûzel alors levait sur lui ses grands yeux troublés, il ajouta:

«Oui, nous avons fait de la musique... ce sont de vieux airs... ça ne

vaut pas le diable!... Enfin, enfin, j'ai fait comme j'ai pu.... On ne

saurait tirer une bonne mouture d'un mauvais sac.»

Sûzel avait repris son panier et s'en allait avec Katel, disant:

«Bonjour, monsieur Kobus!» d'une voix si douce, qu'il ne sut que

répondre, et resta plus d'une minute comme enraciné au milieu de la

salle, regardant vers la porte, tout effaré; puis il se prit à dire:

«Voilà de belles affaires, Kobus! tu viens de te distinguer sur cette

maudite patraque.... Oui... oui... c'est du beau... tu peux t'en

vanter... ça te va bien à ton âge. Que le diable soit de la musique!

S'il m'arrive encore de jouer seulement _Père Capucin_, je veux qu'on me

torde le cou!»

Alors il prit sa canne et son chapeau sans attendre le déjeuner, et

sortit faire un tour sur les remparts, pour réfléchir à son aise sur les

choses surprenantes qui venaient de s'accomplir.

L'ami Fritz · 第 12 / 21 题