Et chacun s'empressa de lui faire place; lui, tout en riant et jubilant,
distribuait des poignées de main à droite et à gauche. Il finit par
s'asseoir au bout de la table, en face des fenêtres. La petite Lotchen,
le tablier blanc en éventail sur sa jupe rouge, vint déposer une chope
devant lui; il la prit, la leva gravement entre son oeil et la lumière,
pour en admirer la belle couleur d'ambre jaune, souffla la mousse du
bord, et but avec recueillement, les yeux à demi fermés. Après quoi il
dit: «Elle est bonne!» et se pencha sur l'épaule du grand Frédéric, pour
voir les cartes qu'il venait de lever.
C'est ainsi qu'il rentra simplement dans ses habitudes.
«Du trèfle! du carreau! Coupez l'as! criait Schoultz.
--C'est moi qui donne», faisait Hâan en ramassant les cartes.
Les verres cliquetaient, les canettes tintaient, et Fritz ne songeait
pas plus alors au vallon de Meisenthâl qu'au Grand Turc; il croyait
n'avoir jamais quitté Hunebourg.
À deux heures entra M. le professeur Speck, avec ses larges souliers
carrés au bout de ses grandes jambes maigres, sa longue redingote marron
et son nez tourné à la friandise. Il se découvrit d'un air solennel, et
dit:
«J'ai l'honneur d'annoncer à la compagnie que les cigognes sont
arrivées.»
Aussitôt les échos de la brasserie répétèrent dans tous les coins: «Les
cigognes sont arrivées! les cigognes sont arrivées!»
Il se fit un grand tumulte; chacun quittait sa chope à moitié vide, pour
aller voir les cigognes. En moins d'une minute, il y avait plus de cent
personnes, le nez en l'air, devant le _Grand-Cerf_.
Tout au haut de l'église, une cigogne, debout sur son échasse, ses ailes
noires repliées au-dessus de sa queue blanche, le grand bec roux incliné
d'un air mélancolique, faisait l'admiration de toute la ville. Le mâle
tourbillonnait autour et cherchait à se poser sur la roue, où pendaient
encore quelques brins de paille.
Le rebbe David venait aussi d'arriver, et, regardant, son vieux chapeau
penché sur la nuque, il s'écriait:
«Elles arrivent de Jérusalem!... Elles se sont reposées sur les
pyramides d'Égypte.... Elles ont traversé les mers.»
Tout le long de la rue, devant la halle, on ne voyait que des commères,
de vieux papas et des enfants, le cou replié, dans une sorte d'extase.
Quelques vieilles disaient en s'essuyant les yeux: «Nous les avons
encore revues une fois.»
Kobus, en regardant tous ces braves gens, leurs mines attendries, et
leurs attitudes émerveillées, pensait: «C'est drôle... comme il faut peu
de chose pour amuser le monde.»
Et la figure émue du vieux rabbin surtout le mettait de bonne humeur.
«Eh bien, rebbe, eh bien, lui dit-il, ça te paraît donc bien beau?»
Alors, l'autre, abaissant les yeux et le voyant rire, s'écria:
«Tu n'as donc pas d'entrailles? Tu ne vois donc partout que des sujets
de moquerie? Tu ne sens donc rien?
--Ne crie pas si haut, _schaude_, tout le monde nous regarde.
--Et s'il me plaît de crier haut! S'il me plaît de te dire tes vérités!
S'il me plaît...»
Heureusement les cigognes, après un instant de repos, venaient de se
remettre en route pour faire le tour de la ville, et prendre possession
des nuages de Hunebourg; et toute la place, transportée d'enthousiasme,
poussait un cri d'admiration.
Les deux oiseaux, comme pour répondre à ce salut, tout en planant,
faisaient claquer leur bec, et une troupe d'enfants les suivaient dans
la rue des Capucins, criant: «Tra, ri, ro, l'été vient encore une fois!
You, you, l'été vient encore une fois!»
Kobus alors rentra dans la brasserie avec les autres; et, jusqu'à sept
heures, il ne fut plus question que du retour des cigognes, et de la
protection qu'elles étendent sur les villes où elles nichent; sans
parler d'une foule d'autres services particuliers à Hunebourg, comme
d'exterminer les crapauds, les couleuvres et les lézards, dont les vieux
fossés seraient infestés sans elles, et non seulement les fossés, mais
encore les deux rives de la Lauter, où l'on ne verrait que des reptiles,
si ces oiseaux n'étaient pas envoyés du Ciel pour détruire la vermine
des champs.
David Sichel étant aussi entré, Fritz, pour se moquer de lui, se mit à
soutenir que les juifs avaient l'habitude de tuer les cigognes et de les
manger à la Pâque avec l'agneau pascal, et que cette habitude avait
causé jadis la grande plaie d'Égypte, où l'on voyait des grenouilles en
si grand nombre qu'elles entraient par les fenêtres, et qu'il vous en
tombait même par les cheminées; de sorte que les Pharaons se trouvèrent
d'autre moyen pour se débarrasser de ce fléau, que de chasser les fils
d'Abraham du pays.
Cette explication exaspéra tellement le vieux rebbe, qu'il déclara que
Kobus méritait d'être pendu.
Alors Fritz fut vengé de l'apologue de l'âne et des chardons; de douces
larmes coulèrent sur ses joues. Et ce qui mit le comble à ce triomphe,
c'est que le grand Frédéric Schoultz, Hâan et le professeur Speck
s'écrièrent qu'il fallait rétablir la paix, que deux vieux amis comme
David et Kobus ne pouvaient rester fâchés à propos des cigognes.
Ils proposèrent à Fritz de rétracter son explication, moyennant quoi
David serait forcé de l'embrasser. Il y consentit; alors David et lui
s'embrassèrent avec attendrissement; et le vieux rebbe pleurait, disant:
«Que sans le défaut qu'il avait de rire à tort et à travers, Kobus
serait le meilleur homme du monde.»
Je vous laisse à penser le bon sang que se faisait l'ami Fritz de toute
cette histoire. Il ne cessa d'en rire qu'à minuit, et, même plus tard il
se réveillait de temps en temps pour rire encore:
«On irait bien loin, pensait-il, pour trouver d'aussi braves gens qu'à
Hunebourg. Ce pauvre rebbe David est-il honnête dans sa croyance! Et le
grand Frédéric, quelle bonne tête de cheval! Et Hâan, comme il glousse
bien! Quel bonheur de vivre dans un pareil endroit!»
Le lendemain, huit heures, il dormait encore comme un bienheureux,
lorsqu'une sorte de grincement bizarre l'éveilla. Il prêta l'oreille, et
reconnut que le rémouleur Higuebic était venu s'établir, comme tous les
vendredis, au coin de sa maison, pour repasser les couteaux et les
ciseaux de la ville, chose qui l'ennuya beaucoup, car il avait encore
sommeil.
À chaque instant, le babillage des commères venait interrompre le
sifflement de la roue; puis c'était le caniche qui grondait, puis l'âne
qui se mettait à braire, puis une discussion qui s'engageait sur le prix
du repassage; puis autre chose.
«Que le diable t'emporte! pensait Kobus. Est-ce que le bourgmestre ne
devrait pas défendre ces choses-là? Le dernier paysan peut dormir à son
aise, et de bons bourgeois sont éveillés à huit heures, par la
négligence de l'autorité.»
Tout à coup Higuebic se mit à crier d'une voix nasillarde:
«Couteaux, ciseaux à repasser!»
Alors il n'y tint plus et se leva furieux.
«Il faudra que je parle de cela, se dit-il; je porterai l'affaire devant
la justice de paix. Ce Higuebic finirait par croire que le coin de ma
maison est à lui; depuis quarante-cinq ans qu'il nous ennuie tous, mon
grand-père et moi, c'est assez; il est temps que cela finisse!»
Ainsi rêvait Kobus en s'habillant; l'habitude de dormir à la ferme, sans
autre bruit que le murmure du feuillage, l'avait gâté. Mais après le
déjeuner il ne songeait plus à cette misère. L'idée lui vint de mettre
en bouteilles deux tonnes de vin du Rhin qu'il avait achetées l'automne
précédent. Il envoya Katel chercher le tonnelier, et se revêtit d'une
grosse camisole de laine grise, qu'il mettait pour vaquer aux soins de
la cave.
Le père Schweyer arriva, son tablier de cuir aux genoux, le maillet à la
ceinture, la tarière sous le bras, et sa grosse figure épanouie.
«Eh bien, monsieur Kobus, eh bien! fit-il, nous allons donc commencer
aujourd'hui?
--Oui, père Schweyer, il est temps, le _markobrunner_ est en fût depuis
quinze mois, et le _steinberg_ depuis six ans.
--Bon... et les bouteilles?
--Elles sont rincées et égouttées depuis trois semaines.
--Oh! pour les soins à donner au noble vin, dit Schweyer, les Kobus s'y
entendent de père en fils; nous n'avons donc plus qu'à descendre?
--Oui, descendons.» Fritz alluma une chandelle dans la cuisine; il prit
une anse du panier à bouteilles, Schweyer empoigna l'autre, et ils
descendirent à la cave. Arrivés au bas, le vieux tonnelier s'écria:
«Quelle cave, comme tout est sec ici! Houm! houm! Quel son clair! Ah!
monsieur Kobus, je l'ai dit cent fois, vous avez la meilleure cave de la
ville.» Puis s'approchant d'une tonne, et la frappant du doigt: «Voici
le _markobrunner_, n'est-ce pas?
--Oui; et celui-là, c'est le _steinberg_.
--Bon, bon, nous allons lui dire deux mots.» Alors se courbant, la
tarière au creux de l'estomac, il perça la tonne de _markobrunner_, et
poussa lestement le robinet dans l'ouverture. Après quoi Kobus lui passa
une bouteille, qu'il emplit et qu'il boucha; Fritz enduisit le bouchon
de cire bleue et posa le cachet. L'opération se poursuivit de la sorte,
à la grande satisfaction de Kobus et de Schweyer.
«Hé! hé! hé! faisaient-ils de temps en temps, reposons-nous.
--Oui, et buvons un coup», disait Fritz. Alors, prenant le petit gobelet
sur la bonde, ils se rafraîchissaient d'un verre de cet excellent vin,
et se remettaient ensuite à l'ouvrage. Toutes les précédentes fois,
Kobus, après deux ou trois verres, se mettait à chanter d'une voix
terriblement forte, de vieux airs qui lui passaient par la tête, tels
que le _Miserere, l'Hymne de Gambrinus_, ou la chanson des _Trois
Hussards_.
«Cela résonne comme dans une cathédrale, faisait-il en riant.
--Oui, disait Schweyer, vous chantez bien; c'est dommage que vous n'ayez
pas été de notre grande société chorale de Johannisberg; on n'aurait
entendu que vous.»
Il se mettait alors à raconter comme, de son temps il existait une
société de tonneliers, amateurs de musique, dans le pays de Nassau; que,
dans cette société, on ne chantait qu'avec accompagnement de tonnes, de
tonneaux et de brocs; que les canettes et les chopes faisaient le fifre,
et que les foudres formaient la basse; qu'on n'avait jamais rien entendu
d'aussi moelleux et d'aussi touchant; que les filles des maîtres
tonneliers distribuaient des prix à ceux qui se distinguaient, et que
lui, Schweyer, avait reçu deux grappes et une coupe d'argent, à cause de
sa manière harmonieuse de taper sur une tonne de cinquante-trois
mesures.
Il disait cela tout ému de ses souvenirs, et Fritz avait peine à ne pas
éclater de rire.
Il racontait encore beaucoup d'autres choses curieuses, et célébrait la
cave du grand-duc de Nassau, «laquelle, disait-il, possède des vins
précieux, dont la date se perd dans la nuit des temps».
C'est ainsi que le vieux Schweyer égayait le travail. Ces propos joyeux
n'empêchaient pas les bouteilles de se remplir, de se cacheter et de se
mettre en place; au contraire, cela se faisait avec plus de mesure et
d'entrain.
Kobus avait l'habitude d'encourager Schweyer, lorsque sa gaieté venait
de se ralentir, soit en lui lançant quelque bon mot, ou bien en le
remettant sur la piste de ses histoires. Mais, en ce jour, le vieux
tonnelier crut remarquer qu'il était préoccupé de pensées étrangères.
Deux ou trois fois il essaya de chanter; mais, après quelques
ronflements, il se taisait, regardant un chat s'enfuir par la lucarne,
un enfant qui se penchait curieusement pour voir ce qui se passait dans
la cave, ou bien écoutant les sifflements de la pierre du rémouleur, les
aboiements de son caniche, ou telle autre chose semblable.
Son esprit n'était pas dans la cave, et Schweyer, naturellement discret,
ne voulut pas interrompre ses réflexions.
Les choses continuèrent ainsi trois ou quatre jours.
Chaque soir Fritz allait à son ordinaire faire quelques parties de
_youker_ au _Grand-Cerf_. Là, ses camarades remarquaient également une
préoccupation étrange en lui; il oubliait de jouer à son tour.
«Allons donc, Kobus, allons donc, c'est à toi!» lui criait le grand
Frédéric.
Alors il jetait sa carte au hasard, et naturellement il perdait.
«Je n'ai pas de chance», se disait-il en rentrant.
Comme Schweyer avait de l'ouvrage à la maison, il ne pouvait venir que
deux ou trois heures par jour, le matin ou le soir, de sorte que
l'affaire traînait en longueur, et même elle se termina d'une façon
singulière.
En mettant le _steinberg_ en perce, le vieux tonnelier s'attendait à ce
que Kobus allait, comme toujours, emplir le gobelet et le lui présenter.
Or Fritz, par distraction, oublia cette partie importante du cérémonial.
Schweyer en fut indigné.
«Il me fait boire de sa piquette, se dit-il; mais quand le vin est de
qualité supérieure, il le trouve trop bon pour moi.»
Cette réflexion le mit de mauvaise humeur, et quelques instants après,
comme il était baissé, Kobus ayant laissé tomber deux gouttes de cire
sur ses mains, sa colère éclata:
«Monsieur Kobus, dit-il en se levant, je crois que vous devenez fou!
Dans le temps, vous chantiez le _Miserere_, et je ne voulais rien dire,
quoique ce fût une offense contre notre sainte religion, et surtout à
l'égard d'un vieillard de mon âge; vous aviez l'air de m'ouvrir en
quelque sorte les portes de la tombe, et c'était abominable quand on
considère que je ne vous avais rien fait. D'ailleurs, la vieillesse
n'est pas crime; chacun désire devenir vieux; vous le deviendrez
peut-être, monsieur Kobus, et vous comprendrez alors votre indignité.
Maintenant, vous me faites tomber de la cire sur les mains par malice.
--Comment, par malice? s'écria Fritz stupéfait.
--Oui, par malice; vous riez de tout!... Même en ce moment, vous avez
envie de rire; mais je ne veux pas être votre _hans-wurst_[11],
entendez-vous? C'est la dernière fois que je travaille avec un braque de
votre espèce.»
[Note 11: Polichinelle allemand.]
Ce disant, Schweyer détacha son tablier, prit sa tarière, et gravit
l'escalier.
La véritable raison de sa colère, ce n'étaient ni le _Miserere_, ni les
gouttes de cire, c'était l'oubli du _steinberg_.
Kobus, qui ne manquait pas de finesse, comprit très bien le vrai motif
de sa colère, mais il ne regretta pas moins sa maladresse et son oubli
des vieux usages, car tous les tonneliers du monde ont le droit de boire
un bon coup du vin qu'ils mettent en bouteilles, et si le maître est là,
son devoir est de l'offrir.
«Où diable ai-je la tête depuis quelque temps? se dit-il. Je suis
toujours à rêvasser, à bâiller, à m'ennuyer; rien ne me manque, et j'ai
des absences; c'est étonnant... il faudra que je me surveille.»
Cependant, comme il n'y avait pas moyen de faire revenir Schweyer, il
finit de mettre son vin en bouteille lui-même, et les choses en
restèrent là.