Pendant ce temps-là, Geneviève était tristement renfermée chez elle;
elle avait deviné le matin que Léon n'avait pas d'argent, et elle était
toute chagrine du chagrin qu'elle supposait à son frère, et du tourment
qu'il se donnait sans doute pour en trouver. Albert vint la voir; il y
avait bien longtemps qu'il n'était venu; il fut frappé du changement
survenu sur le visage de sa cousine. Pour Léon, qui la voyait tous les
jours, ces altérations successives étaient trop graduées et trop faibles
d'un jour à l'autre pour qu'il pût s'en apercevoir.
Sa peau était devenue d'un blanc mat et blafard, rude et sèche; sa tête
était renversée en arrière, comme si elle eût été moins lourde à porter
ainsi; son col penché était gêné dans ses mouvements; quand elle voulait
voir quelque chose, elle portait sa tête au-devant des objets, comme si
la diminution de la sensibilité de sa peau les lui rendait moins faciles
à percevoir: après cet effort, qui lui paraissait violent, elle laissait
retomber sa tête.
Albert lui raconta ses chagrins; il était fatigué, presque malade, il
allait partir le soir pour passer quelques jours à Fontainebleau et se
reposer. Geneviève leva les yeux au ciel avec un regard de reproche:
elle lui avait tant demandé le bonheur d'Albert!
«Albert, lui dit-elle, je voudrais qu'il y eût du bonheur dans ma vie et
que je pusse te le donner; aie du courage, ne te laisse pas aller au
désespoir; tu es jeune, tu as l'avenir à toi. Mais ta femme? Anaïs?
--Elle et ses parents, répondit Albert, ils m'ont ruiné; puis ils lui
ont persuadé qu'elle ne pouvait partager le sort d'un homme ruiné,
qu'ils _gémissaient_ de ne pouvoir secourir.
--Comment cela est-il possible?» dit Geneviève.
Et la pauvre fille pensait quel bonheur c'eût été pour elle d'être
malheureuse avec Albert. Partager l'existence de l'homme qu'elle aimait
lui semblait une si grande félicité, que toutes les autres choses
réputées bonheurs lui paraissaient auprès de celui-là inutiles et même
embarrassantes.
Albert la baisa au front et partit. Geneviève lui dit: «Adieu, Albert,
sois heureux, je prierai Dieu pour toi.
--Pauvre petite! pensa Albert en s'en allant, ce sera peut-être bientôt
dans le ciel que tu prieras pour moi.»
Et il descendit l'escalier tout attristé.
Albert alla en effet passer quelques jours à Fontainebleau; il y trouva
M. Chaumier et Rose également tristes, mais pour des causes bien
différentes. Rose avait perdu Léon et l'avait perdu par sa faute; et
elle le regrettait amèrement, surtout en trouvant dans son coeur tant
d'amour et tant de bonheur pour lui.
M. Chaumier, tous calculs faits, se voyait forcé d'emprunter sur la
maison de Fontainebleau. Un étranger vint un jour pour lui parler à ce
sujet, puis examina la maison et lui dit: «Voulez-vous la vendre?
--Non, dit M. Chaumier; elle me plaît, elle est commode, et j'y suis
accoutumé.
--Non, dit Rose tout bas; à qui les arbres et les fleurs du jardin
parleraient-ils de Léon, et qui en parlerait avec moi?»
Cependant l'étranger en offrit un prix tellement au-dessus de la valeur
que M. Chaumier lui dit:
«Est-ce une plaisanterie, monsieur?
L'ÉTRANGER.--Non, monsieur, je parle sérieusement.