XXII

Un jour Léon était sorti le matin, en disant à Geneviève: «Je rentrerai

de bonne heure et je rapporterai ce que le médecin a commandé.» Et, pour

la première fois, il l'avait laissée sans argent: Léon n'en avait plus

du tout; mais c'était le jour de leçon d'une de ses écolières dont le

douzième cachet avait été donné à la leçon précédente, et, selon

l'usage, elle devait payer ce jour-là.

Comme il donnait la leçon, on annonça M. _Rodolphe de Redeuil_.

Rodolphe entra, baisa la main de la jeune dame, et salua Léon d'un air

protecteur si impertinent, que Léon eut beaucoup de peine à trouver un

salut qui le fût un peu davantage. Léon était dans la maison sur le pied

d'homme payé; Rodolphe, eût-il été l'ami de Léon, n'aurait pas eu le

courage de l'avouer en semblable circonstance: mais tous deux, chaque

fois qu'ils se rencontraient, ne négligeaient rien pour s'adresser des

paroles à demi désagréables; Rodolphe, moins spirituel que Léon, malgré

la supériorité de sa position dans laquelle il se retranchait, n'avait

pas souvent l'avantage sur son adversaire, et sa colère contre lui

s'envenimait à chaque rencontre.

«Monsieur de Redeuil, dit Mme de Dréan, me permettrez-vous de continuer

ma leçon?»

Léon se sentit rouge: c'était demander à Rodolphe s'il fallait le

renvoyer. Rodolphe s'inclina sans parler; mais, avant sa réponse, Léon

avait repris sa place au piano et avait donné le ton à Mme de Dréan.

Elle chanta un morceau, après lequel Léon lui dit: «Ce n'est pas bien.»

Rodolphe se leva et dit: «C'est ravissant.»

Léon, à son tour, feignit de ne pas l'entendre et fit voir à Mme de

Dréan en quoi elle avait manqué; seulement, comme la manière dont

Rodolphe lui avait fait son compliment était plus que désobligeante pour

lui, il ajouta: «Il y a des gens qui trouveraient cela bien; mais vous

êtes assez heureusement douée pour ne pas vous arrêter à un à-peu-près

vulgaire et de mauvais goût.»

Mme de Dréan demanda à Rodolphe s'il était musicien; il répondit: «Non;

j'ai depuis un an _un pauvre diable_ de maître de piano qui fait tous

les jours une lieue dans la boue pour venir me donner une leçon que je

ne prends presque jamais; seulement j'ai imaginé, depuis quelque temps,

de lui faire jouer quelques drôleries sur le piano, je lui donne son

cachet, et il s'en va.

--Pauvre diable, en effet, murmura Léon, d'être obligé de supporter

cela!

--Vous devriez imiter mon exemple, dit Rodolphe; M. Lauter a un joli

talent sur le violon, cela vous amuserait.

--Je connais, dit Mme de Dréan, le talent de M. Lauter; _il a eu la

bonté_ de se faire entendre à ma dernière soirée où _il a bien voulu_

venir.»

Léon remercia Mme de Dréan dans son coeur; Rodolphe se mordit les

lèvres. Mme de Dréan ajouta: «Pourquoi n'êtes-vous pas venu?

--Je n'aime pas la musique, répondit Rodolphe, et votre billet m'avait

averti que votre soirée était toute musicale; d'ailleurs, j'avais promis

à...»

Léon l'interrompit par un prélude sur le piano et dit: «Voulez-vous,

madame, que nous redisions cette si vieille chanson que vous aimez?»

Un nuage de colère passa sur le front de Rodolphe. Mme de Dréan se leva

et commença à chanter:

J'ai _dit_ aux _échos de la plaine_

Tout ce qu'on _dit_ en pareil cas:

Que vous êtes une _inhumaine_,

Que je n'attends que le _trépas_....

Mais, outre que c'est bien vulgaire,

Tant parler est d'un indiscret;

Ne serait-il pas temps, ma chère,

Puisque j'ai dit ce qu'il fallait,

A des choses qu'il faille taire,

D'en venir un peu, s'il vous plaît?

Mais quel joli bouquet frissonne

Sur votre sein, mon bel amour?

Avez-vous doncque pour patronne

La sainte qu'on fête en ce jour?

Non, non, ce n'est pas votre fête,

Dites-vous? Cet heureux bouquet,

Dans une place aussi coquette,

Me fait croire, envieux regret,

Puisque ce n'est pas votre fête,

Que c'est la fête du bouquet.

Pendant que Mme de Dréan chantait, Rodolphe, le coude sur le piano, la

tête penchée, lui lançait de tous ses regards le plus irrésistible. Léon

lui dit: «Pardon, monsieur, votre coude sur le piano lui ôte beaucoup de

son.»

La leçon était finie; mais Léon ne voulait pas, devant Rodolphe, faire

comme le _pauvre diable_ de maître de piano auquel celui-ci donnait son

cachet, et _qui s'en allait_: d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il

avait coutume d'en agir chez Mme de Dréan. Léon était assez bien élevé

et assez homme du monde pour qu'on fût généralement enchanté de le

traiter d'une manière convenable.

J'en excepte quelques personnes qui, dans leur culte pour l'argent, ne

croient jamais de bonne foi que ce qu'on donne pour de l'argent, quelque

précieux que ce soit, vaille réellement l'argent, et se croient toujours

les bienfaiteurs de ceux auxquels ils donnent de l'argent, quelque peu

qu'ils en donnent et quelle que soit la valeur de ce qu'on leur donne en

échange; car après tout, disent-ils, ce n'est pas de l'argent.

Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Léon, sa leçon finie, prît un

siège et restât à causer. Il n'est rien de désagréable pour un homme

comme d'être surpris par un autre homme à faire des roulements d'yeux:

c'était le chagrin que Léon avait donné à Rodolphe, quand il l'avait

prié poliment de ne pas mettre son coude sur le piano. Mme de Dréan

parla musique, Rodolphe dit plusieurs sottises.

LÉON.--En France, on entend singulièrement la musique: la musique se

prend comme une fièvre intermittente. Pendant cinq ou six ans, on ne

s'en occupe pas, puis tout d'un coup elle revient à la mode; alors tout

le monde l'aime, tout le monde en parle, tout le monde s'extasie et se

pâme. Et les jeunes gens vont crier dans les stalles du théâtre Italien:

_Bravo, Roubine! Brava, la Grise!_ pendant que Rubini et Grisi chantent,

et de façon à ce que ni eux ni les autres ne les entendent. Il est

malheureux qu'on soit arrivé à faire un ridicule de la plus belle chose

qui soit, du plus divin des arts, de la musique; et que, faute de

pouvoir sentir dignement et apprécier la musique, on se pare d'une

admiration grotesque dans son exagération pour divers funambules

auxquels on rend mille fois plus d'hommages qu'aux grands génies dont

ils chantent les oeuvres.

RODOLPHE.--Monsieur Lauter, quel est aujourd'hui le premier des jeunes

violonistes?

Il était impossible de faire une question plus malveillante; c'était

dire à Léon: «Je ne vous compte pas, vous, petit talent de second

ordre.»

Léon comprit l'impertinence et répondit froidement:

«C'est moi, monsieur.»

Rodolphe crut répliquer par un sourire ironique. Mais Mme de Dréan,

presque malgré elle, dit: «Bravo, monsieur Lauter!.... A propos,

dit-elle en se reprenant, parce que vous avez un talent charmant, ce

n'est pas une raison pour que je ne vous paye pas vos leçons; car, vos

leçons payées, je vous suis encore bien reconnaissante de me les donner.

Je suis votre débitrice depuis la dernière leçon. Vous avez mes cachets,

n'est-ce pas?»

Léon avait pris les cachets le matin et les avait comptés quatre fois

pour être bien sûr de n'en pas oublier, et ne laisser au sort aucun

moyen d'en retarder le payement, et, avant d'entrer chez Mme de Dréan,

il avait mis la main sur sa poche pour s'assurer encore qu'ils y

étaient; mais l'idée de recevoir devant Rodolphe l'argent de ses leçons

lui apparut insupportable: il dit à Mme de Dréan qu'il n'avait pas ses

cachets.

«Mais je n'en ai pas besoin, vous me les rendrez un autre jour; je sais

parfaitement que je vous ai donné le douzième la dernière fois que vous

êtes venu, je vais vous donner votre argent.»

Et elle s'approcha d'un secrétaire.

De l'argent! il y avait là de l'argent, si près de Léon! de l'argent

qu'on lui devait, qui était à lui, qu'on allait lui donner, qu'il allait

toucher, tenir dans sa main, dans sa poche! de l'argent qui, sous un si

petit volume, renferme tant de plaisirs, tant de bonheur, tant

d'indépendance, tant de larmes essuyées, tant de puissance!

Et il dit: «Non, merci, vous me le donnerez une autre fois, cela

_m'embarrasserait_ aujourd'hui.»

L'embarrasserait! le pauvre garçon! ne dirait-on pas que ses poches sont

remplies d'argent? Hélas! ses pauvres poches sont vides et béantes: s'il

n'a rien laissé à Geneviève en partant, c'est qu'il ne lui restait rien.

«Et votre mariage? dit Mme de Dréan à Rodolphe.

RODOLPHE.--Quel mariage?

MADAME DE DRÉAN.--Ne disait-on pas que vous deviez épouser Mlle

Chaumier?

RODOLPHE.--Mlle Chaumier? Qu'est-ce que Mlle Chaumier?

LÉON.--C'est ma cousine, monsieur, et la fille de mon oncle, M.

Chaumier, chez lequel vous avez dans le temps _prié_ M. Albert Chaumier

de vous présenter.

MADAME DE DRÉAN.--On dit Mlle Chaumier très-jolie.

RODOLPHE.--Elle n'est pas mal.

MADAME DE DRÉAN.--Vous ne pouvez nier qu'il ait été question de quelque

chose entre elle et vous; plus de dix personnes m'en ont parlé.

RODOLPHE.--Elles se trompaient.

LÉON.--Sans doute, car c'est une chose dont M. de Redeuil se vanterait

au lieu de la cacher.

MADAME DE DRÉAN.--Il paraît que la chose a manqué et que vous en avez

gardé de l'aigreur.

RODOLPHE.--Moi, jamais, non: la petite personne n'avait pas assez de

fortune pour moi.

MADAME DE DRÉAN.--Il y a des choses qui valent bien la fortune.

LÉON.--C'est précisément de ces choses-là que M. de Redeuil n'aurait pas

eu peut-être assez pour ma cousine.

RODOLPHE.--C'est elle qui vous l'a dit, monsieur?

LÉON.--Non, monsieur; je ne l'ai jamais entendue parler de vous.

MADAME DE DRÉAN.--Enfin, d'après ce qu'on disait, vous aviez fait la

demande.

RODOLPHE, _du ton le plus fat et le plus impertinent, comme s'il était

absurde qu'on pût supposer qu'il s'occupât sérieusement d'une demoiselle

Chaumier_.--Non.

LÉON.--Monsieur est prudent.

RODOLPHE.--Monsieur ne l'est guère.

LÉON.--C'est faute de croire au danger.

MADAME DE DRÉAN.--Parlons d'autre chose.

RODOLPHE.--Pourquoi cela?

MADAME DE DRÉAN.--Pour parler d'autre chose; c'est, selon moi, une

excellente raison et parfaitement suffisante. Allez-vous ce soir aux

Bouffons?

RODOLPHE.--La _Grise_ chante-t-elle?

MADAME DE DRÉAN.--Oui.

RODOLPHE.--Irez-vous?

Léon serre les lèvres et fait un petit mouvement de tête, ce qui veut si

clairement dire qu'il aurait été plus poli de commencer par la seconde

question, que Mme de Dréan traduit tout haut cette pensée qui lui vient

sans qu'elle sache trop comment.

MADAME DE DRÉAN.--Oui, j'irai; mais il eût été plus obligeant de me

demander cela d'abord.

RODOLPHE.--Adieu donc.

MADAME DE DRÉAN.--Adieu.

LÉON--Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.

MADAME DE DRÉAN.--Ne m'oubliez pas après-demain.

En descendant l'escalier, Léon sentait son coeur battre violemment

dans sa poitrine; le premier mot qu'il allait dire était grave. Il

appela M. de Redeuil, qui ne l'avait pas salué, quoiqu'il sortît le

premier, et allait passer la porte cochère sans regarder Léon.

LÉON.--Monsieur de Redeuil?

RODOLPHE.--Monsieur Lauter...?

LÉON.--Voulez-vous me permettre de vous donner un avis?

RODOLPHE.--Vous est-il égal d'attendre que je vous en demande un?

LÉON.--Non, monsieur, cela ne m'est pas égal, et voici mon avis: Je

crois qu'il serait, pour vous, plus honorable en toute circonstance, et

plus prudent devant moi, de parler convenablement d'une personne qui

tient à moi par des liens de parenté.

RODOLPHE.--Monsieur, je ne reçois plus de leçons.

LÉON.--Il y en a quelques-unes cependant qui paraissent vous manquer.

RODOLPHE.--Des leçons de violon, monsieur?

LÉON.--Non, des leçons de politesse et de savoir-vivre.

RODOLPHE.--Est-ce que vous professez cela aussi, monsieur?

LÉON.--Quelquefois, monsieur.

RODOLPHE.--Vous ne paraissez pas cependant bien fort.

LÉON.--Mais.... assez fort pour vous, monsieur, à qui il faut donner des

connaissances élémentaires.

RODOLPHE.--Où monsieur donne-t-il ses leçons?

LÉON.--Mais, à Meudon, ou encore au pied de Montmartre, près de

Clignancourt.

RODOLPHE.--Nous pourrions commencer demain.

LÉON.--Volontiers.

RODOLPHE.--J'enverrai chez vous deux de mes amis, pour fixer les

conditions.

LÉON.--Je désire qu'on ne vienne pas chez moi pour cette affaire (Léon

pensait à Geneviève); j'enverrai chez vous. Vous serait-il égal de

n'avoir qu'un témoin?

RODOLPHE.--Pas du tout, si vous voulez.

LÉON.--Mon témoin sera chez vous demain matin à huit heures.

RODOLPHE.--Monsieur, au plaisir de vous revoir.

LÉON.--Monsieur, le plaisir sera pour moi.

En quittant Rodolphe, la première pensée qu'eut Léon fut celle de

chercher un témoin et des épées; puis il songea que la journée était

plus d'à moitié et qu'il avait laissé Geneviève sans argent; il songea à

celui qu'il venait de refuser. Il maudit sa vanité, qu'il avait préférée

à sa soeur; il se maudit lui-même. Puis il chercha des expédients, car

_il fallait_ de l'argent, et il se décida à aller en emprunter à Antoine

Huguet. C'était une chose qu'il n'avait jamais faite: il trouvait tout

naturel que ses amis lui empruntassent de l'argent, et il ne trouvait là

rien de condamnable; mais en songeant à en emprunter, il se sentait

singulièrement humilié.

Cependant il se dirigea vers l'atelier.

Geneviève(#38756) · 第 117 / 158 题