Un jour Léon était sorti le matin, en disant à Geneviève: «Je rentrerai
de bonne heure et je rapporterai ce que le médecin a commandé.» Et, pour
la première fois, il l'avait laissée sans argent: Léon n'en avait plus
du tout; mais c'était le jour de leçon d'une de ses écolières dont le
douzième cachet avait été donné à la leçon précédente, et, selon
l'usage, elle devait payer ce jour-là.
Comme il donnait la leçon, on annonça M. _Rodolphe de Redeuil_.
Rodolphe entra, baisa la main de la jeune dame, et salua Léon d'un air
protecteur si impertinent, que Léon eut beaucoup de peine à trouver un
salut qui le fût un peu davantage. Léon était dans la maison sur le pied
d'homme payé; Rodolphe, eût-il été l'ami de Léon, n'aurait pas eu le
courage de l'avouer en semblable circonstance: mais tous deux, chaque
fois qu'ils se rencontraient, ne négligeaient rien pour s'adresser des
paroles à demi désagréables; Rodolphe, moins spirituel que Léon, malgré
la supériorité de sa position dans laquelle il se retranchait, n'avait
pas souvent l'avantage sur son adversaire, et sa colère contre lui
s'envenimait à chaque rencontre.
«Monsieur de Redeuil, dit Mme de Dréan, me permettrez-vous de continuer
ma leçon?»
Léon se sentit rouge: c'était demander à Rodolphe s'il fallait le
renvoyer. Rodolphe s'inclina sans parler; mais, avant sa réponse, Léon
avait repris sa place au piano et avait donné le ton à Mme de Dréan.
Elle chanta un morceau, après lequel Léon lui dit: «Ce n'est pas bien.»
Rodolphe se leva et dit: «C'est ravissant.»
Léon, à son tour, feignit de ne pas l'entendre et fit voir à Mme de
Dréan en quoi elle avait manqué; seulement, comme la manière dont
Rodolphe lui avait fait son compliment était plus que désobligeante pour
lui, il ajouta: «Il y a des gens qui trouveraient cela bien; mais vous
êtes assez heureusement douée pour ne pas vous arrêter à un à-peu-près
vulgaire et de mauvais goût.»
Mme de Dréan demanda à Rodolphe s'il était musicien; il répondit: «Non;
j'ai depuis un an _un pauvre diable_ de maître de piano qui fait tous
les jours une lieue dans la boue pour venir me donner une leçon que je
ne prends presque jamais; seulement j'ai imaginé, depuis quelque temps,
de lui faire jouer quelques drôleries sur le piano, je lui donne son
cachet, et il s'en va.
--Pauvre diable, en effet, murmura Léon, d'être obligé de supporter
cela!
--Vous devriez imiter mon exemple, dit Rodolphe; M. Lauter a un joli
talent sur le violon, cela vous amuserait.
--Je connais, dit Mme de Dréan, le talent de M. Lauter; _il a eu la
bonté_ de se faire entendre à ma dernière soirée où _il a bien voulu_
venir.»
Léon remercia Mme de Dréan dans son coeur; Rodolphe se mordit les
lèvres. Mme de Dréan ajouta: «Pourquoi n'êtes-vous pas venu?
--Je n'aime pas la musique, répondit Rodolphe, et votre billet m'avait
averti que votre soirée était toute musicale; d'ailleurs, j'avais promis
à...»
Léon l'interrompit par un prélude sur le piano et dit: «Voulez-vous,
madame, que nous redisions cette si vieille chanson que vous aimez?»
Un nuage de colère passa sur le front de Rodolphe. Mme de Dréan se leva
et commença à chanter:
J'ai _dit_ aux _échos de la plaine_
Tout ce qu'on _dit_ en pareil cas:
Que vous êtes une _inhumaine_,
Que je n'attends que le _trépas_....
Mais, outre que c'est bien vulgaire,
Tant parler est d'un indiscret;
Ne serait-il pas temps, ma chère,
Puisque j'ai dit ce qu'il fallait,
A des choses qu'il faille taire,
D'en venir un peu, s'il vous plaît?
Mais quel joli bouquet frissonne
Sur votre sein, mon bel amour?
Avez-vous doncque pour patronne
La sainte qu'on fête en ce jour?
Non, non, ce n'est pas votre fête,
Dites-vous? Cet heureux bouquet,
Dans une place aussi coquette,
Me fait croire, envieux regret,
Puisque ce n'est pas votre fête,
Que c'est la fête du bouquet.
Pendant que Mme de Dréan chantait, Rodolphe, le coude sur le piano, la
tête penchée, lui lançait de tous ses regards le plus irrésistible. Léon
lui dit: «Pardon, monsieur, votre coude sur le piano lui ôte beaucoup de
son.»
La leçon était finie; mais Léon ne voulait pas, devant Rodolphe, faire
comme le _pauvre diable_ de maître de piano auquel celui-ci donnait son
cachet, et _qui s'en allait_: d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il
avait coutume d'en agir chez Mme de Dréan. Léon était assez bien élevé
et assez homme du monde pour qu'on fût généralement enchanté de le
traiter d'une manière convenable.
J'en excepte quelques personnes qui, dans leur culte pour l'argent, ne
croient jamais de bonne foi que ce qu'on donne pour de l'argent, quelque
précieux que ce soit, vaille réellement l'argent, et se croient toujours
les bienfaiteurs de ceux auxquels ils donnent de l'argent, quelque peu
qu'ils en donnent et quelle que soit la valeur de ce qu'on leur donne en
échange; car après tout, disent-ils, ce n'est pas de l'argent.
Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Léon, sa leçon finie, prît un
siège et restât à causer. Il n'est rien de désagréable pour un homme
comme d'être surpris par un autre homme à faire des roulements d'yeux:
c'était le chagrin que Léon avait donné à Rodolphe, quand il l'avait
prié poliment de ne pas mettre son coude sur le piano. Mme de Dréan
parla musique, Rodolphe dit plusieurs sottises.
LÉON.--En France, on entend singulièrement la musique: la musique se
prend comme une fièvre intermittente. Pendant cinq ou six ans, on ne
s'en occupe pas, puis tout d'un coup elle revient à la mode; alors tout
le monde l'aime, tout le monde en parle, tout le monde s'extasie et se
pâme. Et les jeunes gens vont crier dans les stalles du théâtre Italien:
_Bravo, Roubine! Brava, la Grise!_ pendant que Rubini et Grisi chantent,
et de façon à ce que ni eux ni les autres ne les entendent. Il est
malheureux qu'on soit arrivé à faire un ridicule de la plus belle chose
qui soit, du plus divin des arts, de la musique; et que, faute de
pouvoir sentir dignement et apprécier la musique, on se pare d'une
admiration grotesque dans son exagération pour divers funambules
auxquels on rend mille fois plus d'hommages qu'aux grands génies dont
ils chantent les oeuvres.
RODOLPHE.--Monsieur Lauter, quel est aujourd'hui le premier des jeunes
violonistes?
Il était impossible de faire une question plus malveillante; c'était
dire à Léon: «Je ne vous compte pas, vous, petit talent de second
ordre.»
Léon comprit l'impertinence et répondit froidement:
«C'est moi, monsieur.»
Rodolphe crut répliquer par un sourire ironique. Mais Mme de Dréan,
presque malgré elle, dit: «Bravo, monsieur Lauter!.... A propos,
dit-elle en se reprenant, parce que vous avez un talent charmant, ce
n'est pas une raison pour que je ne vous paye pas vos leçons; car, vos
leçons payées, je vous suis encore bien reconnaissante de me les donner.
Je suis votre débitrice depuis la dernière leçon. Vous avez mes cachets,
n'est-ce pas?»
Léon avait pris les cachets le matin et les avait comptés quatre fois
pour être bien sûr de n'en pas oublier, et ne laisser au sort aucun
moyen d'en retarder le payement, et, avant d'entrer chez Mme de Dréan,
il avait mis la main sur sa poche pour s'assurer encore qu'ils y
étaient; mais l'idée de recevoir devant Rodolphe l'argent de ses leçons
lui apparut insupportable: il dit à Mme de Dréan qu'il n'avait pas ses
cachets.
«Mais je n'en ai pas besoin, vous me les rendrez un autre jour; je sais
parfaitement que je vous ai donné le douzième la dernière fois que vous
êtes venu, je vais vous donner votre argent.»
Et elle s'approcha d'un secrétaire.
De l'argent! il y avait là de l'argent, si près de Léon! de l'argent
qu'on lui devait, qui était à lui, qu'on allait lui donner, qu'il allait
toucher, tenir dans sa main, dans sa poche! de l'argent qui, sous un si
petit volume, renferme tant de plaisirs, tant de bonheur, tant
d'indépendance, tant de larmes essuyées, tant de puissance!
Et il dit: «Non, merci, vous me le donnerez une autre fois, cela
_m'embarrasserait_ aujourd'hui.»
L'embarrasserait! le pauvre garçon! ne dirait-on pas que ses poches sont
remplies d'argent? Hélas! ses pauvres poches sont vides et béantes: s'il
n'a rien laissé à Geneviève en partant, c'est qu'il ne lui restait rien.
«Et votre mariage? dit Mme de Dréan à Rodolphe.
RODOLPHE.--Quel mariage?
MADAME DE DRÉAN.--Ne disait-on pas que vous deviez épouser Mlle
Chaumier?
RODOLPHE.--Mlle Chaumier? Qu'est-ce que Mlle Chaumier?
LÉON.--C'est ma cousine, monsieur, et la fille de mon oncle, M.
Chaumier, chez lequel vous avez dans le temps _prié_ M. Albert Chaumier
de vous présenter.
MADAME DE DRÉAN.--On dit Mlle Chaumier très-jolie.
RODOLPHE.--Elle n'est pas mal.
MADAME DE DRÉAN.--Vous ne pouvez nier qu'il ait été question de quelque
chose entre elle et vous; plus de dix personnes m'en ont parlé.
RODOLPHE.--Elles se trompaient.
LÉON.--Sans doute, car c'est une chose dont M. de Redeuil se vanterait
au lieu de la cacher.
MADAME DE DRÉAN.--Il paraît que la chose a manqué et que vous en avez
gardé de l'aigreur.
RODOLPHE.--Moi, jamais, non: la petite personne n'avait pas assez de
fortune pour moi.
MADAME DE DRÉAN.--Il y a des choses qui valent bien la fortune.
LÉON.--C'est précisément de ces choses-là que M. de Redeuil n'aurait pas
eu peut-être assez pour ma cousine.
RODOLPHE.--C'est elle qui vous l'a dit, monsieur?
LÉON.--Non, monsieur; je ne l'ai jamais entendue parler de vous.
MADAME DE DRÉAN.--Enfin, d'après ce qu'on disait, vous aviez fait la
demande.
RODOLPHE, _du ton le plus fat et le plus impertinent, comme s'il était
absurde qu'on pût supposer qu'il s'occupât sérieusement d'une demoiselle
Chaumier_.--Non.
LÉON.--Monsieur est prudent.
RODOLPHE.--Monsieur ne l'est guère.
LÉON.--C'est faute de croire au danger.
MADAME DE DRÉAN.--Parlons d'autre chose.
RODOLPHE.--Pourquoi cela?
MADAME DE DRÉAN.--Pour parler d'autre chose; c'est, selon moi, une
excellente raison et parfaitement suffisante. Allez-vous ce soir aux
Bouffons?
RODOLPHE.--La _Grise_ chante-t-elle?
MADAME DE DRÉAN.--Oui.
RODOLPHE.--Irez-vous?
Léon serre les lèvres et fait un petit mouvement de tête, ce qui veut si
clairement dire qu'il aurait été plus poli de commencer par la seconde
question, que Mme de Dréan traduit tout haut cette pensée qui lui vient
sans qu'elle sache trop comment.
MADAME DE DRÉAN.--Oui, j'irai; mais il eût été plus obligeant de me
demander cela d'abord.
RODOLPHE.--Adieu donc.
MADAME DE DRÉAN.--Adieu.
LÉON--Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.
MADAME DE DRÉAN.--Ne m'oubliez pas après-demain.
En descendant l'escalier, Léon sentait son coeur battre violemment
dans sa poitrine; le premier mot qu'il allait dire était grave. Il
appela M. de Redeuil, qui ne l'avait pas salué, quoiqu'il sortît le
premier, et allait passer la porte cochère sans regarder Léon.
LÉON.--Monsieur de Redeuil?
RODOLPHE.--Monsieur Lauter...?
LÉON.--Voulez-vous me permettre de vous donner un avis?
RODOLPHE.--Vous est-il égal d'attendre que je vous en demande un?
LÉON.--Non, monsieur, cela ne m'est pas égal, et voici mon avis: Je
crois qu'il serait, pour vous, plus honorable en toute circonstance, et
plus prudent devant moi, de parler convenablement d'une personne qui
tient à moi par des liens de parenté.
RODOLPHE.--Monsieur, je ne reçois plus de leçons.
LÉON.--Il y en a quelques-unes cependant qui paraissent vous manquer.
RODOLPHE.--Des leçons de violon, monsieur?
LÉON.--Non, des leçons de politesse et de savoir-vivre.
RODOLPHE.--Est-ce que vous professez cela aussi, monsieur?
LÉON.--Quelquefois, monsieur.
RODOLPHE.--Vous ne paraissez pas cependant bien fort.
LÉON.--Mais.... assez fort pour vous, monsieur, à qui il faut donner des
connaissances élémentaires.
RODOLPHE.--Où monsieur donne-t-il ses leçons?
LÉON.--Mais, à Meudon, ou encore au pied de Montmartre, près de
Clignancourt.
RODOLPHE.--Nous pourrions commencer demain.
LÉON.--Volontiers.
RODOLPHE.--J'enverrai chez vous deux de mes amis, pour fixer les
conditions.
LÉON.--Je désire qu'on ne vienne pas chez moi pour cette affaire (Léon
pensait à Geneviève); j'enverrai chez vous. Vous serait-il égal de
n'avoir qu'un témoin?
RODOLPHE.--Pas du tout, si vous voulez.
LÉON.--Mon témoin sera chez vous demain matin à huit heures.
RODOLPHE.--Monsieur, au plaisir de vous revoir.
LÉON.--Monsieur, le plaisir sera pour moi.
En quittant Rodolphe, la première pensée qu'eut Léon fut celle de
chercher un témoin et des épées; puis il songea que la journée était
plus d'à moitié et qu'il avait laissé Geneviève sans argent; il songea à
celui qu'il venait de refuser. Il maudit sa vanité, qu'il avait préférée
à sa soeur; il se maudit lui-même. Puis il chercha des expédients, car
_il fallait_ de l'argent, et il se décida à aller en emprunter à Antoine
Huguet. C'était une chose qu'il n'avait jamais faite: il trouvait tout
naturel que ses amis lui empruntassent de l'argent, et il ne trouvait là
rien de condamnable; mais en songeant à en emprunter, il se sentait
singulièrement humilié.
Cependant il se dirigea vers l'atelier.