Bien des fois déjà, Geneviève avait décidé qu'elle devait renoncer à
Albert; mais, quelque entière que fût sa résignation, elle cachait
toujours quelque reste d'espérance, même à son insu. Le mariage avait
cette fois tout fini.
Rose ne voyait plus Léon; elle croyait un juste orgueil engagé à ne pas
le rappeler; mais elle avait pris en horreur M. de Redeuil, qui avait
été pour elle le prétexte d'un essai de coquetterie qui avait si mal
tourné. Rodolphe était toujours fort assidu chez M. Chaumier, et toute
la société des Chaumier et des Redeuil croyait qu'il épouserait Rose.
M. Chaumier s'efforçait en vain de mettre de l'ordre dans sa maison,
dont les dépenses dépassaient de beaucoup les revenus. Il prit le
prétexte de quelques réparations à faire à Fontainebleau pour aller y
passer un mois, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. Au bout de huit
jours, Rose, n'y pouvant plus tenir, écrivit à Geneviève que, si elle
voulait lui sauver la vie et l'empêcher de mourir d'ennui, il fallait
qu'elle vînt partager son exil. Il y avait en P.S.: «Amène _si tu veux_
M. Léon, si toutefois il ne craint pas trop de s'ennuyer avec nous.»
Geneviève était malade; le chagrin et la fatigue avaient achevé du
détruire sa santé. Léon ne pouvait quitter ni sa soeur ni ses leçons.
Rose vit dans ce refus une rupture complète. Elle tomba dans une sombre
tristesse: le séjour de Fontainebleau lui rappelait trop vivement sa
tendresse pour Léon; tendresse vraie et profonde, dont le monde avait pu
la distraire, mais non la dépouiller. Chaque arbre du jardin, chaque
meuble de la maison, lui montraient des circonstances de son amour. Les
détails les plus futiles l'attendrissaient et lui arrachaient des
larmes. Elle retrouva, sous l'herbe jaunie, les limites de son jardin,
de son jardin à elle et à Léon. Elle se rappela que, tandis que Léon
était chez M. Semler, et qu'il ne revenait à la maison que le dimanche,
il lui avait bien recommandé de soigner les pois de senteur qu'il avait
semés. Quand quelqu'un allait chez M. Semler, Rose tirait de terre un
des pois avec la petite tige verte et sa racine, et l'envoyait à Léon
pour qu'il put juger de l'état de la végétation. Le messager était
chargé de le rapporter, et Rose le replantait.
Quand Rose profitait d'un de ces rayons si doux du soleil d'hiver pour
se promener dans le jardin, il lui semblait que les sorbiers, les
rosiers, les brins d'herbe, murmuraient le nom de Léon.
Tout avait changé: les journées s'étaient envolées; Mme Lauter était
morte, Geneviève et Rose étaient séparées, Albert marié dans une
nouvelle famille, M. Chaumier vieilli et cassé, Léon artiste de talent
et de réputation.
Mais les arbres et les rosiers n'avaient pas changé; tous les ans ils
donnaient les mêmes fleurs et les mêmes parfums; la même herbe encadrait
les pavés de la cour; les mêmes merles venaient becqueter les ombelles
de corail des sorbiers.
Un jour, M. Semler disait: «Comme je m'étais trompé! j'avais toujours
cru que vous épouseriez Léon, et que Geneviève serait la femme
d'Albert.»
Rose le quitta, et alla se promener dans le jardin; elle pensa à tout ce
qu'il y aurait eu de bonheur à réunir entre eux quatre toutes les
affections qui remplissent la vie; à n'en rien distraire, à n'en rien
gaspiller sur le reste du monde: amour de parents, amitiés d'enfants;
premier amour de jeunes garçons et de jeunes filles; dernier amour du
mariage; toutes ces amours renfermées en eux quatre. Un soir elle
écrivit à Geneviève:
«Ma Geneviève, c'est à Léon que j'écris, donne-lui cette lettre.
«Léon, nous sommes fous, je t'aime, et je suis sûre que tu m'aimes. Je
suis à Fontainebleau; je t'écris assise dans ce même fauteuil où j'étais
quand nous nous sommes promis d'être l'un à l'autre, le jour où on
enterra ma tante Rosalie.
«Tiens, Léon, je n'ai plus d'orgueil, je suis trop malheureuse; tu ne
m'as pas oubliée, n'est-ce pas? Viens à Fontainebleau, amène Geneviève;
nous serons seuls tous les trois avec mon père; nous lui rappellerons ce
qu'il a promis à ma tante. Pauvre tante! si elle n'était pas morte, nous
n'aurions jamais été séparés! Pendant que ma lettre ira à Paris, je vais
aller au cimetière prier sur son tombeau; viens, vous manquez ici tous
les deux; il y a partout des places vides.»
A ce moment arriva Albert; il était venu à cheval en poste; il dit au
postillon de lui ramener d'autres chevaux dans une demi-heure, pour
retourner à Paris.
«Mais, dit Rose, es-tu fou? Tu ne peux faire ainsi vingt-quatre lieues
sans te reposer.»
Albert ne répondit rien et demanda à parler à son père. Rose le
conduisit jusqu'à la porte de la chambre de M. Chaumier, et voulut se
retirer; mais Albert lui dit: «Reste, ma soeur, il faudra bien que tu
saches ce que j'ai à apprendre à notre père: j'aime autant n'avoir à en
parler qu'une fois.»
Rose alors regarda Albert, et pensa que ce n'était pas seulement à la
fatigue de la route qu'il fallait attribuer l'excessive pâleur de son
frère.