Albert à Léon.
Au fait, autant écrire, cela me fera paraître le temps moins long. Je ne
sais, mon cher Léon, quand tu recevras cette lettre; je te l'écris dans
un endroit dont je ne sortirai peut-être jamais. Je suis seul,
prisonnier, affamé; je viens de réunir un crayon, et j'arrache dans des
livres les feuillets de papier blanc qui s'y trouvent. Peut-être ne
finirai-je pas la ligne que je commence, peut-être écrirai-je vingt
volumes; en tout cas, rien ne m'empêche d'intituler ce que j'écris,
comme Silvio Pellico, le célèbre captif:
Miei prigioni.--Mes prisons.
Peut-être faut-il commencer par te dire comment je suis ici. Je date ma
lettre de Belle-Ile-en-Terre. En arrivant hier matin, comme je sortais
de l'intérieur de la diligence, je vois descendre du coupé une femme
charmante, autant que peut l'être une femme dont on a été l'amant.
Pendant que son mari paye un supplément de poste pour ses bagages, et
que deux domestiques descendent des malles, je m'approche d'elle, plus
pour contrarier une sorte de commis voyageur qui faisait la roue (les
dindons la font comme les paons) que pour me faire plaisir à moi-même.
«Comment! Zoé, nous avons voyagé si près l'un de l'autre! Et où
allez-vous?
--Je suis arrivée. Nous venons passer deux mois dans une propriété
appartenant à mon mari; je suis surprise que vous m'ayez reconnue.»
Je réponds par la phrase de rigueur.... mémoire du coeur.... trace
ineffaçable.... puis, comme péroraison, je jette un regret.... «Quel
malheur de ne pas vous voir quelques heures!»
On me répond: «Rien n'est plus facile; trouvez-vous à minuit à tel
endroit...»
Le mari revient, je ne réponds pas, je m'éloigne, sans avoir pu trouver
un prétexte....
Mon Dieu! que j'ai faim! il est au moins midi....
Voyons un peu, je fais de la fatuité avec toi, c'est ridicule, disons la
vérité: une femme en voiture, à Belle-Ile-en-Terre, dans un autre
logement, une femme chez laquelle on est introduit à minuit, quand
autrefois on ne pouvait la voir que dans le jour; c'est presque une
autre femme! et c'est si joli, une autre femme!
A vrai dire, toutes les femmes sont _la même_, il n'y a de variété que
dans les circonstances. Donc, j'arrive à minuit à la porte indiquée; il
pleuvait à verse, on m'ouvre: c'est Zoé elle-même, elle a une nouvelle
femme de chambre à laquelle elle n'ose se fier; il faudra que je parte
avant le jour, à cinq heures! très-bien.
Vers trois heures je m'endors, très-mal. Il y a deux choses que les
femmes ne pardonnent pas: le sommeil et les affaires. Heureusement que
la voiture avait fatigué la belle (ô homme modeste que je suis!); elle
s'endort aussi.
Je ne crois pas que les gens bien organisés dorment jamais entièrement:
il y a une partie d'eux qui veille et qui les regarde dormir. En effet,
chaque fois que j'ai dû me lever de bonne heure pour une partie de
chasse.... ou pour tout autre plaisir, je me suis toujours réveillé à
l'heure précise. Mais, cette fois, il s'agissait d'aller recevoir une
pluie froide et de remettre des bottes un peu difficiles, que l'humidité
devait avoir rendues plus difficiles encore. Je ne me réveille pas, ni
Zoé non plus, si ce n'est à sept heures du matin. Le jour entrait à
grands flots dans la chambre. Zoé me dit: «Nous sommes perdus!
--Diable! repris-je, il est désagréable d'être perdu si matin.»
Encore à moitié endormi, je manque d'imagination et d'expédients.
Pendant ce temps, je me lève en toute hâte; mais quand je veux mettre
mes bottes, je les croyais difficiles, elles sont impossibles; je fais
des efforts horribles, une sueur froide coule sur mon front, les muscles
des pieds comprimés me font horriblement souffrir, les nerfs me font
mal; je frotte les malheureuses bottes avec du savon, j'y mets de la
poudre que je trouve dans le cabinet de toilette de Zoé, j'y mets de la
cendre, j'y mets des bûches pour les élargir, j'y mets tout ce que je
trouve sous la main, j'y mets tout, excepté mes pieds; je prends deux
clefs, je les passe dans les _tirants_, et je tente un effort suprême:
les veines de mon front sont gonflées comme des cordes, j'ai le visage
violet, les _tirants_ se cassent, je tombe assis, il n'y a plus moyen.
Zoé pâle et tremblante vient à moi, et me dit: «Taisez-vous, ne faites
pas de bruit; j'entends mon mari qui rôde dans la maison.»
Oh! les maris ne savent pas tous leurs avantages. Celui de Zoé est un
être frêle que je tuerais d'un coup de poing; eh bien, l'idée de le voir
entrer me fait battre le coeur, et je me sens pâlir, j'ai peur. Peur
de quoi? Je ne sais, mais j'ai peur, je tremble.
Zoé boit un verre d'eau et se ranime. Elle achève de se vêtir et me dit:
«Restez là, ne remuez pas, ne répondez pas, quoi qu'on fasse; ma femme
de chambre viendra vous délivrer.» Zoé sort et m'enferme. Nous ne nous
sommes même pas embrassés. Nous nous abhorrons tous les deux. Zoé me
pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela
dans la vie des femmes; mais elle ne me pardonne pas une lutte ridicule
contre mes bottes. Et moi, je lui pardonnerai encore moins de ce que
j'ai été ridicule devant elle. Je me mets sur le lit et je m'endors. Je
viens de me réveiller, et je t'écris. Je ne sais combien de temps j'ai
dormi, mais je meurs de faim. Je me rappelle involontairement les
misères de tous les prisonniers célèbres, je me trouve plus malheureux
qu'eux tous. J'ai déjà cherché une araignée que je puisse instruire et
dont je fasse mon amie, comme Lalande. Il n'y en a pas. Je n'ai pas même
d'enfants que je puisse manger comme Ugolin.
Personne ne peut me contester ce point. On plaint Ugolin d'avoir été
obligé de manger ses enfants. Il n'avait qu'à ne pas les manger, à moins
qu'il n'ait trouvé plus difficile et plus triste de ne pas manger du
tout que de manger ses enfants. Donc, je suis mille fois plus à plaindre
qu'Ugolin.
Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances, non
pas que je t'écrive en vers: je sens que je ne me porterai à cet excès
qu'après trois jours de prison. Je vais provisoirement dormir un peu; il
sera toujours temps de faire des stances.
* * * * *
Ah! le réveil est agréable. Il paraît qu'on est entré ici: je trouve un
pot de confitures de groseilles, du pain et une bouteille de vin. Du vin
de Bordeaux! C'est une chose excellente que les confitures de
groseilles; cependant l'estomac a bien vite calculé combien de tartines
il faut pour équivaloir à un bifteck.
Il me revient toutes les chansons qui parlent de liberté, et je ne puis
chanter; je suis encore sur ce point plus infortuné que tous les
prisonniers connus. Le prisonnier de Chilon, les prisonniers des plombs
de Venise, sont des sybarites: ils ne chantent pas, peut-être; mais
c'est parce qu'ils n'en ont pas envie, tandis que moi, je vais écrire
les chansons qui me viennent.
Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé;
Contre nous de la tyrannie....
* * * * *
Liberté! liberté chérie!
* * * * *
O mon pays! de tes belles campagnes,
Je garderai le touchant souvenir.
* * * * *
* * * * *
Loin des chalets qui m'ont vu naître.
* * * * *
* * * * *
* * * * *
Rendez-moi ma patrie
Ou laissez-moi mourir.
* * * * *
O Liberté! vierge sainte et sans tache!
* * * * *
Viva! viva la libertà!
* * * * *
......L'habitant des montagnes
Respire près du ciel l'air de la liberté.
* * * * *
Plutôt la mort que l'esclavage,
C'est la devise des Français.
* * * * *
Je ne chanterai pas celle-ci:
On nous disait: «Soyez esclaves:»
Nous avons dit: «Soyons soldats!»
Je ne vois pas assez la différence des deux choses, et n'aime pas à
disputer sur les mots.
Mais voici l'air de la Malibran:
J'avais perdu la paix et les beaux jours:
Je les retrouve en voyant ma patrie:
De son pays on se souvient toujours.
Oh! que tout ce qui est dehors me paraît beau! Je me sens pris d'un
amour des champs que je ne me connaissais pas, surtout à ce degré.
J'aime les forêts et leur sombre murmure; j'aime les prairies, j'aime
les bergers, j'aime les moutons, j'aime les chiens, j'aime la boue des
rues; je voudrais être éclaboussé rue Vivienne, je voudrais être battu
sur le boulevard des Italiens.
Tout contribue à m'attrister, tout est ligué contre moi. Il faut que la
pièce où je suis soit tendue de papier chocolat. Il y a des couleurs
calmes, il y a des couleurs bruyantes, il y en a de gaies et de tristes.
Le chocolat est une couleur ennuyeuse. Il y a des supplices par lesquels
on pourrait tuer les gens nerveux en peu de temps, et les lois n'ont
rien prévu de cela. Rien ne m'épouvanterait plus qu'un jugement ainsi
conçu.... A quoi puis-je supposer qu'on me condamne? l'assassinat est
toléré depuis l'institution du jury. Dernièrement, un frère a coupé sa
soeur en morceaux: il a été déclaré coupable, mais avec des
circonstances atténuantes, soit parce que c'était sa soeur, soit parce
que les morceaux étaient petits. Il n'y a qu'un crime pour lequel il n'y
ait aucune grâce à attendre, aucunes circonstances atténuantes à faire
admettre:
C'est de secouer un tapis par la fenêtre. On n'admet pas même la preuve
du contraire. Il y a deux mois, une bonne femme, accusée d'avoir laissé
secouer _dans la rue_, _par la fenêtre_, un _tapis_, par _son
domestique_, offrait les preuves de ceci:
Qu'elle n'avait pas de _fenêtre_ sur la rue, qu'elle n'avait pas de
_tapis_, qu'elle n'avait pas de _domestique_.
Elle fut condamnée à l'amende et aux frais.
Je suppose donc que j'aie commis un crime, le seul irrémissible dans
l'état actuel de la justice. Eh bien! la condamnation que je redouterais
le plus serait celle-ci:
«Condamné à la prison.
«Et, attendu la récidive, la prison sera couleur de chocolat.»
Je vais lire, j'ai trouvé un livre qui va peut-être m'amuser; aussi
bien, j'ai épuisé presque tout le papier blanc.
.... Décidément ce livre m'ennuie. Mais quand on viendra me délivrer,
car je suppose toujours qu'on viendra me délivrer, comment est-ce que je
m'en irai? Depuis ce matin, j'aurais bien pu mettre mes bottes, si
toutefois il n'est pas devenu tout à fait impossible de les mettre. J'ai
faim, mais encore des confitures de groseilles! Si je suis jamais rendu
à la liberté, je me promets bien de ne jamais manger de confitures de
groseilles. C'est encore fort heureux qu'il n'ait pas plu à Zoé de me
mettre dans une armoire ou dans un tiroir de commode. Ah! parbleu, voici
un excellent moyen de mettre mes bottes: il n'y a rien de tel que la
solitude et la méditation; je coupe les tiges de mes bottes, et il me
reste des souliers qui se mettent d'eux-mêmes.
* * * * *
Trois jours après avoir écrit tout le griffonnage qui précède, je le
retrouve dans une poche d'habit. Je vous l'envoie. Voici comment a fini
mon emprisonnement: Ce n'est qu'à une heure du matin que ma jolie
geôlière est arrivée, et je ne suis parti qu'à quatre heures. Cela
n'empèche pas que ma lettre est encore datée de Belle-Ile-en-Terre, par
le ridicule accident qui m'est arrivé hier. Il n'y avait pas de place
dans la diligence; je loue une voiture et je prends des chevaux à la
poste. Je monte dans la voiture, le postillon ferme la portière et va
boire avec des camarades. Je me rappelle tout à coup que j'ai oublié
quelque chose, j'ouvre la portière du dedans, je descends, je la referme
parce qu'elle gênait le passage, et je vais chercher l'objet qui me
manquait. En redescendant l'escalier, j'entends claquer un fouet et
rouler des roues; je hâte le pas, j'arrive à la rue: plus de voiture! Le
postillon ne s'est pas aperçu que j'étais redescendu de la voiture où il
m'avait enfermé, et il est parti. Il faut maintenant que j'attende qu'il
ramène la voiture et mes effets. Adieu. Geneviève a-t-elle trouvé ma
brocatelle orange et noire?
Albert Chaumier.