Léon dit à Geneviève: «Voici une lettre qui t'amusera.» Et il lui donna
la lettre d'Albert.
Elle la lut, et sentit ses yeux tout brûlants de larmes prêtes à
s'échapper. «Ce qu'il y a de plus charmant dans la lettre et dans la
conduite d'Albert, dit Léon, c'est que, pendant qu'il voyage à la
recherche de la quatrième colonne de son lit, la belle vient d'agréer
les voeux d'un autre amant.»
Geneviève faisait semblant de relire la lettre, et n'osait relever son
visage penché sur le papier, dans la crainte que Léon ne s'aperçût du
trouble qui s'était emparé d'elle.
Heureusement, M. Anselme entra.
«Je viens, dit-il, vous proposer une partie de promenade. Je suis chargé
des affaires de M. le baron d'Arnberg: c'est un riche seigneur allemand
qui veut fixer son séjour à Paris; je fais, sur les plans qu'il m'a
confiés; construire pour lui une maison dans les Champs-Élysées. M.
d'Arnberg m'a donné des instructions précises sur les points importants;
mais il s'en rapporte à moi pour les détails. La maison est à peu près
terminée; il s'agit de la décorer et de planter le jardin. M. d'Arnberg
a un fils et une fille qu'il chérit. Il faudrait préparer leur logement
à tous deux; mais je suis vieux, et je ne me rappelle plus guère ce qui
plaît à un jeune homme. D'autre part, j'ignore entièrement les goûts
d'une jeune fille: il faut donc que vous m'aidiez dans mon entreprise et
que vous me donniez des conseils. Nous déjeunerons dans les
Champs-Élysées, et nous irons visiter la future habitation du baron.»
La maison s'ouvrait par une grille sur les Champs-Élysées. A droite de
la grille étaient le logement du portier et les remises: à gauche
s'étendaient les écuries. Par une avenue plantée d'arbres, on arrivait à
la maison, à laquelle on montait par un perron à grille dorée. Les
appartements étaient vastes et élevés; quoiqu'ils ne fussent pas encore
tendus, les riches sculptures de cheminées de marbre, les glaces énormes
que l'on enchâssait dans les panneaux, donnaient déjà l'idée du luxe que
l'on voulait y mettre. Derrière la maison, par un perron, on descendait
dans un immense jardin déjà plein de vieux gros arbres, et encombré de
jardiniers qui attendaient l'arrivée et les ordres de M. Anselme. Après
s'être promenés partout, Geneviève et Léon commencèrent à donner leur
avis. Il fut décidé que le salon de réception serait or et blanc: qu'il
y aurait un autre salon plus petit, cramoisi et or. Mais ce fut pour
l'appartement de Mlle d'Arnberg que Geneviève se livra à ses fantaisies.
«M. d'Arnberg est-il riche? demanda-t-elle.
--Très-riche, répondit M. Anselme.
--En ce cas, on peut lui faire dépenser de l'argent pour sa fille.
--Il la chérit, ajouta M. Anselme.
--Très-bien. Alors commençons. L'appartement de Mlle d'Arnberg se
compose de six pièces. C'est bien grand.
--Mais, dit Anselme, M. d'Arnberg veut qu'elle reste chez lui quand elle
sera mariée.
--C'est égal, il y en a trois qui sont séparées: ne nous occupons pas du
mari. La première pièce sera un petit salon bleu et or; la seconde, la
chambre à coucher, sera tendue de soie bleue, avec de la mousseline
blanche par-dessus la soie. La dernière pièce sera la salle de bains;
elle sera, à hauteur d'appui, revêtue de marbre blanc; il y aura une
baignoire de marbre blanc et des consoles pareilles. Mais c'est surtout
le mobilier que je me propose de choisir. Il y a une foule de riens qui
ruineront votre baron et qui enchanteront sa fille.
--Vous pourrez, dit M. Anselme, tout régler sur ce point; j'ai à ce
sujet des pouvoirs illimités: le baron paye, non sans compter, mais sans
hésiter.»
On passa à l'appartement du fils du baron. Léon ordonna un cabinet tout
revêtu de bois de chêne, avec des meubles de bois sculpté et de grandes
bibliothèques, un salon entouré de moelleux divans, et une petite salle
d'armes.
Vint le tour du jardin. Ce fut le sujet de graves discussions, mais on
finit par tomber d'accord. On en fit un vaste jardin pittoresque, avec
de grandes pelouses vertes entourées de fleurs. «Ce sera, dit Geneviève,
comme un châle de cachemire vert-émir, avec ses bordures de palmes
harmonieusement bariolées.»
Au milieu d'une des pelouses était une pièce d'eau irrégulière, qui
s'échappait en un petit ruisseau traversant la partie boisée et touffue
du jardin. Dans certaines parties de l'ordonnance, il y eut un peu de
souvenirs de Fontainebleau, si cher au frère et à la soeur.
«M. d'Arnberg a donc des chevaux? demanda Léon.
--Oui, et d'assez beaux, qu'il amènera avec lui; seulement il faudra que
nous en achetions un pour le jeune homme.
--Oh! dit Léon, nous lui achèterons un cheval gris de fer, avec la
crinière et les jambes noires.»
On avait passé ainsi une partie de la journée. Comme ils sortaient de la
maison, ils virent les Champs-Élysées remplis de voitures et de
cavalcades. Le frère et la soeur ne purent se défendre d'un sentiment
de tristesse en voyant ces magnificences, en se rappelant toutes celles
qu'ils venaient d'ordonner, et en songeant à la médiocrité de leur
existence. Ils furent quelque temps sans parler.
Geneviève, la première, rompit le silence, et dit, répondant à la pensée
de son frère: «Nous avons toujours le soleil et la douce paix, et notre
tendre amitié.
--Oh! dit Léon, c'est pour toi que je voudrais être riche, pour toi si
jolie, et qui aurais tant de succès au milieu du monde dont notre
pauvreté nous éloigne!»
Le frère et la soeur avaient parlé à voix basse; je ne sais si M.
Anselme les entendit, mais il essuya ses yeux avec la manche de son
habit marron.
En descendant les Champs-Élysées, Geneviève aperçut un jeune homme
proprement vêtu, quoique ses habits fussent vieux et usés. Il était
adossé contre un arbre; quelquefois il laissait passer dix personnes
sans s'occuper d'elles; puis il en venait une dont la physionomie
probablement l'encourageait davantage, et à celle-là il ôtait son
chapeau sans parler. Si cette démonstration ne lui réussissait pas, il
semblait découragé et épuisé de son effort, et il était encore quelque
temps sans demander. Cependant il s'arrêta devant Anselme, et lui tendit
son chapeau. Anselme le regarda et lui dit:
«Mon ami, n'avez-vous pas d'ouvrage, ou quelque infirmité vous
empêche-t-elle de travailler?
--Je n'ai pas d'ouvrage, répondit le jeune homme; mais, si j'étais seul,
j'aimerais mieux mourir de faim que de mendier. Je suis tailleur; mon
maître a fait de mauvaises affaires, et il est parti sans payer les
ouvriers. J'ai une pauvre jeune femme qui partage mes privations. Ce
matin il me restait un sou, j'ai acheté un petit pain que je lui ai
laissé; et, ayant couru inutilement chez tous mes amis, je me suis mis à
mendier pour ne pas rentrer sans lui rapporter ce qui lui est
nécessaire. Mais cela me déchire le coeur! Voilà une demi-heure que je
suis là, et personne n'a encore voulu rien me donner.
--Et, demanda Anselme, pourquoi vous êtes vous adressé à moi, plutôt
qu'à cet homme couvert de chaînes et de diamants qui marchait devant
moi?»
Le jeune homme balbutia; Anselme réitéra sa question.
«C'est..., dit-il enfin, mais je n'oserai jamais vous le dire.
--Osez: je ne me fâcherai de rien.
--Eh bien! c'est justement parce que vous avez un habit un peu râpé, que
vous ne paraissez pas bien riche, et que j'ai pensé que vous seriez plus
sensible au malheur que ces gens qui n'ont jamais peut-être manqué de
rien.
--Ceci est parfaitement raisonné. Tenez, aller trouver votre femme, et
laissez-moi votre nom et votre adresse.
--Jean Keissler, rue du Petit-Hurleur, 10.
--Vous êtes Allemand?
--Oui, monsieur.
--C'est bien.»
Et Anselme lui mit dans la main une pièce qui parut à Geneviève être un
louis; mais, quand elle le lui dit, il soutint que ce n'était qu'une
pièce de vingt sous. Quoique Geneviève pensât avoir bien vu, elle crut
Anselme sans difficulté. Le vieil habit marron ne paraissait pas
accoutumé à recéler de pareilles espèces.
«Vous voyez, dit Anselme, il y a des gens encore plus pauvres que nous.
Avez-vous remarqué comme ce pauvre garçon s'est enfui, gardant mon....
ma pièce de vingt sous serrée dans sa main, n'osant pas la mettre dans
sa poche dans la crainte de la perdre, et ayant besoin de la sentir pour
se persuader qu'il ne rêvait pas?»
A ce moment, Léon s'arrêta brusquement: il venait de voir sur la
chaussée la calèche de M. de Redeuil, dans laquelle étaient M. et Mme de
Redeuil, Mme Haraldsen et Rose Chaumier. Rodolphe de Redeuil galopait à
la portière; la calèche passa si vite, qu'il ne put voir si Rose les
avait reconnus. C'est alors que, malgré les lieux communs de M. Anselme,
il comprit tout ce que sa pauvreté avait de triste et de funeste.
Rodolphe galopait du côté de Rose!
Lui n'avait pas, n'aurait jamais un cheval, et cependant il était bon
écuyer, habile et audacieux. Il regarda aussi ses habits, qui, pour la
coupe et la fraîcheur, ne pouvaient rivaliser avec ceux de Rodolphe. Son
chagrin rejaillit assez injustement sur Rose: il la trouva coupable de
ce que Rodolphe de Redeuil avait un cheval et un habit de....