Albert à Léon.
Voici mon histoire, mon cher Léon. Je suis amoureux d'Éléonore. Tu me
demanderas ce que c'est qu'Éléonore. Éléonore, c'est Mme de Blinval,
c'est Mme Florval, c'est Mme trois étoiles. Mais c'est surtout une belle
et charmante fille, qui a les plus jolis pieds et les plus jolies mains
du monde, qui a des yeux, des cheveux, des dents, comme a des dents, des
cheveux et des yeux la femme que l'on aime. C'est une sorte d'histrione
et de funambule, qui ravit chaque soir les quinze cents spectateurs d'un
théâtre des boulevards. Si je m'étais décidé tout de suite à m'en passer
la fantaisie, la chose a été si facile pour beaucoup d'autres qu'elle
n'aurait pas probablement été impossible pour moi. Mais je me suis
laissé y penser si souvent, si longtemps, sans commencer l'attaque, que
les symptômes sont arrivés à une haute gravité; la maladie a un
caractère bizarre que j'ai peine à comprendre moi-même, et que je vais
tâcher de t'expliquer, ne fût-ce que pour me l'expliquer un peu.
La première fois que j'ai vu la beauté en question, elle jouait je ne
sais quel rôle, dans je ne sais quelle pièce, de je ne sais quel auteur;
toujours est-il qu'elle avait une robe de brocatelle orange et noire,
que ses cheveux descendaient sur ses joues en nattes arrondies, et
qu'elle s'appelait Berthe. La décoration représentait une vieille
chambre tapissée de cuir doré et meublée de bahuts sculptés, de tables à
pieds tors, avec des portières de damas vert. Ce tableau, je ne sais
comment, est resté dans ma tête et s'y est gravé avec une incroyable
fidélité, jusqu'au moment où j'ai découvert un matin que rien au monde
ne m'intéressait, excepté elle; que tout m'ennuyait mortellement, à
l'exception d'Éléonore. Mais ce que j'aimais, ce n'était ni Éléonore, ni
Mme de Blinval, ni Mme trois étoiles: c'était Berthe, Berthe avec des
cheveux nattés, la robe de brocatelle orange et noire; Berthe dans la
vieille salle avec le cuir doré, et les portières vertes et les meubles
sculptés. Tout cela lui allait si bien, ou me paraissait lui aller si
bien, que, dans tout autre costume, elle me paraissait déguisée, surtout
dans le costume qu'elle porte à la ville, et qui est le costume de tout
le monde. Si mes yeux ou mon imagination me représentent Berthe avec les
cheveux frisés on en bandeaux, je ne l'aime pas; je ne l'aimerais pas si
sa robe était bleue ou rouge; je ne l'aimerais pas si je la voyais
assise sur un fauteuil d'acajou; quand on parle d'elle et qu'on
l'appelle Éléonore, je ne l'aime pas.
C'est pour moi un rêve qui ne peut se modifier et se présente toujours
invariablement avec les mêmes détails. J'ai d'abord trouvé ma fantaisie
presque aussi ridicule que tu la trouves en ce moment; puis je m'y suis
accoutumé, et, à te parler franchement, je suis bien près aujourd'hui de
la trouver raisonnable: toujours est-il que j'y cède, et que je m'occupe
de préparer le cadre de ladite fantaisie. Geneviève t'a peut-être dit
qu'elle était venue avec moi acheter le mobilier, et le cuir doré, et
les portières vertes. Si les portières n'étaient pas vertes, je ne
donnerais pas un petit écu d'Éléonore. Si Geneviève t'a parlé de nos
excursions, elle a dû te parler aussi de mon désappointement: j'ai
acheté un lit magnifique auquel il manque une colonne; or, ces colonnes
sont tellement belles, que je n'ai pu nulle part en trouver une
semblable. Je me suis déterminé à aller la chercher en Bretagne. J'ai
confié le soin de mon étude à mon premier clerc, qui est beaucoup plus
fort que moi, et qui la conduit quand je suis à Paris tout autant que
dans mon absence.
Quand tu recevras cette lettre, je serai parti. Prie Geneviève de me
trouver de la brocatelle orange et noire
Albert CHAUMIER.