XLII

Albert à Léon.

Voici mon histoire, mon cher Léon. Je suis amoureux d'Éléonore. Tu me

demanderas ce que c'est qu'Éléonore. Éléonore, c'est Mme de Blinval,

c'est Mme Florval, c'est Mme trois étoiles. Mais c'est surtout une belle

et charmante fille, qui a les plus jolis pieds et les plus jolies mains

du monde, qui a des yeux, des cheveux, des dents, comme a des dents, des

cheveux et des yeux la femme que l'on aime. C'est une sorte d'histrione

et de funambule, qui ravit chaque soir les quinze cents spectateurs d'un

théâtre des boulevards. Si je m'étais décidé tout de suite à m'en passer

la fantaisie, la chose a été si facile pour beaucoup d'autres qu'elle

n'aurait pas probablement été impossible pour moi. Mais je me suis

laissé y penser si souvent, si longtemps, sans commencer l'attaque, que

les symptômes sont arrivés à une haute gravité; la maladie a un

caractère bizarre que j'ai peine à comprendre moi-même, et que je vais

tâcher de t'expliquer, ne fût-ce que pour me l'expliquer un peu.

La première fois que j'ai vu la beauté en question, elle jouait je ne

sais quel rôle, dans je ne sais quelle pièce, de je ne sais quel auteur;

toujours est-il qu'elle avait une robe de brocatelle orange et noire,

que ses cheveux descendaient sur ses joues en nattes arrondies, et

qu'elle s'appelait Berthe. La décoration représentait une vieille

chambre tapissée de cuir doré et meublée de bahuts sculptés, de tables à

pieds tors, avec des portières de damas vert. Ce tableau, je ne sais

comment, est resté dans ma tête et s'y est gravé avec une incroyable

fidélité, jusqu'au moment où j'ai découvert un matin que rien au monde

ne m'intéressait, excepté elle; que tout m'ennuyait mortellement, à

l'exception d'Éléonore. Mais ce que j'aimais, ce n'était ni Éléonore, ni

Mme de Blinval, ni Mme trois étoiles: c'était Berthe, Berthe avec des

cheveux nattés, la robe de brocatelle orange et noire; Berthe dans la

vieille salle avec le cuir doré, et les portières vertes et les meubles

sculptés. Tout cela lui allait si bien, ou me paraissait lui aller si

bien, que, dans tout autre costume, elle me paraissait déguisée, surtout

dans le costume qu'elle porte à la ville, et qui est le costume de tout

le monde. Si mes yeux ou mon imagination me représentent Berthe avec les

cheveux frisés on en bandeaux, je ne l'aime pas; je ne l'aimerais pas si

sa robe était bleue ou rouge; je ne l'aimerais pas si je la voyais

assise sur un fauteuil d'acajou; quand on parle d'elle et qu'on

l'appelle Éléonore, je ne l'aime pas.

C'est pour moi un rêve qui ne peut se modifier et se présente toujours

invariablement avec les mêmes détails. J'ai d'abord trouvé ma fantaisie

presque aussi ridicule que tu la trouves en ce moment; puis je m'y suis

accoutumé, et, à te parler franchement, je suis bien près aujourd'hui de

la trouver raisonnable: toujours est-il que j'y cède, et que je m'occupe

de préparer le cadre de ladite fantaisie. Geneviève t'a peut-être dit

qu'elle était venue avec moi acheter le mobilier, et le cuir doré, et

les portières vertes. Si les portières n'étaient pas vertes, je ne

donnerais pas un petit écu d'Éléonore. Si Geneviève t'a parlé de nos

excursions, elle a dû te parler aussi de mon désappointement: j'ai

acheté un lit magnifique auquel il manque une colonne; or, ces colonnes

sont tellement belles, que je n'ai pu nulle part en trouver une

semblable. Je me suis déterminé à aller la chercher en Bretagne. J'ai

confié le soin de mon étude à mon premier clerc, qui est beaucoup plus

fort que moi, et qui la conduit quand je suis à Paris tout autant que

dans mon absence.

Quand tu recevras cette lettre, je serai parti. Prie Geneviève de me

trouver de la brocatelle orange et noire

Albert CHAUMIER.

Geneviève(#38756) · 第 64 / 158 题