XIX

Le lendemain matin, de très-bonne heure, Rose et Léon se rencontrèrent

au jardin.

«Ah! vous voilà, monsieur? dit Rose. Daignerez-vous, aujourd'hui,

m'adresser la parole, et me dire, surtout, ce qui vous rendait hier si

morose et si laid?

--Mais au contraire, Rose, répondit Léon, c'est toi qui semblais toute

préoccupée et ne faisais pas plus attention à moi que si nous ne nous

fussions jamais vus.

--Je faisais si bien attention à vous, répliqua Rose, que je pourrais

vous dire l'une après l'autre toutes les grimaces désagréables dont vous

avez embelli la soirée; mais vous aviez quelque chose, et j'exige que

vous me fassiez votre confession.»

Léon ne répondit pas. Rose vint l'embrasser et lui dit:

«Tiens, je sais bien ce que tu as; tu es mécontent de moi.

--En effet, dit Léon, je voulais te gronder. Pourquoi être ainsi tout

émue et tout effarée de l'arrivée d'un étranger? Pourquoi cette

toilette, quand ma mère et ma soeur avaient gardé leur costume

ordinaire? Est-ce donc une grande fête quand il arrive quelqu'un

déranger nos habitudes et nos plaisirs du soir? Hier, quand ton tour est

venu de chanter, tu as rougi et pâli tour à tour, et ta voix a tremblé.

Il est évident que tu éprouvais de la gêne et de la souffrance, tandis

que, lorsque nous faisons de la musique ensemble, tu as la voix pure et

assurée, tu n'éprouves que du plaisir; et, vois-tu, ma petite Rose,

quoique M. de Redeuil t'ait fait de grands compliments, tu es loin

d'avoir chanté, hier, aussi bien que de coutume.

--Tu as raison, Léon, répondit Rose; mais il y a, dans l'esprit des

femmes, des choses que vous ne comprenez jamais. C'est pour toi, et pour

Geneviève, et pour mon frère, que je voulais que ce monsieur me trouvât

belle. Il y a quelques jours, j'ai entendu des femmes parler de toi avec

éloge, et j'en étais enchantée. D'ailleurs, j'avais une robe que je

n'avais encore pu mettre, faute de la moindre occasion. Ce monsieur

était un excellent prétexte et j'en ai profité. Sans lui, je l'aurais

peut-être mise demain pour recevoir M. Semler.

--Pardonne-moi mes reproches, ma petite Rose; mais, vois-tu, c'est que

je me trouve si heureux au milieu de vous tous, que je voudrais élever

de cent pieds le mur du jardin, pour qu'il ne vînt jamais personne ici.

Je te jure que je n'ai aucune affection hors d'ici; je vous aime tous de

toutes les forces de mon âme, et je consentirais bien volontiers à ne

jamais voir que vous. Crois-moi bien, jamais tu ne seras aussi heureuse

que tu l'es en ce moment: tout le monde t'aime d'une vive et sincère

affection; tu es notre enfant chéri à tous; tu es à l'abri de tous les

chagrins et de toutes les perfidies. Rose, ne nous quitte pas, et ne

laisse pas même ton imagination se transporter dans un autre monde, où

tu serais comme le pauvre petit oiseau, sans plumes encore, que le vent

a jeté hors de son nid.»

Rose écoutait Léon, sans le comprendre bien précisément. Aussi, après

l'avoir embrassé, elle lui dit:

«M. de Redeuil dîne aujourd'hui à la maison; seras-tu bien fâché si je

me fais un peu belle?

--Mais, chère enfant, dit Léon, que ne te fais-tu belle tous les jours?

Que ne te fais-tu belle pour nous? Je ne m'aperçois jamais qu'il te

manque rien; mais enfin, si c'est pour toi un plaisir, il faut que tu en

jouisses bien complétement; jamais tu ne trouveras personne plus disposé

à t'admirer que moi, et, si tu le veux, pour que mon admiration plus

éclairée devienne plus flatteuse, j'apprendrai à distinguer et à

apprécier tout ce qui compose la toilette des femmes; je serai pour toi

en peu de temps un juge aussi recommandable qu'imposant par ses lumières

et par sa sévérité.»

Geneviève(#38756) · 第 37 / 158 题