Certes, au bal, et dans ces cohues, où l'on vient pour se coudoyer; où
les femmes se mettent nues, sous prétexte de _s'habiller_; où des maris
crétins exhibent les épaules de leurs femmes ainsi que leurs seins et
leurs bras (et puis ce que je ne dis pas, car toute la pudeur n'est que
dans les paroles); au milieu d'un essaim frisé de jeunes drôles qui
n'ont pas même soin de leur dire tout bas qu'ils voudraient bien coucher
avec elles, beaux rôles pour messieurs les époux! Ils ne savent donc pas
que la femme d'un autre a bien assez d'appas, et que par cela seul elle
est assez jolie, sans qu'il leur faille encore aller la couronner de
perles et d'immodestie, bouchon de paille, emblème, hélas! d'ignominie!
qui dit qu'elle est à vendre ou du moins à donner.
Certes, au théâtre, et sous un soleil d'huile, à l'ombre d'arbres de
carton, lorsque les histrions roucoulent à la file une monotone chanson;
au théâtre, où la reine des coulisses, et la plus cher payée au milieu
des actrices, celle que l'on dit _grande_, est toujours la catin qui
sait un nouvel art, de nouveaux artifices, pour montrer aux quinquets,
le soir, de maigres cuisses que personne autre part ne voudrait voir
pour rien.
Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur
d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et
d'humides regards sous des cils abaissés: un pied étroit et des mains
blanches, un corsage bien fin avec de larges hanches.
Mais j'étais seul, un de ces derniers soirs, seul sur le gazon vert d'un
tranquille rivage; les étoiles du ciel, dans les peupliers noirs,
semblaient des fruits de feu semés dans le feuillage. Le soleil au
couchant ne laissait qu'un reflet toujours s'assombrissant du pourpre au
violet. La lune se levait rouge et grande derrière l'église au toit aigu
que couronne un vieux lierre; on n'entendait plus rien que l'onde qui
coulait, et, contre ma chaloupe, en grondant, se brisait, l'haleine de
mon chien étendu sur la terre, et, sous les jaunes fleurs de larges
nénufars, des grenouilles en choeur les longs concerts criards.
Et j'étais tout en proie à ces mornes extases que l'on doit renoncer à
peindre par des phrases. Mon âme s'éveillait au milieu des odeurs dont
les fleurs, à la nuit, remplacent leurs couleurs. Mes rêves d'autrefois,
chers morts! riantes ombres! revenaient voltiger parmi les herbes
sombres, comme, pendant le jour, et sous les chauds rayons, mêlant aux
fleurs des prés leurs crépitantes ailes, voltigeaient au soleil les
vertes _demoiselles_, insectes nés des eaux, nautiques escadrons, sur
les roses sainfoins, sur les jaunâtres gaudes, fleurs sans tige, ou
plutôt vivantes émeraudes.
Et je vis, dans ce rêve étrange et sans sommeil, les fantômes de mes
journées, les unes de fleurs couronnées, avec un sourire vermeil, les
autres traînant en silence, d'un pas morne et majestueux, de longs
habits de deuil, avec de grands yeux creux sans regards et sans
espérance.
Mais ce qui, ce soir-là, frappa surtout mes yeux, ce fut votre figure, ô
C*** S***! non telle que vous fit un parjure odieux, mais telle
qu'autrefois je vous vis, jeune fille, avec vos cheveux bruns en
bandeau sur le front, ce sourire d'archange et ce regard profond.
Et je pensais: à l'heure où l'on sonne à l'église la dernière prière, au
loin silencieux, du sol on voit monter comme une vapeur grise, sortant
de l'herbe et s'élevant aux cieux; c'est l'encens qu'exhale la terre,
c'est la solennelle prière de la création entière au Créateur: chaque
fleur, chaque plante y mêle son odeur, la campanule bleue en fleur dans
nos prairies, l'alpen-rose, le pied dans la neige des monts, et le grand
cactus rouge, hôte des Arabies, et les algues des mers dans leurs
gouffres sans fonds, l'oiseau son dernier chant au bord de sa demeure,
et l'homme des pensers qu'il ne sait qu'à cette heure.
Ce nuage divin, formé de tant d'amours, monte au trône de Dieu, dîme
reconnaissante de ce que doit la terre à sa bonté puissante, s'étend....
et c'est ainsi que finissent les jours.
Ah! qu'il est beau l'amour, tel qu'on le sent dans l'âme, sous les
saules, le soir, l'amour mystérieux qui s'échappe du coeur et s'en
retourne aux cieux! Qu'il est beau, noble et pur!... Mais, hélas! quelle
femme mérite ce trésor, cette divine flamme?...
Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur
d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et
d'humides regards sous des cils abaissés; un pied étroit et des mains
blanches, une fine ceinture avec de larges hanches.
Mais ce que l'on désire à l'instant solennel dont je parle, et ce dont
l'indulgente nature a mis dans notre sein un portrait immortel, c'est
une vierge sainte et pure! Cherchez-la dans notre Babel!
Vierge d'âme et de corps, ignorante, ignorée, vierge de ses propres
désirs, vierge qu'aucun n'a vue et désirée, vierge qui n'a jamais été
même effleurée par de lointains soupirs!
Vierge qui m'attendrait, en elle recueillie, qui garderait pour moi
chaque sensation; vierge dont l'âme encore incomplète, engourdie,
tranquille, m'attendrait comme un soleil fécond qui doit l'éveiller à la
vie!
Car médiocrement, pour moi, je me soucie de ces tristes virginités,
invalides soldats dont les corps dévastés, sans jambes et sans bras,
n'ont gardé que la vie.
Virginité, grand Dieu! rose dont chaque feuille tombe à son tour sur le
gazon, et qui ne laisse, à celui qui la cueille, qu'une fleur de
convention! Virginité, collier de perles rares, de belles perles
d'Orient, qui s'effile en tombant, et dont des mains avares se partagent
les grains sur la terre roulant! Car je n'appelle pas vierge une jeune
fille qui donne des cheveux à son petit cousin, ou qui chaque matin se
rencontre et babille avec un écolier dans le fond du jardin; je
n'appelle pas vierge une fille qui donne un coup d'oeil au miroir
sitôt que quelqu'un sonne.
Pour celui-ci, d'abord, pour la première fois, elle voulut être belle et
parée; par cet autre sa main en dansant fut serrée; celui-là vit sa
jambe, un certain jour qu'au bois on montait à cheval: un autre eut un
sourire; un autre s'empara, tout en feignant de rire, d'une fleur morte
sur son sein; un autre osa baiser sa main. Dans ces _jeux innocents_,
source de tant de fièvres qui troublent les jeunes sens, un monsieur a
baisé, devant les grands parents, tout en baisant la joue, un peu le
coin des lèvres; on a rougi vingt fois d'un mot ou d'un regard; on a
reçu des vers et rendu de la prose; et c[ae]tera.... Mais il est une
chose, une seule il est vrai, peut-être par hasard, que l'on a su
garder, soit par la maladresse ou l'ignorance du cousin, ou la
clairvoyante sagesse d'une mère au coup d'oeil certain. C'est encore
une chose rare et difficile, et c'est ce qu'on appelle une vierge! On
l'habille tout de blanc, et l'époux se rengorge au matin.... Ce n'était
pas ainsi que je t'aimais, C***, et que j'aurais voulu te presser sur
mon sein.
J'aurais été jaloux, dans mes sombres délires, de la fleur que tu sens;
de l'air que tu respires, qui s'embaume dans tes cheveux, du bel azur du
ciel que contemplent tes yeux; j'aurais été jaloux de l'aube matinale,
de son premier rayon venant teindre d'opale tes rideaux transparents;
j'aurais été jaloux de cet oiseau qui chante, que ton oeil cherche en
vain tout blotti sous sa tente d'épines aux rameaux blancs; j'aurais été
jaloux de cette mousse verte, dans un coin reculé de la forêt déserte,
gardant sur son velours l'empreinte de tes pieds; j'aurais été jaloux du
fruit que mord ta bouche; j'aurais été jaloux du tissu qui te touche,
qui te touche et te cache! O trésors enviés! J'aurais été jaloux du
baiser que ton père sur ton front eût osé poser, et de l'eau de ton bain
t'embrassant tout entière, tout entière d'un seul baiser.