LETTRE XI

LECTURES (_prose, fin_).

L’histoire de l’Église--si nécessaire à connaître par tout catholique

désireux de bien servir sa Mère--vient d’acquérir un nouvel historien:

M. l’abbé Mourret. Son œuvre se constitue de vivantes annales écrites

avec un esprit d’impartialité, une concision, une claire méthode qui la

classent au premier rang des travaux de ce genre[25].

[25] Abbé FERNAND MOURRET, professeur d’histoire au séminaire de

Saint-Sulpice: _Histoire générale de l’Église_, 9 volumes, chez

Bloud et Gay, éditeurs. Le 8e volume: _l’Église contemporaine,

première partie_ (1823-1878) a paru en 1920.

Rohrbacher était lourd, diffus, souvent inexact. Dawas se montra trop

hanté par le souci maladroit de justifier les fautes politiques ou de

dissimuler les vices de certains Papes du Moyen Age. Ici rien de pareil,

point d’apologies forcées, point non plus de dénigrements par déférence

aux opinions de l’adversaire. M. Mourret ignore le parti pris; utilisant

les documents les plus authentiques, les découvertes les plus récentes,

faisant état de la tradition comme de l’exégèse, il dit le mal quand il

y a lieu et le bien dès qu’il se présente. Ses portraits, dessinés en

quelques lignes vigoureuses, donnent l’impression de la réalité. On

admire aussi, dans son œuvre, l’art avec lequel il a su classer les

événements d’après leur importance. Enfin il expose la doctrine

orthodoxe avec tant de lucidité que tout lecteur, même peu versé dans

les études dogmatiques, saisit sur-le-champ le sens surnaturel du

magistère de l’Église dans les affaires de ce monde.

Je relève également, pour la louer, la façon sobre et complète dont

l’auteur définit et réfute les hérésies les plus insidieuses. Il y a,

par exemple, au tome VI, _l’Ancien Régime_, une relation du jansénisme

résumant en une vingtaine de pages, tout l’essentiel de la question.

C’est un modèle de narration. Et le mérite n’est pas mince car cette

erreur s’enchevêtre parmi de telles broussailles théologiques et morales

que, seule, une intelligence perspicace, au service d’une érudition de

premier ordre, pouvait en faire toucher du doigt la glaciale désolation,

sans se perdre dans les détails accessoires.

Je signalerai aussi, au tome V, _la Renaissance et la Réforme_,

l’émouvant récit du schisme puis de l’apostasie d’Henri VIII.

J’ai sous les yeux le tome VIII, _l’Église contemporaine, première

partie_, et j’y relis avec délectation l’histoire de cet admirable

concile du Vatican où fut défini et proclamé le dogme de

l’infaillibilité. Je voudrais m’y arrêter un moment.

Lorsque Pie IX convoqua le concile, on pense bien que cette initiative

suscita l’animosité des incrédules, des schismatiques et des

protestants. Rien de surprenant à cela; c’est la règle: chaque fois que

l’Église s’affirme, face au monde, par un acte de foi, ses adversaires

entrent en fureur. Même dans son sein, surgissent alors des âmes

inquiètes qui s’imaginent que toute initiative froissant les préjugés de

leur époque ne peut avoir que des résultats néfastes. C’était le cas des

libéraux, en ce temps-là. N’oublions pas que le libéral est un homme

possédé de cette idée fixe: conclure un mariage entre la colombe Église

et le putois Révolution.

Donc les libéraux s’écriaient: «L’Église a besoin d’un 89.» Le mot fut

attribué à l’un des plus... politiques d’entre eux: le comte de Falloux.

Celui-ci le désavoua mais en des termes si ambigus qu’un doute subsiste

quant à sa véracité. Du reste, s’il ne l’a pas prononcé, ses intrigues,

ses dires et ses écrits, avant et pendant le concile, prouvent que telle

était bien sa pensée. Ses amis ne demeuraient pas en arrière: leur désir

eût été que le Pape devînt une sorte de monarque constitutionnel

gouvernant l’Église en collaboration avec un sanhédrin de prélats réunis

périodiquement, constituant des partis, discutant, administrant la

religion d’après les méthodes parlementaires. Or, à considérer la façon

dont les assemblées de la démocratie usent du parlementarisme, on peut

se rendre compte des maux que ce règne du bavardage stérile eût produit

dans l’Église. Tous les trois mois on aurait vu germer des schismes.

Dieu soit béni de nous avoir épargné cette tribulation!

M. Mourret a décrit sans virulence,--mais non sans quelque souriante

ironie,--les grands mouvements que se donnaient les libéraux pour

empêcher la promulgation du dogme. Il nous rappelle les manigances

fielleuses de Döllinger--qui allait bientôt apostasier--les fureurs

enfantines de Montalembert, l’agitation brouillonne de Dupanloup. Mais

il nous montre aussi la haute raison qui dicta au plus grand nombre des

évêques une adhésion lucide au projet de dogme rédigé par les

théologiens du Pape.

Au concile, on laissa les opposants discourir tant qu’il leur plut; mais

il arriva que leurs objections ne réusissaient à convaincre personne. En

vain, quelques-uns d’entre eux firent-ils craindre une intervention des

puissances séculières. En vain les plus diplomates essayèrent d’obtenir

un ajournement. Plus ils multipliaient les arguments dilatoires, plus la

majorité favorable au dogme s’accroissait. Louis Veuillot, dans ce livre

d’une inspiration pénétrante, _Rome pendant le Concile_, fait sentir,

avec netteté, le néant de cette opposition par trop imbue des fausses

prudences humaines.

Enfin tout s’apaisa. Selon la prédiction de Pie IX, il y avait eu trois

phases successives: celle des hommes, celle du diable et celle de

l’Esprit-Saint. Pendant la première, les opinions divergentes s’étaient

entreheurtées; pendant la seconde, Satan s’était efforcé de semer la

zizanie. Pendant la troisième, la Lumière de Dieu inonda les âmes.

Voici comment M. Mourret rapporte la séance où le dogme fut proclamé:

«Le 18 juillet, à neuf heures du matin, la session publique eut lieu,

suivant le cérémonial ordinaire, dans la grande salle du concile. Au

moment du vote, un orage, qui grondait sourdement sur Rome, depuis le

matin, éclata tout à coup. Les _placet_ des Pères luttaient avec

l’ouragan, au milieu des grondements du tonnerre, à la lueur des

éclairs éclatant à toutes les fenêtres, illuminant le dôme et les

coupoles de Saint-Pierre. Cela dura sans interruption pendant une

heure... Cinq cent trente-cinq Pères étaient présents. On entendit

seulement deux _non placet_... Les deux opposants se soumirent, l’un

et l’autre, aussitôt après la décision prise. On rapporte qu’au moment

où le Pape sanctionna de son autorité suprême la Constitution

dogmatique, un grand calme se produisit dans l’atmosphère et qu’un

rayon de soleil illumina son visage. C’était le symbole de l’œuvre

entière du concile, qui s’était ouvert et poursuivi au milieu de tant

d’orages et qui se terminait dans la lumière et dans la paix.»

Savez-vous quels sont les catholiques qui apprécient le mieux les

bienfaits du dogme de l’infaillibilité?--Ce sont les convertis.

Voyez le témoignage de ce génial écrivain, de ce tendre apôtre dont

l’âme fut une musique: Monseigneur Benson. Dans son livre: _Confession

d’un Converti_, il décrit les angoisses où le maintenaient les

fluctuations de la théologie anglicane et le désarroi de son âme éprise

de stabilité dans la foi. C’était au temps où la Grâce n’avait pas

encore triomphé de son éducation individualiste. Mais du jour où il

entra dans la véritable Église, la joie de posséder enfin un Père

infaillible le remplit de gratitude envers Dieu et de zèle pour servir

la Vérité unique. Il la célébra en des pages qui touchent au sublime.

Et moi, pauvre balayeur au porche du sanctuaire, quand je me représente

le Pape nous enseignant _ex cathedra_, je le vois auréolé des splendeurs

vivantes du Paraclet, et les yeux pleins de larmes heureuses je

remercie, une fois de plus, Dieu d’avoir voulu que je connusse

l’obéissance et la paix dans la certitude, par la Sainte Église!

* * * * *

Ici, comme dans les deux lettres qui précèdent, tu te seras aperçu que

je n’ai guère fait métier de critique. J’ouvre des livres çà et là; je

te dis en quelques mots pourquoi ils me plaisent et je t’en cite des

passages qui, je l’espère, te donneront l’envie de les lire, à ton tour,

d’un bout à l’autre. Car, vois-tu, ceux qui les écrivirent aiment

Notre-Seigneur et il faut que tu l’aimes, toi aussi.

Le volume qui vient de me tomber sous la main a pour auteur le Père

Albert Bessières (S. J.) qui fit toute la guerre comme aumônier d’un

régiment de dragons. Il s’intitule: _Ames nouvelles_[26].

[26] ALBERT BESSIÈRES: _Ames nouvelles_, 1 vol. chez de Gigord,

éditeur.

C’est le récit, avec lettres et témoignages à l’appui, de deux

conversions d’instituteurs primaires: Pierre Lamouroux et Albert

Thierry. Je prends Lamouroux.

Il vint à Dieu de loin car, comme la plupart de ses collègues, il avait

été formé dans la haine de l’Église et dans la foi aux vertus de la

morale laïque. Cette nourriture peu substantielle lui avait laissé un

vide profond dans l’âme. L’humanitairerie le déçut. Jeune, ardent, en

quête d’un idéal moins inconsistant, il le chercha dans la littérature

révolutionnaire d’une part, et dans la poésie symboliste de l’autre.

Lamouroux avait été le camarade d’enfance du Père Bessières. Bien que

professant un anticléricalisme agressif, il gardait avec lui des

relations amicales et lui écrivait assez souvent:

«Au milieu de protestations d’amitié, dit le Père, il m’exposait sa

nouvelle foi avec l’enthousiasme d’un néophyte. Tout le _credo_

socialiste et cégétiste interprété par un mystique: l’apologie de la

cité anarchique, de l’union libre, de la solidarité maçonnique, toute

la littérature de Jaurès, d’Hervé, de Jean Grave. Avec cela, un pareil

enthousiasme pour la jeune littérature, des citations de Verlaine, un

dithyrambe sur Mallarmé et la poésie symboliste.»

Cela se passait en 1904.

«Mais, peu à peu, la lecture des œuvres catholiques de Verlaine, un

vieux fond de foi hérité de ses ancêtres croyants, l’insuccès constaté

des morales laïques auprès des gavroches de Paris dont on lui confiait

le difficile dressage, tout cela et la grâce intérieure donnée à toute

âme droite, avait créé en lui une nostalgie de la foi.»

Un incident minime produisit le choc qui fit crouler l’armature

d’incroyance où Lamouroux encastrait ses illusions sur l’âge d’or promis

par les apologistes de la morale sans Dieu.

Il le rapporta au Père en ces termes:

«J’avais surpris un gamin de ma classe commettant une vilaine action.

Je prends ma voix la plus grave pour le réprimander:

--Mon ami, on ne fait pas cela.

Lui me regarde, de ses yeux gris, sans la moindre gêne:--Et pourquoi

M’sieur?

--Parce que c’est défendu.

--Et par qui?

J’hésitai, abasourdi: au fait, par qui?... Mais il ne fallait pas

avoir le dessous. Je fronçai les sourcils:--Par qui? Par moi.

Je me détournai tandis que le gavroche disait à son voisin:--Qu’est-ce

que ça me fait, ce pion!

Partant de ce fait, je me mis à réfléchir pour faire une leçon de

catéchisme moral et laïque. Je possédais toutes les théories de nos

manuels les plus récents: hygiène, respect de soi, solidarité. Par

avance, je vis mes gaillards ouvrir des yeux énormes puis éclater de

rire. Jamais je n’avais senti aussi douloureusement la pauvreté, la

sottise, la niaiserie de ce catéchisme auquel ses auteurs ne croyaient

pas plus que moi. Mais il fallait avoir l’air de faire quelque chose.

Avouer tout de suite, comme certains hauts mandarins de l’enseignement

primaire ou supérieur, que _nous ne savons pas_, que le bien et le mal

sont pour nous des mots vides de sens, qu’il existe, tout au plus, des

actes _utiles_, ou jugés tels par la majorité des consciences, et des

actes _nuisibles_ que la société réprouve au nom de ses intérêts.

Avouer cela, devant des gamins d’esprit très éveillé, autant eût valu

les abreuver d’alcool. A tout prix, il fallait sauvegarder le mot

fétiche: _ceci est défendu_... Oui, mais pourquoi et par qui? N’y

avait-il pas dans la réplique de mon élève plus de philosophie que

dans les dissertations de Léon Bourgeois, de Durkheim, de Lévy Brühl

et d’Albert Bayet?... C’était donc là, réduite à ses proportions

réelles, cette vocation d’éducateur dont je m’étais construit un si

bel idéal? Faire naître la peur du gendarme ou du pensum, me

transformer moi-même en gendarme? C’était moins beau qu’un métier de

policier car ce dernier croit à la loi--et moi, je n’y croyais pas.»

Parti de là, l’instituteur se mit à la recherche d’une conviction. Il

fit son année de service militaire où, quoique très en garde contre

toute discipline, il conçut «qu’il y avait dans l’obéissance volontaire

une vraie beauté».

Rentré dans le civil, il reprit le harnais pédagogique, mais le cœur n’y

était plus. Avec quelques-uns de ses collègues, dégoûtés comme lui, il

forma une sorte de petit cénacle où l’on se mit en quête de la vérité.

On y oscillait entre Karl Marx et Kropotkine. Mais Lamouroux ne se

satisfit pas des enseignements de ces faux prophètes, de ces barbares

aberrants. Peu à peu, il se détacha de ceux de ses amis qui se

cramponnaient au socialisme. Il chercha autre chose. Comme il étendait

le cercle de ses lectures, il rencontra les _Pensées_ de Pascal. Il en

tira tant de réconfort que ce devint son livre de chevet. Le résultat,

le voici. Il avait repris des relations avec le Père Bessières et

entretenait avec celui-ci une correspondance active. Il s’ensuivit qu’au

commencement de 1914, il se rendit enfin aux appels de la Grâce. Les

fragments suivants d’une de ses lettres révèlent son état d’âme à cette

époque:

«Je suis bien impatient d’arriver à des conclusions qui fixent ma vie

et ma pensée. Mais je sens qu’il faut modérer cette impatience et

attendre et souffrir et être inquiet pour payer en quelque sorte les

péchés d’esprit de ma jeunesse folle et mériter que la porte étroite

s’ouvre devant moi--la porte de Lumière!... Voilà où j’en suis; mais

je sens bien qu’il ne faut pas se contenter d’attendre et _d’espérer_.

Il faut _prier_, me dis-tu. Oui, tu dois avoir raison: la discussion

irrite; la spéculation lasse; la méditation elle-même est vide et

inutile sans la prière. Je veux faire cet effort; je veux m’engager à

faire une prière le matin et soir. Et pour que cette promesse je ne

puisse pas la reprendre, c’est à toi que je la fais, que j’en confie

le dépôt.»

Il en était à cette période de la conversion où l’âme sent, d’une façon

intense, que le temps des hésitations est passé, et que, seule avec

elle-même, elle ne peut plus rien pour avancer vers Dieu. Alors les

derniers linéaments de l’orgueil se rompent en elle. Le néophyte

s’agenouille et il demande le secours de ce nouveau-venu mystérieux le

Saint Esprit. Il le _sentira_ désormais rayonner, presque palpable en

lui.

Telle fut l’influence bienfaisante de la prière humble et contrite sur

Lamouroux, qu’en avril 1914 il se décidait à faire une retraite à la

Villa Saint-Régis «dans l’isolement, le calme et la méditation».

Voici dans quels sentiments il s’y donna:

«Mon Dieu, écrit-il sur son carnet, que mon cœur soit une cire molle

et palpitante entre vos doigts; que ma volonté soit votre servante...

Seigneur, mon âme est lourde de ses péchés... Parlez, mon Dieu, parlez

à mon cœur pour le changer, tandis que les vérités que je lis frappent

et persuadent mon esprit.»

Ainsi disposé, il avance rapidement dans la voie purgative. Une faim

pressante lui vient de recevoir l’Eucharistie. Le Vendredi-Saint, il

écrit:

«Mon Dieu, je vous ai volé: j’ai gaspillé vos dons. Il ne me reste

plus qu’une espérance: me jeter à vos pieds. Je m’abandonne

entièrement à votre volonté.»

Et enfin, le jour de Pâques, il écrit au Père Bessières:

«Dieu soit béni! C’est fait! Comment t’exprimer ce monde de pensées où

j’ai peine à me retrouver? Pendant ces trois jours de solitude, j’ai

médité, j’ai prié, j’ai _vu_. J’ai senti deux bras tendus vers moi. Je

m’y suis jeté. Maintenant, c’est la paix, une paix immense que je

n’avais jamais connue. Je n’aurais jamais cru pouvoir connaître tant

de joie! Je me suis confessé et je me suis retrouvé une âme toute

jeune...»

Mais il faut lire toute la lettre. Je vous y renvoie. Je ne connais pas

de «témoignage» où les effets de la Grâce illuminante soient mieux

attestés; ce n’est pas de la littérature, c’est bien plus haut; c’est le

cri d’allégresse d’un ressuscité d’entre les morts. Comme le dit fort

bien le Père Bessières «ces pages rendent le son d’une âme magnifique;

c’est l’esprit d’un recommencement d’Évangile, d’un printemps de la foi,

d’une renaissance catholique.»

La guerre vint. Lamouroux, adjudant puis sous-lieutenant, combattit, en

première ligne, à la bataille de l’Aisne, puis dans les tranchées.

Toutes ses lettres de cette époque marquent un abandon total à la

volonté de Dieu, une compréhension vive des merveilles de la souffrance

purificatrice et un sentiment du devoir fortifié par la foi. Il

écrivait, par exemple, à sa femme:

«Si je te disais que je ne m’ennuie pas, tu penserais que je n’ai pas

de cœur ou que je mens. Et, en effet, ce serait un mensonge. Mais je

t’assure que je supporte cette longue épreuve sans la moindre

amertume. Est-ce le sentiment du devoir, la joie du sacrifice, le

fruit de la prière? Il y a dans cette force qui me soutient un peu de

tout cela et beaucoup de la grâce de Dieu...»

Le 5 octobre 1915, un sergent de sa section, son ami, catholique

fervent, comme lui, écrivait à sa femme: «J’ai la douleur de vous

apprendre la mort de M. votre mari. Il est mort en héros, à la tête de

sa section, au combat du 3 octobre.»

Ses soldats l’aimaient et le pleurèrent. Le bien qu’il leur fit est

spécifié dans ce passage d’une lettre écrite par l’un d’eux:

«Je perds mon plus intime ami et j’aime mieux ne pas penser que ces

soirées de discussion, si fructueuses pour moi, sont à jamais

disparues! Car je perds un directeur de conscience qui avait déjà pu

voir les heureux effets de sa parole sur son disciple. Je m’efforcerai

de devenir digne de lui... Il n’est d’ailleurs pas mort puisque ce

qu’il y avait de meilleur en lui survivra y dans ceux qui l’ont

approché...»

Comme on le voit, Lamouroux, brûlant de reconnaissance envers Dieu,

s’était fait l’apôtre que doit être tout converti qui a conscience de

l’immensité des grâces reçues. Il ne se contente pas de savourer

solitairement le Pain de Vie; il veut le partager avec autrui... Rendant

compte d’_Ames nouvelles_, le docte et perspicace critique de la revue:

_l’Ami du Clergé_, l’abbé Cothenet a dit: «On a, dans la presse, dépensé

beaucoup d’encre et de poudre à pourfendre la mentalité dite primaire.

N’a-t-on pas trop perdu de vue que les primaires sont des hommes et que,

vis-à-vis de ces âmes le chrétien a des devoirs? Nous trouvons tous sur

notre chemin, un jour ou l’autre, l’instituteur laïque. Il faut le

connaître pour lui faire du bien. C’est faute de le connaître que tant

de coups, dans notre camp, ont porté à faux et c’est pourquoi le livre

du Père Bessières se recommande instamment à la lecture et à la

méditation de tous les catholiques. _Interficite errores, diligite

homines_, exterminez les erreurs, mais aimez les hommes. Le double

précepte de saint Augustin a rarement été aussi bien accompli que dans

ces pages du Père Bessières.»

L’abbé Cothenet a raison: ce livre contient tout ce qu’il faut pour

éclairer bien des âmes noyées dans les ténèbres du matérialisme

militant. Répandons-le.

* * * * *

Il y a des âmes élues qui n’ont pas besoin de regarder longtemps la

société mondaine pour en découvrir le vide, la vaine agitation et les

penchants très bas sous un vernis d’élégance. S’adonner aux fanfreluches

et aux caquets médisants, parader dans les salons, fleureter avec de

jeunes cormorans qui, tout en leur prodiguant les fadeurs, supputent à

part soi le chiffre de leur dot, ne saurait les séduire. Elles sentent,

d’une façon profonde, qu’elles sont appelées à quelque chose de plus

élevé--à l’oraison, au dévouement, au sacrifice. De bonne heure, la

vocation les sollicite et se fait tous les jours plus insistante.

Bientôt, elles l’écoutent et elles vont à la vie religieuse, afin de se

fondre en Dieu comme, le long d’une pente rapide, un ruisseau de

montagne descend se mêler au fleuve salubre qui l’emmènera se perdre,

avec lui, dans un océan sans limites.

Telle fut la jeune Lucie D. M. dont Mgr Landrieux a narré la courte

existence dans ce livre exquis: _Une Petite Sœur_[27].

[27] Mgr LANDRIEUX, évêque de Dijon: _Une Petite Sœur_, 1 vol.,

librairie de _la Bonne Presse_.

D’après lui, je t’esquisserai, à grands traits, l’histoire de la

vocation qui, presque malgré elle, entraîna cette prédestinée.

Tout enfant, elle possédait déjà cet amour de la nature et ce goût de la

solitude qui caractérisent de telles âmes.

«Elle a lu, dit son biographe, à pleines pages, dans ce beau livre de

la nature, avant de connaître son alphabet. Son imagination, saisie,

dans la fraîcheur de ses premières impressions, par la grandeur de ces

spectacles, s’est éveillée, loin des banalités de la vie, au contact

direct des œuvres de Dieu. Sous l’influence de cette leçon muette et

pénétrante des choses, à l’âge où les naïfs étonnements de la raison

se mêlent, sans les troubler, aux candeurs de la piété, elle a pris

conscience du monde et d’elle-même... L’Océan l’attirait. Elle aimait

à s’installer sur la plage avec ses livres et ses cahiers. Elle y

revenait à tous ses moments libres, absorbée, des heures entières,

elle si vive, dans ces rêveries sans fin qui s’achèvent si vite en

prières.»

Comme il arrive souvent chez les âmes de cette catégorie, ce penchant à

la méditation dans la solitude s’alliait à une grande indépendance de

caractère qui tolérait difficilement un joug quel qu’il fût. «Pas

toujours maîtresse d’un premier mouvement, mais prompte à se ressaisir,

elle a cherché d’abord, dans son amour-propre, un frein à ses passions;

puis, peu à peu, le sentiment du devoir a dominé».

Elle-même s’effrayait de ses dispositions à la révolte: «Ma colère me

fait peur, écrivait-elle, et je me demande jusqu’où j’irais si je

n’étais pas chrétienne».

Afin de se dompter «elle dormit, toute une nuit à même le plancher de sa

chambre, non par mortification mais par orgueil, pour la satisfaction

d’avoir ménagé à sa volonté ce triomphe sur la nature».

Ainsi que le constate fort exactement Mgr Landrieux, «ces natures-là

sont les meilleures ou les pires: elles ne s’attardent jamais dans la

médiocrité».

A quinze ans, au couvent de l’Assomption où elle faisait ses études,

«elle s’était juré de ne subir aucune influence, de se renfermer en

elle-même et de porter seule le secret de sa vie intime».

Elle écrit: «Lorsque, pour la première fois, j’ai entendu parler de

directeur et de direction, affirmer qu’on ne devrait pas se conduire

toute seule dans la vie, je me suis dit, avec un orgueil qui me frappe

maintenant:--Jamais je ne confierai rien de moi à qui que ce soit.

Personne ne me conduira. Tant pis si je me perds!»

Et longtemps elle a tenu ce serment.

Elle avait donc d’abord à se convertir, en brisant cet orgueil qui, sous

prétexte de sauvegarder son indépendance, lui tendait le plus dangereux

des pièges. Ensuite seulement, la vocation, encore latente en elle,

pourrait s’épanouir et la mener à l’holocauste que Dieu attendait de

cette âme généreuse.

Se tenant parole, ni dans sa correspondance, ni dans ses propos, elle ne

laissait rien deviner de son intérieur. L’aumônier que sa réserve glacée

préoccupait, fit plusieurs tentatives pour obtenir sa confiance. Prêtre

clairvoyant, il sentait qu’elle souffrait de la contrainte qu’elle

s’imposait avec tant de rigueur, il y discernait une manigance du

Mauvais et tâchait de la mettre en garde. Il lui écrivait:

«Vous voulez rester seule. Vous voulez vous isoler avec votre mal...

Vous êtes donc dans un chemin dangereux. Je ne sais pas où il vous

mènera mais j’ai peur. Car le démon est habile avec vous. Il vous

endort; il vous fait perdre, une à une, vos habitudes de piété. Il

excite sournoisement ce qu’il y a de moins bon au fond de votre

nature... Il vous attire à l’écart dans le désert où il n’y a plus

rien du tout de Dieu. Votre bon ange vous suit toujours et proteste

avec votre conscience et c’est cela qui vous trouble encore. Mais il y

a une limite où il s’arrêtera; et alors vous serez seule... Ne restez

pas dupe de votre illusion. Notre-Seigneur vous attend parce qu’il

vous aime et je vous dis de sa part:--N’endurcis pas ton cœur, enfant.

Oh! oui, reprenez-vous bien vite simplement, loyalement, humblement.

Si vous êtes forte, brisez vos liens et dites: «--je me lèverai et

j’irai à mon Père!»

La jeune fille résistait encore à cet appel évangélique. Mais alors Dieu

intervint. Comme il arrive presque toujours à cette phase de la

conversion, il la rendit humble par la souffrance. «L’enfant tomba

malade, épuisée, la tête en feu» sans qu’on pût définir la maladie qui

l’éprouvait. En même temps elle reçut la grâce de voir, avec netteté,

l’état de son âme. Aussitôt, pleine de remords et d’épouvante, elle se

rendit. Elle fit appeler son confesseur:

«Je n’en puis plus, dit-elle. Ce n’est pas mon corps qui est malade,

c’est mon âme. Le médecin n’a rien à y faire. J’ai été folle de lutter

ainsi contre le Bon Dieu. Tout ce que vous me disiez, je le

comprenais. Je sentais parfaitement que j’avais tort, sans avoir le

courage de l’avouer. L’orgueil me fermait la bouche. Il me semble

maintenant que ma conscience ressuscite. Je vous en donne la clé; je

ne la reprendrai plus.

Le surlendemain, elle était debout et se retrouvait en bonne santé sans

même qu’il y eût eu convalescence.

Une période de ferveur et de progrès dans la spiritualité suivit.

Toutefois elle luttait encore, par moments, contre le penchant qui

l’entraînait de plus en plus vers la vie religieuse. A dix-sept ans,

«une petite intrigue sentimentale, avec un ami de ses frères lui laissa

au cœur un trouble qui dura plusieurs mois». Elle prit aussi quelque

goût pour les réunions mondaines. Elle eut de la coquetterie. Il est

question dans une de ses lettres, d’un certain chapeau bleu marine,

garni d’une touffe de bleuets, dont elle était toute fière. Enfin, dans

les salons, elle montrait un esprit caustique, prompt à railler les

ridicules d’autrui qui la faisait mésestimer par les superficiels. Mais

son directeur la réprimanda; et, avec la droiture de jugement qui la

caractérisait, elle reconnut tout de suite que ces défauts ne

répondaient point aux grâces d’oraison que Dieu lui prodiguait. Elle se

réforma. Dès lors, elle ne cessa d’avancer dans la vie intérieure. Il en

résulta que des vertus se développèrent en elle dont elle n’avait

possédé, jusque-là, que le rudiment. Elle apprit l’abnégation de

soi-même, une sollicitude plus active à l’égard de son père et de toute

sa famille. Comme elle avait «un goût très sûr, le sens du beau, une

horreur instinctive de tout ce qui est vulgaire et banal», les relations

mondaines lui devinrent insipides.

Cette évolution était normale car, comme le dit son biographe, «quel

contraste entre cette belle nature, toute en actes, virile et généreuse,

et ces petites natures frivoles, fleurs banales de vanité, molles et

prétentieuses, aux grands yeux satisfaits au fond desquels on ne voit

rien, dont les horizons ne vont guère au delà du piano, du roman, du

tennis et du coffre-fort.»

Lucie sentait, à ce moment, avec une vivacité toujours accrue, qu’elle

n’était plus faite pour le train-train monotone et tiède d’une existence

bourgeoise. Elle écrivait à son directeur:

«Je veux par dessus tout me sanctifier. Or les moyens de

sanctification sont plus abondants dans la vie religieuse... Et puis

le Bon Dieu m’appelle. Je le sens bien. Ses sollicitations sont

discrètes. Elles datent déjà de trois ans. J’y veux répondre puisque

j’ai compris.»

Elle spécifiait aussi qu’elle ne se sentait pas faite pour la vie

contemplative ni pour l’enseignement et elle ajoutait: «Je serai Sœur de

Charité. J’aime passionnément les pauvres et je veux me donner aux

malheureux, me sentant un ardent désir de travailler au salut des âmes

sans autre récompense que Dieu seul...»

Tu liras dans le livre de Mgr Landrieux les cruelles épreuves et les

contradictions qu’elle eut à subir avant d’être mise à même de répondre

à son attrait. Lorsque Dieu appelle une âme à suivre Jésus-Christ, il

lui donne la croix à porter et il la maintient dans la voie douloureuse.

Mais quelle récompense une fois qu’elle est arrivée au sommet du

Calvaire!

Je te dirai seulement que Lucie ne devint pas une fille de Saint-Vincent

de Paul. D’une façon fort imprévue, elle entra dans la congrégation des

Petites-Sœurs de l’Assomption dont la règle se résume fort exactement en

ces paroles de son fondateur le P. Pernet: _On soignera les pauvres,

rien que les pauvres, pour rien, toujours pour rien._

Ce précepte est développé dans les principaux articles de la Règle dont

voici la substance:

«La Petite-Sœur ne voit, dans la maladie, qu’un prétexte pour entrer.

Son but, c’est de restaurer dans le Christ la famille ouvrière. Elle

ne se contente pas de faire une apparition dans la mansarde, au foyer

du pauvre. Elle s’y installe à titre d’infirmière, de servante, de

bonne à tout faire, quatre heures le matin, quatre heures le soir.

Elle retrousse ses manches et met son tablier. Quand le malade a été

soigné, les enfants lavés, peignés, habillés, elle fait le ménage, la

cuisine, tout ce que ferait la mère et souvent davantage... La

Petite-Sœur va dans les milieux où le prêtre ne saurait pénétrer. A

force de patience, d’humilité, d’attentions, d’égards, elle ouvre les

cœurs à la confiance. Et alors, un mot du Bon Dieu arrive aisément

jusqu’à l’âme: conversions, abjurations, mariages réhabilités,

premières communions tardives, baptêmes d’adultes--voilà les œuvres

courantes de la Petite-Sœur.»

Lucie, portée à l’héroïsme, s’enflamma pour ce sublime programme. Elle

fut admise au noviciat et s’y montra bientôt l’une des plus joyeusement

zélées pour devenir une religieuse irréprochable. Elle allait faire

profession, quand elle tomba gravement malade. Il n’était pas dans les

desseins de Dieu de la laisser en ce monde. Sans doute, voulait-il

qu’elle restât, pour les novices futures, le modèle idéal de la

probation. Elle mourut à vingt-quatre ans, le sourire aux lèvres.

Dans le petit calepin où elle notait ses pensées au jour le jour, on

trouva ceci: «L’oubli de soi, c’est le secret de la sainteté.» Elle

avait appliqué intégralement cette maxime.

* * * * *

Et pourquoi ne pas terminer ces _Lectures_ comme nous les avons

commencées--par des vers? «De la musique avant toutes choses!» disait

Verlaine. Après aussi.

Je choisis les quatrains qu’un délicieux poète Jean-Marc Bernard écrivit

peu avant sa mort au front. Ses vers antérieurs constituaient une

magnifique promesse; on ne peut que s’attrister en songeant aux beaux

poèmes qu’il aurait certainement donnés s’il avait vécu. Ses premières

œuvres révèlent un écrivain déjà sûr de son art, possédant la tradition

classique, la science du rythme et l’invention des images aussi justes

qu’imprévues. Il est vrai que, dans la fougue de son adolescence, il

chanta les plaisirs sensuels. Mais comme le dit fort bien M. René

Fernandat, dans la pénétrante étude qu’il lui a consacrée: «Jean-Marc

Bernard ne crut pas scandaleux d’écrire un livre qu’il destinait aux

seuls poètes, pensant qu’un péché de plume est tôt pardonné... Or, quand

la guerre éclata, l’heure était venue où il se croyait autorisé à nous

livrer toute son âme. Le catholique militant eût osé alors, aux prises

avec de durs soucis, mais réconforté par la réception de son Dieu,

exhaler de son âme des accents longtemps contenus.»

C’est peut-être le seul bienfait de cette guerre, aux suites trop

exclusivement industrielles et commerciales, que de grandes âmes aient

été ramenées à Dieu par la souffrance purificatrice. Celle de Bernard

fut du nombre. Pour preuve, et en conclusion, je citerai ses derniers

vers,--si mélancoliques et si fervents à la fois, tracés au crayon la

veille de sa mort:

Du plus profond de la tranchée,

Nous élevons les mains vers vous,

Seigneur! Ayez pitié de nous

Et de notre âme desséchée!

Car plus encor que notre chair

Notre âme est lasse et sans courage.

Sur nous s’est abattu l’orage

Des eaux, de la flamme et du fer.

Vous nous voyez couverts de boue,

Déchirés, hâves et rendus...

Mais nos cœurs les avez-vous vus?

Et faut-il, mon Dieu, qu’on l’avoue?

Nous sommes si privés d’espoir,

La paix est toujours si lointaine,

Que parfois nous savons à peine,

Où se trouve notre devoir.

Éclairez-nous dans ce marasme,

Réconfortez-nous et chassez

L’angoisse des cœurs harassés;

Ah! rendez-nous l’enthousiasme!

Mais aux morts qui tous ont été

Couchés dans la glaise ou le sable,

Donnez le repos ineffable:

Seigneur, ils l’ont bien mérité!

Le 9 juillet 1915, sur les huit heures du matin, près de Souchez,

Jean-Marc Bernard fut pulvérisé par un obus de gros calibre. Il venait

de se confesser et de communier.--Ce sang généreux n’a pas coulé en vain

pour le rachat de la France. On rend grâces; on s’incline sous la main

du Dieu de justice. Mais un soupir gonfle la poitrine quand on songe à

tant de jeunes talents fauchés dans leur prime éclosion. Ils acceptèrent

noblement le sacrifice. On se résigne, mais on les regrette et, priant

pour eux, on cherche à se rappeler «l’inflexion des voix chères qui se

sont tues» comme disait encore Verlaine.

Lettres à un indifférent · 第 35 / 40 题