LECTURES (_prose_).
_Paulo minora canamus_... Car, après tout, la prose, même d’une forme
accomplie, ne vaudra jamais les beaux vers.
Si l’on demandait:--Quel est, à l’heure présente, le prosateur
catholique à qui nous accorderons la palme? un chœur de vieilles dames
et de jeunes demoiselles, amies d’une religion «modérée», plaçant leur
livre de caisse au même rang que leur paroissien, répondrait tout de
suite:--Anselme Chambéry.
Eh bien non!--M. Anselme Chambéry est un notable négociant qui s’entend,
comme pas un, à fournir de morale mitoyenne sa clientèle «bien
pensante». Ayant pris, en solde, le fond de commerce de la maison
Jorjonet, il tient boutique de camelote en peluche et en simili-bronze.
C’est bleuâtre, c’est grisâtre; cela transporte d’admiration force
dactylographes sentimentales et un grand nombre de rentières qui aiment
à enguirlander leur thé de cinq heures de quelques myosotis découpés
dans de la percaline.
A merveille: cela ne gêne personne. Un Chambéry est nécessaire pour
inculquer à la Bourgeoisie le sentiment qu’elle réalise la perfection.
Celui-ci fermerait son bazar qu’il faudrait immédiatement lui trouver un
successeur. Car, je vous le demande, que deviendrait le Tiers-État si on
le frustrait de ce petit morceau d’Idéal--sans emballement--dont il aime
à se poisser le cœur entre deux opérations de Bourse? Notre Allobroge,
étant doué d’un style en caramel mou, le lui procure pour un prix
relativement modique. L’Académie approuve; et le _gros public_ en
redemande. Encore une fois, tout cela va très bien.
Seulement, les écrivains--personnages acariâtres--ne reconnaissent pas
M. Anselme Chambéry pour un des leurs. Leur opinion, sur son compte,
peut se résumer en cette brève anecdote dont tu me permettras de te
faire part.
Côte à côte sur une plateforme de tramway, le philosophe lyonnais J. S.
et moi, nous allions vers Perrache. Comme nous enfilions une rue, longue
mais ne présentant aucun caractère particulier, S. me dit soudain:
Lorsque M. Chambéry se retirera des affaires, après fortune faite, c’est
de ce côté qu’il devrait élire domicile.
--Et pourquoi? demandai-je, un peu surpris.
S. me désigna, de l’index, une plaque indicatrice à l’angle de la place
Antoine-Vollon; je lus: _Rue du Plat_... Et je gardai un silence bourré
d’approbation[17].
[17] Il y a quelques mois, Chambéry reçut l’autorisation de porter un
chapeau à plumes et de broder son habit avec du persil, sous ce
prétexte que Jules Lemaître était mort et enterré. Or rencontre
bizarre: Lemaître exécuta jadis, en un article célèbre, l’œuvre
flasque de Jorjonet. Et voici que Chambéry, succédané de Jorjonet,
vient de publier un éloge de Lemaître!--Des experts au goût émoussé
comparent cet opuscule à un vin de Bordeaux généreux. Mais les vrais
connaisseurs n’y découvrent qu’une piquette éventée.
* * * * *
Heureusement, personne n’est forcé de lire du Chambéry. Loin des régions
où ce triomphateur règne à l’état endémique, le véritable art catholique
se manifeste en des livres qui, sans prêches assoupissants, sans
effusions papelardes, peuvent susciter ou entretenir en nous un zèle
viril pour Jésus-Christ. Entre autres, ceux d’Émile Baumann.
Vous vous rappelez _l’Immolé_, ce drame de conscience, cet _acte d’un
martyr_ contemporain, cette relation poignante des luttes d’une âme qui
se voulait sainte et que les démons de la sensualité attaquèrent d’une
façon formidable. Elle vainquit, mais au prix de son sang versé pour
l’Église. Or certains critiques, nés dans le clan _Talpa_, estiment que
les écrivains serviteurs de l’Église doivent ne publier que des volumes
uniquement propres à édulcorer les jeunes filles du catéchisme de
persévérance. Quand parut _l’Immolé_, ils se récrièrent, se voilèrent la
face et prononcèrent cette sentence équivalant à une condamnation sans
appel: «--Cela ne peut pas être mis entre toutes les mains!» Ces
pudibonds effarouchés sont cause de toute une littérature «édifiante»,
blanche jusqu’à la chlorose et qui donne à maints jouvenceaux et
jouvencelles l’envie véhémente de lire en cachette les ouvrages
défendus. Il est assez compréhensible que se voyant servir, à tous les
repas de son intelligence, un horrible mélange de bouillon de veau et de
sirop d’orgeat, cette jeunesse rêve de piments et de moutardes
illicites.
Rien de pareil dans _l’Immolé_, œuvre austère. Seulement voilà: il y est
traité d’une liaison coupable. Et lesdits critiques nourrissent la folle
ambition de faire croire à leurs lecteurs que jamais, au grand jamais,
un catholique âgé de vingt ans ne s’éprit d’une gueuse. Cette dérobade
devant _la réalité_, trop fréquente dans les milieux pratiquants, cette
tactique peureuse, je les compare à la sottise de l’autruche qui se
cache la tête dans un tas de sable pour ne pas voir le péril.
Mais, grâce à Dieu, tout le monde ne pense pas ainsi. La preuve, c’est
que l’autre jour, un excellent prêtre, qui confesse beaucoup de jeunes
hommes, me disait: «_L’Immolé_ est un livre salutaire. J’en ai conseillé
la lecture à plusieurs de mes pénitents et j’ai eu à me féliciter de son
influence sur eux.»
Au point de vue de la psychologie, ce roman donne, en effet, aux
esprits, susceptibles de réfléchir et de comparer, cette _sensation du
vrai_ qui est la marque unique d’une œuvre de valeur. Une telle qualité
jointe à la vigueur colorée du style valut à Baumann le suffrage des
lettrés. Mais n’oublions pas qu’une considérable portion de la
Bourgeoisie catholique n’aime pas du tout qu’on lui apporte la vérité.
Quant au grand style évocateur ils le jugent: une inconvenance. Il leur
faut Chambéry, vous dis-je!
D’autres ouvrages, qui tenaient les promesses de ce beau début,
suivirent. Ce récit de pèlerinages: _Trois villes saintes_, où l’émotion
mystique plane, autour des sanctuaires du Curé d’Ars, de l’apôtre saint
Jacques et de l’archange saint Michel, comme un aigle empourpré du
soleil de la Grâce illuminante.
Un second roman, _la Fosse aux lions_, fâcheusement décousu quant à la
composition, mais où abondent des scènes de mœurs d’un intérêt
angoissant et de pénétrantes descriptions de paysages vendéens. La
tragédie de famille qui se joue en ce livre prendra au cœur tout
croyant, car elle met en scène des conflits d’influences surnaturelles
faits pour lui remuer l’âme jusqu’au tréfond.
J’aime moins _la Paix du septième jour_. Ce n’est pas que cette
méditation lyrique sur la guerre expiatrice dont nous sortons à peine ne
contienne des passages remarquables. Mais elle dévie, avec trop de
complaisance, vers des hypothèses d’ordre plus ou moins apocalyptique,
dont l’origine semble peu sûre.
Enfin voici _le Baptême de Pauline Ardel_, manière de chef-d’œuvre sur
lequel je m’étendrai davantage[18].
[18] _Le Baptême de Pauline Ardel_, 1 vol. chez Bernard Grasset,
éditeur.
Il s’agit d’une jeune fille, orpheline de mère, pas baptisée, élevée
dans l’incroyance par un père qui, quoique de famille catholique et
fervente, a perdu la foi depuis son adolescence. Universitaire infatué
de la science, possédé de l’esprit d’orgueil, soupçonneux au point
d’avoir rompu toutes relations avec son frère, prêtre, qu’il accuse, à
tort, d’avoir capté l’héritage d’une parente, M. Ardel appartient à
cette catégorie d’athées qui ne se cantonnent pas dans l’indifférence.
Son hostilité contre l’Église ne cesse de se prouver militante. Trop
intelligent et trop cultivé pour imiter le bas anticléricalisme
injurieux des Loges, il ne laisse passer, cependant, aucune occasion
d’affirmer qu’il tient l’état d’âme religieux pour un stade de
l’évolution à jamais dépassé. Et il monte, avec soin, la garde autour de
Pauline afin qu’elle n’en subisse pas l’influence.
Ainsi formée, la jeune fille partage, comme il était fatal, les opinions
paternelles. Le fait est posé nettement dès le premier chapitre où
Baumann nous montre M. Ardel, récemment nommé professeur d’histoire à
Sens et visitant avec elle la cathédrale. Deux citations préciseront
leur façon de voir au cours de leur déambulation sous les voûtes
vénérables:
Dans l’abside «pend à la muraille nue un Christ en bois d’un jaune
bruni, coiffé de sa couronne lamentable. Des cheveux confus se collent
le long de ses joues et sur sa poitrine; chacune de ses côtes paraît
dire: comptez-moi. Ses bras décharnés sont raidis; les rotules de ses
genoux et les os de ses jambes, incurvés comme des baguettes,
distendent sa peau. Tout ce que peut souffrir la chair de l’homme
s’est résumé dans ce cadavre et dans sa tête inclinée, indiciblement
meurtrie. Pauline fut affectée d’une pitié vague mais plus encore
d’une répulsion:--Est-ce possible, se dit-elle, que d’un affreux
supplicié on ait fait un Dieu!...»
Pour le professeur, voici: Les vêpres commencent. «M. Ardel battit en
retraite; le chant des psaumes l’eût ennuyé. Pauline et lui sortirent
par le portail de Moïse; un aveugle fit tinter inutilement sa sébille
où dansaient des sous rares. Le professeur, à respirer hors de
l’église, sentit une légère satisfaction:--Leurs cathédrales,
énonça-t-il, ne sont que des nécropoles; tout y est bien mort...»
Plus tard, le père et la fille se promènent dans la campagne. Ils y
rencontrent le professeur de dessin du lycée, M. Rude accompagné de ses
trois enfants: deux filles, Marthe et Edmée, un jeune homme d’une
vingtaine d’années, Julien. Les deux pères causent, assez d’accord sur
l’art, aux antipodes l’un de l’autre sur la façon de concevoir
l’existence. Les Rude sont d’ardents catholiques. Les Ardel ne
l’ignorent pas et, quoiqu’ils apprécient la culture et les goûts
artistiques de cette famille, ils s’étonnent qu’elle y joigne des
habitudes de «superstition». La conversation des enfants montre combien,
malgré des points de contact, ils sont, quant à la vie profonde de
l’âme, éloignés les uns des autres:
«Pauline entretenait Edmée de leur peine à trouver une domestique et
du logis où ils étaient encore assez mal installés.
--Votre rue me plairait, observa Edmée, parce que l’église est à deux
pas de chez vous.
Pauline, après un cours intervalle, répondit:--Nous n’avons que faire
d’une église. Mon père n’est pas croyant ni moi non plus...
Elle regarda Edmée, aperçut dans ses yeux affables une désillusion
subite; et pourtant elle ne regretta point de l’avoir avertie sans
réticence. Une pointe d’orgueil avivait sa franchise: si Edmée la
voulait pour amie, elle l’accepterait comme elle était. Mais Julien, à
deux pas derrière, émit d’une voix paisible et pénétrante:
--Si vous saviez quel don c’est de croire!
Elle tourna la tête et riposta durement:--Ce don-là m’est aussi
étranger que les chimères d’un fumeur d’opium.
Julien se rapprocha: bien qu’une émotion vibrât dans sa gorge, il se
maintenait calme au dehors:--Des chimères! Pour les aveugles-nés, le
soleil aussi est une chimère, ou le serait s’ils ne croyaient en ceux
qui voient.
--C’est possible, trancha Pauline, je suis une aveugle-née...»
Il semblerait d’après cette rencontre, où les convictions différentes se
froissent comme les épées d’un duel que nulle entente ne sera possible
entre des âmes aussi en désaccord. Pourtant Pauline s’éprendra de
Julien. Et,--ce qui est très bien observé, femme et donc être de
sentiment, l’amour humain va la conduire à l’amour de Dieu.
Cette présentation des personnages en conflit, ramassée avec sobriété en
un seul chapitre prouve de la maîtrise.
Je ne commente pas dans le détail la suite du livre. On y voit comment
Pauline, peu à peu attirée vers le jeune chrétien, sent s’effriter ses
préventions contre la foi catholique. Très habilement, Baumann a su se
garder d’un didactisme pédant. Le ton des controverses entre les deux
amoureux est celui de la causerie. Et même au moment le plus pathétique,
après que Julien a offert, en secret, sa vie pour la conversion de
Pauline, lorsque exaucé, il va mourir et que sa fiancée souffre à son
chevet d’agonisant, la scène est décrite avec une retenue d’expression
qui en renforce la portée.
Je citerai la fin du chapitre. Julien sent la mort toute proche et
rassemble ses forces pour faire ses adieux à l’entourage éploré.
«Il les embrassa tous, comme un voyageur qui s’en va. L’effort qu’il
venait d’accomplir l’exténuait; il referma les paupières et parut
sommeiller un instant; mais il se recueillait, ayant à dire autre
chose et, brusquement, il se souleva:
--Ardel, promettez-moi... jurez-moi... Pauline veut être chrétienne,
vous ne l’empêcherez pas?
--Mon ami, je le jure, répondit Ardel sans hésiter.
--Pauline, donnez-moi votre main... Je suis avec vous... Au revoir...
Il parlait de loin et de haut, déjà libéré de ses liens corporels et
il ne souffrait plus; des bras compatissants l’enlevaient au-dessus
des ombres de la terre. Il balbutia des mots qu’on pouvait à peine
saisir, un dernier acte de foi et de repentance.
--Julien, nous vois-tu? demanda encore M. Rude.
Les globes de ses prunelles devinrent vitreux; sa bouche restait
entr’ouverte, sa langue claquait entre ses dents brillantes; les
phalanges de ses doigts tricotant dans le vide et se rétractant,
semblaient chercher à tâtons une porte invisible; puis il se tourna
sur le côté droit, laissant aller sa tête, pour s’endormir comme un
enfant dans le baiser du Seigneur...»
Pauline alors est conquise: cette mort, par sacrifice pour le salut de
son âme, achève de lui montrer Dieu. Enfin, ce qui l’incline aux
démarches nécessaires pour son entrée dans l’Église, c’est la lecture
d’un carnet où Julien avait coutume de noter quelques pensées au jour le
jour. En voici quatre des plus significatives:
«_La preuve la plus assurée de l’amour, c’est de conserver dans la
souffrance la volonté de souffrir._
_Celui-là seul abolit la douleur qui consent à la prendre toute en
soi._
_Plus j’aime Dieu, plus je veux que tous l’aiment avec moi. Ma
souffrance, c’est que je ne puis _le faire voir_ à tous._
_Mériter l’âme de Pauline. Souffrir pour elle. Je l’aime trop, ô Dieu,
pour qu’elle reste séparée de vous._»
C’est en méditant ces phrases, en s’imprégnant de leur vertu que Pauline
va au baptême.
Baumann est un trop bon observateur de la réalité pour ne pas nous
montrer, en contraste avec la famille si conforme au cœur de Jésus des
Rude certaines âmes difformes, badigeonnées de dévotion, comme il s’en
rencontre malheureusement dans l’Église. Celle-ci par exemple:
«Il y avait, au bout de la rue, dans une maison décrépite, qu’elle
louait presque en entier, une vieille fille riche et sordide: Mlle
Crépin. Pauline la voyait passer tous les matins, allant à la messe de
sept heures, ratatinée sous une pèlerine noire, coiffée d’une capote
de forme archaïque et marchant en zigzag comme si elle cherchait,
entre les fentes des pavés, des louis d’or perdus. Mlle Crépin, qui
passait pour millionnaire, accroissait son revenu par des spéculations
habilement conseillées. Elle participait à la fureur d’agiotage dont
était possédée cette petite ville de rentiers oisifs... Elle se mêlait
d’œuvres charitables mais appliquait au bien des pauvres les principes
qu’elle suivait pour le sien propre; elle _plaçait_ l’argent recueilli
à leur intention et même si elle les savait dans les plus affreuses
nécessités, elle les rationnait en aumônes et même ne laissait fuir de
_leur capital_ que des bribes dérisoires... Elle revenait souvent du
marché avec trois navets dans son cabas en se lamentant de ce que «la
vie devenait impossible.» Elle passait l’hiver sans feu, se chauffait
les mains sur le couveau où cuisait son potage. Quand elle n’était pas
à l’église, elle comptait ses coupons ou s’occupait de faire rentrer
ses loyers. Et, une fois, en grimpant à une soupente pour sommer d’en
déguerpir le locataire qui l’habitait, elle avait failli se rompre le
cou!»
Quelle mordante eau-forte et combien véridique! Les timides qui
prétendent que des portraits de ce genre «nuisent à la religion», se
figurent peut-être que les incroyants sont aveugles et qu’ils ne
s’aperçoivent pas des difformités qui contaminent l’assemblée des
fidèles. Allez, bons tardigrades, ce n’est pas la mise en lumière de ces
tares qui empêchera une âme en peine de Dieu de se convertir. Ce qui
retarderait son adhésion à la Vérité unique, ce serait plutôt la lecture
des bouquins fleuris d’illusions où des scribes par trop optimistes
tentent de se persuader que le catholicisme contemporain est un
réceptacle de toutes les vertus théologales et autres. Or il s’en
faut!...
Ce qu’on admire aussi chez Baumann, c’est son sentiment profond de la
nature. Dans ce livre, comme dans les précédents, il s’exprime en des
descriptions des mieux réussies.
Voyez ce matin de beau temps en hiver:
«Pieds nus, Pauline ouvrit les volets de ses deux fenêtres. L’aube
grelottait sur le toit d’en face, gris de givre; le ciel d’acier pâle,
d’un rose diaphane à l’orient, présageait un jour splendide. L’air
aigu, des ablutions froides et l’espoir du soleil montant, la mirent
en gaieté. Le soleil était son idole: lorsqu’il se montrait, les
vitres de sa chambre flambaient comme des vitraux; il se prélassait
jusqu’à trois heures après-midi contre la maison; le mur le buvait par
toutes ses pierres et la vigne par tous ses sarments.»
Et cette fine aquarelle impressionniste:
«Sous les arches du pont, l’Yonne glissait d’un mouvement presque
insensible; la ligne oblique des coteaux l’arrêtait ainsi qu’un étang;
les formes brunes des nuages, les ombres massées des toits et des
peupliers figeaient le courant opaque. Un canot descendait et chaque
fois que les rameurs levaient leurs rames, un peu de ciel blanc
luisait entre leurs bras car le crépuscule s’attardait encore sur les
collines.»
Il y a aussi une course en plaine, par temps de neige, symphonie en
blanc et noir d’une profonde beauté...
Bref, lorsque vous aurez allumé votre feu avec les œuvres complètes
d’Anselme Chambéry, remplacez-les, dans votre bibliothèque, par les
livres d’Émile Baumann. Quand vous éprouverez de la joie à les relire,
ce sera le signe que vous comprenez enfin le véritable art catholique.
* * * * *
Je continue à explorer mes livres. J’en ouvre un encore, à l’aventure,
et je lis ceci:
«Le soleil, à travers les branches, versait sous bois une averse d’or
rouge. Par moments on voyait le haut des collines tout empourpré. La
forêt anxieuse sentait mourir en elle le soleil et la vie. Des
millions de touffes d’herbe agitaient vers lui leurs bras souples. Les
gros oiseaux s’effaraient. Déjà les merles, avec un air de peur
fanfaronne, avaient glissé à mi-hauteur des baliveaux vers les parties
les plus fourrées du bois. Les dernières grives s’agitaient en criant
à la pointe des chênes. C’était l’heure des chants menus qui
décroissent. Les bouvreuils qui voyagent en mars, les pinsons, les
verdiers qui ont jeûné l’hiver, sifflaient mais sans changer leur
chanson du jour, avec la confiance que demain serait bon, serait
meilleur encore... Ils se turent: le soleil était descendu au-dessous
de l’horizon. Alors les derniers oiseaux dirent leur adieu au jour. Ce
furent les rouges-gorges, puis les mésanges, toute la tribu des
fouilleuses de lichens, des exploratrices d’écorces, petits paquets de
plumes grises qui ne prennent point de repos tant qu’il y a de la
lumière et dont le cri aigu achève la chanson des bêtes diurnes...»
Le jour se meurt de plus en plus sur la forêt et je lis encore:
«Il faisait très froid; le vent avait déjà bu sur les branches la
tiédeur amassée pendant le jour. Il rebroussait les brindilles,
courbait les gaulis et leur arrachait une plainte monotone comme celle
des vies pauvres. L’odeur des feuilles mortes montait plus vive dans
l’ombre. Au-dessus des branches, les hauteurs du ciel étaient pâles et
des étoiles commençaient à poindre.»
En savourant ces lignes, mon être à jamais sylvestre tressaille de
nostalgie, je revois ma chère forêt de Fontainebleau, loin de laquelle
je ne cesse de me sentir en exil. Et je remercie l’écrivain qui me valut
d’y revivre par le souvenir.
C’est M. René Bazin. Et le livre relu, c’est _le Blé qui lève_, œuvre
que l’arome de la Terre maternelle imprègne d’un grand souffle
vivifiant[19].
[19] _Le Blé qui lève_, 1 volume chez Calmann-Lévy, éditeur.
Je ne vais pas feindre de vous révéler René Bazin. De niais
matérialistes le déprécient parce qu’il est chrétien. Mais quiconque
joint l’amour de la nature à l’amour de Dieu goûte son art nuancé,
contenu qui ne vocifère ni ne se plaît aux peinturlurages violents.
Cette réserve ne l’empêche pas de restituer avec véracité les drames de
passion qui agitent l’âme des simples. Rappelez-vous: _Donatienne_, _la
Terre qui meurt_, _l’Isolée_. Ce sont des livres substantiels, d’une
observation très exacte et qui n’exclut point la poésie.
Je m’attache surtout au _Blé qui lève_ à cause d’une figure de rural:
Gilbert Cloquet qui synthétise on ne peut mieux les caractéristiques de
l’âme paysanne à notre époque. Tour à tour cultivateur et bûcheron,
foncièrement honnête, il a souffert durement par sa femme et par sa
fille; et la douleur l’affina. Comme les sources du sentiment religieux
se sont presque taries en lui, cette déviation de l’esprit d’équité
qu’on nomme le socialisme le conquit et l’inclina quelque temps vers la
haine et la révolte. Puis la sottise et la cruauté des syndiqués qu’il
recruta le dégoûtèrent; il se trouva tout à fait seul dans l’existence
jusqu’au jour où, sur la proposition bénévole d’un boucher catholique,
par hasard rencontré, il se décide à faire une retraite dans une maison
de mission pour ouvriers et paysans. Là, comme il est tout saignant des
blessures que lui infligea l’existence et comme il a soif de
consolations, il ressuscite à la foi.
Les pages décrivant le travail de la Grâce en Gilbert sont parmi les
plus belles du livre. Je veux absolument vous en citer un peu d’autant
qu’elles montrent comment un vrai prêtre sait parler aux humbles. Je ne
sais si M. Bazin y résume une allocution entendue par lui-même ou s’il
se borne à transcrire un texte publié; quoi qu’il en soit je les crois
bonnes à rapporter parce qu’elles biffent, dans notre mémoire, plusieurs
sermons douceâtres récités avec nonchalance, subis avec une résignation
qui n’allait pas sans bâillements.
«Dans le silence de la maison de retraite, à neuf heures et demie,
quand les lumières furent éteintes, et que, tout le long des
corridors, dans les chambres, les compagnons eurent commencé leur
somme, Gilbert Cloquet se ressouvint de ce qu’il avait entendu. Les
phrases lui revenaient telles qu’elles avaient été dites, avec leur
accent, avec la vie fraternelle et divine qu’elles enfermaient.
Le prêtre avait dit: «Mon pauvre frère, pourvu que tu le veuilles, tu
es riche. Ton travail est une prière et l’appel à la justice, même
quand il se trompe de temple en est une autre. Tu lèves ta bêche et
les anges te voient; tu es enveloppé d’amis invisibles; ta peine et ta
fatigue germent en moissons de gloire... Dieu est la grande pitié, la
grande bonté. Il cherche toute âme droite. Il a pardonné les
aveuglements de l’esprit. Il a pardonné _surtout_ les fautes du cœur
et des sens. Il n’a été sévère que pour les hypocrites. Tous les
autres, il les attire à lui. Dieu n’injurie pas. Son reproche tient
dans un regard. Lève seulement les yeux, mon frère et tu liras le
pardon avant même le reproche...»
Il avait dit encore: «Vous avez un si mince bagage quand vous arrivez
ici: une valise en carton, une paire de souliers, une chemise au bout
d’un bâton. Mais le bagage de vérité que porte votre esprit est encore
bien plus petit. Et ses voleurs ne se comptent pas. Savez-vous ce que
je crois? C’est que vous êtes les précurseurs, les premiers appelés
des foules qui se lèveront de partout, redemandant leur Ciel dont
elles ont soif! Vous le demandez à Dieu, vous! Les autres, ils le
demanderont aux hommes, à coups de fusil et d’incendies, dans la
révolte, les hurlements, les ruines, les blasphèmes. D’autres
détruiront ce qu’ils convoitent pour voir ce qu’il y a de plaisir dans
l’abus de la puissance. Ils jetteront par les rues l’argent qui aurait
dû servir à l’aumône. Ils auront tout--excepté ce qu’ils cherchent.
Vous croyez que c’est le pain qui vous manque? Un peu. Mais le creux
est plus profond. C’est Dieu qui vous manque. Priez-le avec moi...»
«Tout cela qu’il avait entendu revenait à Gilbert dans le silence et
pénétrait le cœur du bûcheron. Couché dans son lit, les yeux clos, il
n’avait jamais eu tant de pensées à la file, tant d’élans de
tendresse, tant de regrets et de souvenirs qui luttaient les uns pour,
les autres contre Dieu. Enfin il dit: «J’irai.» Les larmes lui
montèrent aux yeux et elles coulèrent doucement. Une heure matinale
sonna. Sans savoir pourquoi, il se mit à genoux, en chemise, sur son
lit et chercha quelque chose à dire. Ne trouvant rien, il fit un grand
signe de croix. C’était la seule prière dont il se souvînt...»
Gilbert se confesse; il communie. Et, se gardant de semer de points
d’exclamation son récit, usant d’une discrétion suggestive, M. Bazin
évoque d’une façon parfaite l’influence salubre et _persistante_ de
l’Hostie sainte sur cette âme rachetée de la colère, de la luxure et de
la rancune.
Ce qui rend l’œuvre entière de l’auteur du _Blé qui lève_ si sympathique
c’est qu’on y trouve l’amour des humbles,--cette tendresse pour les
simples qui est la marque de l’écrivain vraiment catholique. Or, Bazin a
fort bien démêlé que chez les hommes de la plèbe, les tâcherons de la
campagne comme les ouvriers des villes, on rencontre des vertus dont les
classes plus cultivées, bien qu’elles en affichent volontiers le
simulacre, ont trop souvent perdu le sentiment profond. C’est pourquoi
Notre-Seigneur aime tant les pauvres. C’est pourquoi ceux qui
s’efforcent de marcher à sa suite vivent, d’inclination, parmi eux.
D’autres écrivains voudraient nous faire croire que cinquante mille
francs de rente sont nécessaires à la germination et au développement de
qualités supérieures dans les âmes. Ils célèbrent le Marquis de Carabas,
fabricien condescendant, qui touche des jetons fructueux dans les
conseils d’administration de sociétés financières et qui alimente au
compte-gouttes le denier du culte. Ils adulent Célimène qui amalgame les
fleuretages en société de fainéants bien vernis avec les pratiques d’une
dévotion intermittente et--«distinguée». A ces âmes, tièdes envers Dieu,
ardentes envers l’or, M. Bazin préfère évidemment Gilbert Cloquet,
laboureur aux mains noires, à l’âme blanche, devenue de plus en plus
lumineuse dès que son hérédité catholique, stimulée par la Grâce,
l’emporte sur cette forme du désespoir matérialiste: le socialisme.
Mettons donc _le Blé qui lève_ et quelques autres livres de M. Bazin,
nés d’une inspiration analogue, en bonne place parmi nos favoris. Et
plaçons à côté les _Contes de Bonne Perrette_, recueil on ne peut plus
attrayant. Ils y figureront avec plus d’avantage que ne le feraient les
histoires «pécheresses» de M. Henri de Froideflûte, érotique de
banquise, dont l’art me semble aussi excitant qu’une carafe frappée.
* * * * *
Aimez-vous les brochures? Joseph Serre en a mis partout. Sitôt qu’une
question religieuse, susceptible de lui fournir prétexte à tresser des
guirlandes d’idées aussi souples que subtiles, le sollicite, il lance
quelque opuscule bourré d’aperçus ingénieux. Parfois, il se conforme à
la plus louable orthodoxie. Parfois aussi, fâcheusement touché
d’hégélianisme, il caresse «l’identité des contraires» au bord des
gouffres où bafouille et clapote la métaphysique allemande. Il a réfuté
l’hérétique Loisy d’une façon péremptoire. Mais il s’est plu auprès de
Lacuria, prêtre interdit qu’il canoniserait volontiers sous le nom de
saint Pythagore. Du reste, ses intentions sont toujours droites.
Chrétien zélé, son seul but c’est la glorification de notre mère
l’Église. Mais il ne la sert pas toujours comme elle entend être servie.
D’où, des mésaventures.
Des roquets, qui se disaient «catholiques intégraux», lui jappèrent aux
talons. Cela n’avait guère d’importance, lesdits gardiens de basse-cour
s’étant révélés surtout les envieux de tout talent original. Chose plus
grave, des théologiens très autorisés se virent dans la nécessité de
l’avertir qu’il risquait de s’engager dans des voies périlleuses.
Hâtons-nous de constater que, fils obéissant de l’Église, il se soumit
sans retard.
En résumé, il y a chez Joseph Serre deux hommes: un apologiste, heureux
de propager la Doctrine unique; un assembleur de nuées chatoyantes qui
ne déteste pas de se balancer, par récréation, sur l’escarpolette du
paradoxe, entre l’affable _Imprimatur_ et l’_Index_ bourru.
Il y a aussi un grand cœur qui aime Jésus-Christ.
On espère que, désormais, vu l’effondrement de l’aberration
pangermaniste, Serre évitera les méthodes protestantes d’Outre-Rhin. Il
appliquera, sans recourir aux alliages douteux, la pure philosophie
catholique--latine, la seule qui convienne aux spéculatifs de notre
race. Il reconnaîtra que Kant, Fichte, Hegel ne valent pas grand’chose
au regard de saint Jérôme et de saint Thomas d’Aquin. Il constatera que
la mystique de Schopenhauer aboutit à la dilution de l’être dans les
ténèbres inertes du bouddhisme tandis que la mystique de sainte Térèse
et de saint Jean de la Croix s’est prouvée génératrice d’énergie dans la
lumière et de vie intense en Dieu.
Le Joseph Serre imbu d’éclectisme et de conciliation entre les doctrines
les plus opposées a commis une brochure: _les Hypothèses sur Lourdes_
qui avance une théorie du miracle dont le moins qu’on puisse dire c’est
qu’elle offusque la théologie traditionnelle. Il y donne, comme
références, les livres de l’abbé Bertin et de Boissarie, les documents
réunis par Lasserre et par Estrade, ce qui mérite approbation. Mais, à
côté, il cite Zola dont les bourdes touchant «le souffle guérisseur des
foules» ne sont prises au sérieux que par les sous-penseurs des
estaminets anticléricaux où le vieux Combes et l’Anatole France
déclinant trinquent sur le comptoir. Plus loin, il semble faire grand
cas de l’opinion émise, quant aux faits miraculeux de Lourdes, par les
occultistes et les théosophes. Or ces Jocrisses et ces charlatans du
Surnaturel, qui prennent la vessie du démon pour une lanterne magique ou
qui découvrent Jeanne d’Arc dans un pied de table, ne doivent, en aucune
circonstance, être allégués, comme autorités, par un catholique étudiant
l’intervention divine dans les choses de ce monde.
De même, Joseph Serre s’avance beaucoup lorsque, dans son désir de
mettre d’accord les croyants et les athées, il écrit ceci: «Renan
hésiterait-il, aujourd’hui, devant les faits de Lourdes, à soutenir
qu’on n’a jamais constaté de miracle?» Il répond que l’auteur des
_Origines du christianisme_ hésiterait probablement.--Mais n’en croyez
rien: Le sceptique irréductible qui dénonçait, comme attentatoire à sa
raison, «l’horrible manie de la certitude,» aimait trop à ne pas
conclure pour se soumettre à l’évidence, surtout lorsque l’évidence
offre un caractère religieux.
Par ailleurs, Serre réfute à merveille les tentatives du monisme pour
expliquer, par des causes naturelles, les guérisons de Lourdes. Quelques
phrases précises et, cette fois, nullement conciliantes, lui suffisent à
démontrer la fragilité de ces hypothèses. C’est ce qu’il y a de meilleur
dans sa brochure. Mais où il s’égare totalement, c’est lorsqu’il formule
sa propre théorie du miracle dans les termes que voici: «La nature est
une immense échelle ascendante dont tous les échelons sont à la fois
_naturels_ en eux-mêmes et _surnaturels_ pour les échelons inférieurs.
La raison ainsi est surnaturelle pour la matière, comme l’aigle est
surnaturel pour la taupe, comme le chrétien est surnaturel pour
l’homme[20] qui l’est à son tour pour l’animal qui est en nous.
J’applique cette théorie au miracle. Dérogation aux lois d’une nature
inférieure, le miracle, fait relatif, est une des grandes lois
scientifiques du monde. Je suis un thaumaturge pour la pierre que ma
main fait voler. La rose est miraculeuse pour l’humus qu’elle
transsubstantie en fleur. Mais pour l’être qui l’accomplit, le miracle
n’existe pas: cet être agit selon sa nature. Le miracle est le point de
vue de l’inférieur. C’est dire que, pour Dieu, il n’y a point de
miracle: il n’y a que l’exercice de sa vie (?) et de sa liberté.»
[20] Quel étrange classement! Le chrétien n’est donc pas un homme?
Tout cela pue le panthéisme à plein nez. A l’encontre, nous nous en
tiendrons aux enseignements du catéchisme. Les systèmes philosophiques,
qui nient le Dieu _personnel_, ne nous offrent que les chimères de
l’intelligence quand elle se confie à ses seuls moyens. Le catéchisme
nous présente la Vérité unique parce qu’il se confie à Dieu. Par lui,
l’acceptation du mystère universel fortifie la raison.--Il reste des
obscurités, dites-vous? Sans doute, Dieu ne nous ayant pas donné la
connaissance de toutes choses. Mais cette nuit est pleine d’étoiles pour
quiconque l’explore sur les ailes de la Foi. Au contraire les
philosophies sans Dieu, qu’elles se mettent sous l’enseigne d’Auguste
Comte, ou qu’elles suivent l’étendard judaïque de Bergson, ne sont que
tâtonnements à travers un brouillard où vagabondent des feux-follets
éphémères.
Donc l’Église étant seule à détenir par révélation la Vérité est
également la seule à posséder l’explication du miracle. Elle le définit:
une intervention exceptionnelle de la Grâce par où Dieu déroge aux lois
générales qu’il a établies--une exception confirmant la règle.
Les savants ont le droit de dire en présence du miracle:--Cet incident
n’est pas de notre ressort; il échappe aux prises de la science. Mais
ils n’ont pas le droit de dire: Malgré cent mille témoignages, le
miracle n’existe pas.
Que font les médecins du bureau des constatations? Ils étudient à fond
les guérisons obtenues à la piscine ou à la bénédiction du Saint
Sacrement et ils concluent:--Voici un fait qui ne relève pas de la
raison humaine. Toutefois il est incontestable. Nous le soumettons, avec
ses antécédents et ses suites, au jugement de l’Église. Alors l’autorité
religieuse, seule compétente pour prononcer, s’appuyant sur leur
rapport, ouvre une enquête minutieuse et prolongée pendant plusieurs
années s’il le faut. Sa conviction une fois formée, elle décrète: _il y
a miracle_ ou _il n’y a pas miracle_. Et devant son verdict tous les
catholiques s’inclinent.
Mais lorsque, à propos de Lourdes, notre ami tente de greffer quelques
brins de vérité révélée sur les sauvageons de l’erreur, il joue un jeu
dangereux où il ne nous aura point pour partenaires.
Je vous ai montré le mauvais Joseph Serre. Je vais vous montrer le bon.
Je trouve ce dernier dans une brochure qu’il publia naguère sous les
auspices de la revue lyonnaise: _l’Université catholique_. Elle traite
de Tolstoï[21].
[21] _Le Penseur chez Tolstoï_, 1 brochure de 63 pages, Vitte,
éditeur.
On sait le don d’évocation de ce génie désordonné--barbare au sens où
l’entendaient les Grecs. Les personnages de ses romans: _Anna Karénine_,
_la Guerre et la Paix_, même ceux de _Résurrection_ vivent d’une vie
intense. La société russe, à trois époques différentes, est peinte de
façon à nous donner l’impression totale de la réalité. L’inspiration
s’avère désenchantée mais là n’est point la tare. En effet, lorsqu’on
étudie l’humanité d’un peu près, il est difficile de la voir en beau.
Quoique diffus, lents et dénués de composition, ces livres révélaient
une telle capacité d’analyse psychologique, tant de talent descriptif
qu’il fallait tenir Tolstoï pour un écrivain et, çà et là, un moraliste
perspicace.
Par la suite, ce Grand-Russien, mâtiné de Tartare, crut se découvrir une
mission.
Formulant en préceptes une conception antisociale de l’existence,
recommandant, comme un idéal, le somnambulisme où s’attarde
l’intelligence rudimentaire des moujicks les moins civilisés et des
hordes errantes de la steppe, il s’efforça de l’inculquer à ses
contemporains. Apôtre de l’anarchisme sentimental, il préconisa une
sorte d’évangélisme trouble, vidé de son contenu surnaturel et qui, en
somme, se basait sur le sophisme de Rousseau: l’homme naît bon; ce sont
les institutions mauvaises qui le déforment.
Tolstoï connut, quelque temps, une vogue extraordinaire. En France, ce
fut Melchior de Voguë--très brave homme avec, parfois, des velléités
d’avoir du talent mais chimérique au plus haut degré--qui le fit d’abord
connaître, sans y entendre malice. L’exotisme servit de passeport aux
paradoxes tolstoïens. On ne semblait pas s’apercevoir qu’ils
reproduisaient simplement, en un bizarre mélange, outre les rêveries de
Rousseau, l’hérésie des Fratricelles et les divagations de certains
sous-encyclopédistes, précurseurs de la Révolution, Morelly par exemple.
Vers la fin du dix-neuvième siècle, Tolstoï fut un oracle pour un grand
nombre d’esprits dévoyés. Ses théories étaient surtout propagées par des
Juifs, issus des Ghettos de Lithuanie et de Pologne. Obéissant à cet
instinct dissolvant qui pousse sans cesse Israël à détruire les
principes fondamentaux de la civilisation chrétienne, ces métèques
exaltèrent Tolstoï sur tous les tons, comme le Prophète de la société
future sans Dieu ni lois. Des Français naïfs les crurent et se mirent à
leur unisson. Et l’engouement dura jusqu’à l’intronisation de Nietzsche,
autre idole barbare, apportée de Germanie par des Juifs francfortois
d’origine.
La guerre a balayé toutes ces folies. Les leçons qu’elle nous donna nous
apprennent, à cette heure où la France se refait, à pratiquer un
nationalisme très en garde contre les influences étrangères. Les
cosmopolites du judaïsme crieront à l’étroitesse d’esprit et à la
réaction. Mais s’ils élèvent par trop la voix, on pourra les prier de
passer la frontière: Berlin ou le Moscou des bolchevicks leur seront des
refuges tout indiqués...
Or Joseph Serre, bien inspiré cette fois, a prononcé, dans sa brochure,
le jugement le plus équitable qu’on puisse porter sur Tolstoï. C’est
d’une dialectique solide, d’un style net; cela réfute avec une fermeté,
qui n’exclut pas la courtoisie, les illusions du Slave.
La conclusion de cette étude me paraît un modèle de bien dire au service
d’une pensée conforme aux enseignements de l’Église. Je la cite:
«Le malheur de Tolstoï fut, non pas, certes, son esprit chrétien, mais
son interprétation outrancière, incomplète, hétérodoxe du
christianisme. Catholique, il eût tout concilié: le dogme et la
morale, l’autorité et l’amour, la hiérarchie et la générosité, l’ordre
social et l’esprit de pauvreté volontaire. Il n’aurait pas opposé et
mis en guerre, l’un contre l’autre, tous ces éléments de la vérité et
du bonheur dont la disharmonie l’a troublé et dont l’accord l’eût fait
grand, saint et heureux... Mais, à vrai dire, avec la bonté, la
résignation, le renoncement et la pureté morale, c’était aussi
l’ignorance, la non-résistance au mal, la destruction de tout ordre
extérieur, le retour à la barbarie, la négation de toute religion
positive que prêchait ce fils slave de Rousseau. A cette âme aspirant
aux cimes de la perfection, la sévère discipline du catholicisme seul,
qui a fait les François d’Assise, eût pu fournir une sûre direction.
Plus il y a d’amour, plus il faut d’ordre... Hors de là, les élans du
génie lui-même, _du génie surtout_, ne sont trop souvent qu’étrangeté,
désordre, péril social.
«Tolstoï a popularisé le rêve moderne d’une «religion irréligieuse» et
produit des fanatiques par le mirage d’une justice et d’un bonheur
anarchiques. Il a bien vu que c’est _l’âme_ qui manque à notre
civilisation, c’est-à-dire la vie profonde et chrétienne. Ce n’était
pas une raison pour en détruire _le corps_, l’organisme extérieur et
essentiel et encore moins pour en affaiblir l’âme elle-même en
tarissant la plus haute source de la vie spirituelle, la croyance
dogmatique. A ces titres, l’œuvre de Tolstoï est, aux deux-tiers,
négative et dangereuse. L’homme sincère et généreux qui l’écrivit peut
avoir droit à la miséricorde de Dieu: l’œuvre reste et mérite dans
quelques pages l’admiration, dans un plus grand nombre la méfiance des
âmes.»
Depuis, Serre fut quelque peu ressaisi par sa préoccupation de concilier
les doctrines les plus opposées. Dans une brochure intitulée _le Sillon
et l’Action française_, ne s’est-il pas imaginé de proposer la fusion de
la démocratie teintée d’anarchisme que professent les Sillonistes avec
la tradition monarchique et ses partisans les plus irréductibles!
Précipiter Marc Sangnier dans les bras de Charles Maurras, obtenir
qu’ils fassent alliance et qu’ils marchent désormais la main dans la
main, sous la bénédiction posthume d’Hegel, c’était former un projet
passablement--chimérique. Est-il besoin de mentionner qu’il échoua?
Enfin Joseph Serre a publié _la Lumière du cœur_[22], livre profond où,
malgré quelques propositions douteuses, il y a de très belles pages sur
la morale chrétienne. Mais une de ses meilleures œuvres c’est la part
qu’il prit au sauvetage de Lœwengard. Je veux m’y arrêter parce que la
conduite de Serre, en cette occasion, porte un enseignement que beaucoup
des nôtres trouveront profit à méditer.
[22] _La Lumière du cœur_, 1 volume, Vitte, éditeur.
J’exposerai les faits d’autant plus volontiers que, depuis la
publication de _Quand l’Esprit souffle_, nombre de personnes m’ont
demandé de vive voix ou par lettres ce qu’était devenu ce pauvre Juif
égaré. Voici ma réponse.
On se souvient qu’à la fin de l’étude où j’analysais le cas de
Lœwengard, j’ai laissé entrevoir quelques craintes touchant sa
persévérance.--Hélas, l’événement les justifia.
Lœwengard ne s’était jamais donné la peine _d’apprendre sa religion_ et
il n’avait pas trouvé de directeur qui lui fît un devoir de s’instruire.
Il en résulta que le catholicisme resta pour lui un décor splendide,
fournissant un cadre à la littérature apologétique qu’il méditait d’y
installer.
D’autre part, étant d’une santé très fragile, presque indigent et
souvent malade, il vivait à la merci des impulsions de son excessive
sensibilité. Enfin des influences malsaines, venues de son entourage le
plus immédiat, tendaient sans cesse à le replonger dans ces marais
fétides de l’occultisme d’où il avait eu tant de peine à se dégager.
A une époque, Serre et moi, nous essayâmes de le décider à faire une
retraite assez prolongée dans un monastère où il aurait trouvé, comme
directeur des hôtes, un saint moine, très versé dans la connaissance des
âmes et sous les auspices duquel il aurait perfectionné son instruction
chrétienne. Par lui, il aurait pris l’habitude de fréquenter, avec
assiduité, _avec régularité_, les sacrements, deux conditions
essentielles pour qu’un converti récent progresse dans la vie
intérieure.
Lœwengard accueillit d’abord avec joie notre proposition[23]. J’écrivis
au monastère pour demander qu’on lui permît d’y séjourner plus longtemps
qu’il n’est de coutume. Naturellement, la réponse fut favorable. Mais
alors, Lœwengard nous déclara sèchement qu’il avait changé d’idée. Puis
il dit à Serre qu’il me tenait pour un perfide, car l’évidence
s’imposait qu’en manœuvrant pour _l’incarcérer_ dans un couvent, mon
objectif était de mettre sous l’éteignoir son talent dont l’éclat
m’offusquait. (_Sic._)
[23] L’infortuné sentait bien, à ce moment, qu’une cure de solitude et
d’oraison dans un milieu sanctifiant lui était nécessaire.
J’avais déjà remarqué, en maintes circonstances, qu’il devenait de plus
en plus ombrageux à mon égard. Comme, en même temps, sa nervosité
s’accroissait à vue d’œil, j’en conclus qu’il faisait de la neurasthénie
aiguë. Mille petits faits le démontraient, et surtout sa tendance
inquiétante à se croire en butte à la malveillance universelle.
Pour ce qui me concerne, j’aurais trouvé tout à fait saugrenu de lui en
vouloir. Je rompis nos relations afin de ne pas l’irriter davantage.
Mais cette rupture eut lieu d’une façon tacite. Je cessai de le voir; et
ce fut tout.
On sait que je ne lui en consacrai pas moins un long chapitre de _Quand
l’Esprit souffle_. Nul ne pourrait prétendre qu’il ne lui est pas
sympathique. Au surplus, Serre m’a confié, par la suite, qu’il en avait
été touché. C’est qu’après tout c’était une âme loyale, foncièrement
droite. Seules la maladie et les manigances du Démon la troublaient et
déformaient. Sous cette double action, et nul prêtre intelligent ne lui
étant venu en aide, il s’aigrit de plus en plus. Puis il s’imagina
qu’une mission de prophète réconciliant la synagogue avec l’Église lui
était confiée. Il le proclama et les railleries que lui valut cette
conception mégalomane de sa destinée, le mirent en fureur.
Enfin ce qui acheva de le combler d’amertume--et, sur ce point on ne
doit aucunement le blâmer--c’est la façon méprisante dont un clan de
notables le jugeait. Divers potentats de la soierie, plusieurs
dignitaires dans le commerce des saucissons habillés d’un maillot
d’argent ne voyaient en lui que le fils besogneux d’un père en faillite
et l’accusaient de jouer la comédie de la conversion pour se rendre
intéressant. J’ai, moi-même, entendu des propos de ce genre tenus sur
son compte par des «hommes d’œuvres» que je pourrais nommer.
Les Pharisiens seront toujours les Pharisiens.
Ainsi dévoyé par la maladie, par son orgueil d’artiste follement épris
de son Moi, par manque d’une formation religieuse assez forte pour lui
inculquer la discipline catholique, par la niaiserie cruelle et le
manque de charité d’une partie importante des milieux pratiquants, il
entra en révolte, et proclama que l’Église l’ayant trompé, il allait en
sortir. En vain de bons prêtres, Joseph Serre, un ou deux autres de ses
amis, tentèrent de le retenir sur la pente périlleuse, il refusa de les
écouter. Il prononça le _non serviam_ et, sous l’influence du démon qui
le poussait au vertige, publia un manifeste où il exposait ses
griefs--ceux qu’on peut admettre, pour une part, comme assez justifiés
et ceux qui n’étaient que de pauvres prétextes à venger sa vanité
froissée.
Je n’analyserai pas ce libelle; j’en dirai seulement les conséquences.
Parmi les catholiques, les vrais disciples de Jésus s’attristèrent
grandement de sa chute et prièrent pour sa résipiscence. Les dévôts de
surface le couvrirent d’injures sans même prendre la peine d’examiner
son cas. A la synagogue, où il alla frapper, on lui rit au nez et on le
mit à la porte. Il se tourna vers les socialistes qui d’abord
l’accueillirent, pour triompher de son apostasie et en tirer un argument
contre l’Église. Mais quand il leur eut tenu des propos occultistes, ils
le bafouèrent et se hâtèrent de l’abandonner.
La guerre éclata. Lœwengard, que son état de santé avait fait réformer,
dès le premier jour, tomba, renié de tous, dans une misère noire.--Serre
fut à peu près le seul à entretenir des relations avec lui. Il ne lui
cachait pas sa désapprobation mais, en même temps, il lui montrait de la
pitié et de la sollicitude pour l’avenir de son âme.
Le malheureux sut gré à Serre de sa charité. Il l’excepta, lui unique,
de la rancune qu’il vouait désormais à tout le genre humain. Et lorsque
cet ami évangélique s’efforçait, par des paroles appropriées, de
rallumer la Lumière éteinte dans son âme, il l’écoutait sans trop
d’impatience.
Enfin, un jour vint--pendant l’été de 1915--où Lœwengard, de plus en
plus affaibli par les privations et par le chagrin, tomba gravement
malade. Comme son dénuement était total, il risquait de mourir dans la
rue. On le fit alors transporter dans une maison de santé.
Pendant plusieurs semaines Lœwengard fut dans le délire; l’on put
craindre qu’il ne mourût sans reprendre connaissance. Néanmoins, par la
grâce de Dieu, une amélioration passagère se produisit: il reprit
conscience de soi-même et constata que l’ami fidèle venait souvent à son
chevet. Remué jusqu’au fond du cœur, plein de gratitude, lucide comme il
ne l’avait jamais été, il se rendit compte de l’erreur navrante où il
s’était perdu[24]. Les larmes du repentir emportèrent, comme un torrent,
les débris de son orgueil abattu. Doucement encouragé par Serre, il
demanda un prêtre, se confessa et reçut l’Eucharistie.
[24] Il reçut aussi, à cette époque, la visite d’un Juif converti qui
vint _de loin_, exprès pour le supplier de rentrer dans l’Église.
Cette démarche évangélique le toucha fort.
Le mieux ne persista pas. Mais, souffrant toujours davantage, sentant
venir sa fin, Lœwengard accepta désormais, avec patience et même avec
des sentiments d’entier abandon à Dieu, cette purification rédemptrice.
Il mourut après avoir reçu les derniers sacrements et en murmurant:--Mon
Jésus, ayez pitié de moi!...
Joseph Serre ne se doute pas, au moment où j’écris ceci, que j’ai jugé
bon de divulguer qu’il fut alors le bon Samaritain. Peut-être en
sera-t-il un peu fâché. Mais tant pis: mon indiscrétion aura plusieurs
résultats appréciables. D’abord, les belles âmes qui m’ont confié le
chagrin que leur causait l’apostasie de Lœwengard seront consolées, le
sachant sauvé. Ensuite, les Pharisiens qui le vilipendèrent éprouveront
peut-être quelque remords de leur dureté aggravée d’hypocrisie. Enfin,
j’aurai prouvé que j’avais raison de dire, au début de cette relation,
que le sauvetage de Lœwengard était une des meilleures œuvres de Joseph
Serre.
Dieu soit loué de tout.