Alors je sus que ces roses étaient les âmes du Purgatoire et que leurs
nuances signifiaient le degré de purification où elles étaient
parvenues, leur place sur les gradins, le temps d’épreuve qu’elles
avaient encore à subir avant leur admission dans la Béatitude.
Un arome de myrrhe amère et d’encens très suave s’effusait des corolles;
ce parfum mélangé voulait dire: _amour par la souffrance_. Et une brise
brûlante, qui soufflait avec une impétuosité régulière, l’emportait vers
le Ciel.
Tout pénétré, moi aussi, de cette flamme mobile, qui me causait joie et
douleur, je ne me rassasiais pas d’y baigner mon âme. Je découvris
ensuite qu’un sentier, pareil à un ruban d’or limpide, commençait à la
cime, longeait, en lacets circulaires, les gradins et descendait jusqu’à
l’extrême bord de l’abîme.
Je me demandais quel était le sens de cette voie quand je vis y
paraître, descendant du séjour des Bienheureux, la Jardinière du jardin
des roses souffrantes--des roses heureuses de souffrir.
Drapée d’une robe de lumière candide dont le rayonnement me fit, par
souvenir, trouver bien obscur celui de notre pauvre soleil, elle avait
la chevelure fauve et les yeux bleu-sombre des filles de Galilée. Une
adolescence éternelle fleurissait sur ses joues. Son sourire exprimait
une telle plénitude de charité divine que j’essaierais vainement d’en
donner une approximation.
Tu comprendras mon impuissance quand je t’aurai dit que c’était la
Sainte Vierge...
Elle allait lentement, de parterre en parterre. Elle portait une amphore
qui rayonnait, elle aussi, comme un astre et qui contenait une onde
inépuisable.
Marie l’inclinait sur les fleurs; elle les rafraîchissait d’une pluie de
grâces lénifiantes. Cette eau était faite de nos prières et des messes
offertes pour nos défunts; et l’infusion du Saint-Esprit la douait d’une
vertu rédemptrice. A son contact, les âmes chantaient plus haut, et avec
une ferveur inouïe, le _Salve Regina_. Je voyais, en même temps, les
taches de rouille, qui maculaient leurs pétales, pâlir chez les plus
éloignées du sommet, s’effacer peu à peu chez celles des gradins
supérieurs.
Lorsque l’Auxiliatrice fut arrivée au bord de l’abîme, elle y laissa
tomber, avec un regard de pitié indicible, quelques gouttes
lumineuses.--Et je compris combien elle était véridique la parole de
sainte Catherine de Sienne: «La bonté de la Providence s’étend jusqu’à
l’enfer; elle y envoie un rayon de sa miséricorde et les damnés n’y
souffrent pas autant qu’ils devraient souffrir.»
La Sainte Vierge, ayant rempli son office de charité, remonta le
sentier. Au passage, elle effleurait les âmes d’une caresse de ses
doigts maternels.
Dès qu’elle fut arrivée au sommet, je vis qu’un grand nombre de roses,
les toutes blanches, qui s’en trouvaient le plus proche, se pressaient à
ses pieds en ondulant avec le murmure joyeux d’un peuple d’abeilles.
Puis ce fut l’Assomption. La Vierge, les mains jointes, les yeux dirigés
vers la clarté fixe--aveuglante pour moi--qu’irradiaient les profondeurs
célestes, s’éleva de la montagne. Les âmes pardonnées lui firent un
cortège. Puis ces roses devinrent des étoiles qui lui formèrent une
auréole scintillante. Et enfin, elles se fondirent, avec la
Consolatrice, dans la Lumière incréée...
Tout disparut...
* * * * *
«O Dame, disait Dante à la Sainte Vierge, tu es si grande et si
puissante, que vouloir obtenir une grâce et ne point recourir à toi,
c’est vouloir que le désir vole sans ailes.»
Comment ne serait-elle pas toute-puissante, étant unie, d’une façon si
étroite, à la Trinité! Fille de l’Ancien des jours, Mère du Rédempteur,
Épouse de l’Esprit, elle est la Sagesse. Et c’est pourquoi elle
s’exprime en termes si grandioses et si mystérieusement solennels dans
l’Épître de son office. Rappelle-toi, elle dit: _J’ai été créée dès le
commencement et avant les siècles. Je ne cesserai point d’exister durant
la succession des âges... J’ai pris racine dans le peuple que le
Seigneur a honoré, et dont l’héritage est le domaine de mon Dieu. Et
j’ai établi ma demeure dans la plénitude de l’assemblée des Saints._
Chacune de ces paroles ouvre à l’oraison des perspectives infinies sur
le privilège de Marie au sein des trois Églises: la militante qui est la
foi, la souffrante qui est l’espérance, la triomphante qui est l’amour.
Parce qu’elle est au-dessus des temps, parce qu’elle est immaculée, elle
rayonne dans le sanctuaire aux trois coupoles: de rubis, d’émeraude et
de saphir: foi encore et espérance et amour, où nous l’honorons. Elle
concentre enfin ce dogme de la communion des Saints où s’harmonisent les
âmes de tous les fidèles dans notre existence transitoire et dans
l’éternité.
Je voudrais, ah! je voudrais te montrer l’océan d’une profondeur d’azur
inouïe que certains découvrent s’ils osent plonger un regard dans les
yeux de la Vierge. Je voudrais aussi t’expliquer le symbole de la
grenade, aux grains innombrables, qu’Elle tient dans sa main droite...
Je ne puis pas, car comment formuler par des phrases enchaînées à la
suite les unes des autres, une grâce d’oraison qu’ils reçoivent
_simultanément_ par la sensibilité, par l’imagination, par la raison,
par toutes les puissances du cœur et de l’esprit?
Il y a pourtant _un effet_ que tu comprendras parce qu’il est possible
que tu l’aies éprouvé.
Voici ce que quelqu’un, qui l’éprouva, m’en rapporte:--Quand
Notre-Seigneur se rend sensible à une âme, la lumière qu’il dégage,
l’ardeur qui émane de Lui, on peut--quoique cela soit trop faible--les
comparer à l’or effervescent du soleil de midi aux plus longs jours de
l’été. Quand c’est la Sainte Vierge, sa clarté ressemble à celle de la
lune par une nuit de septembre sans nuage. Et son rayonnement argentin
rafraîchit, repose l’âme, calcinée d’amour au contact de son Dieu...
Mais Marie n’est pas seulement la Reine de sapience; elle est aussi la
maîtresse de notre maison terrestre. C’est elle qui commande, avec
sollicitude, aux serviteurs que nous sommes en ces noces de Cana
perpétuelles: la vie catholique. Elle ne cesse de nous désigner son
Fils, et chaque fois qu’elle remarque que nous allons négliger son
service, elle nous prescrit: «_Tout ce qu’il vous dira, faites-le._»
Dès que nous lui avons obéi, l’eau se change en vin--notre routine se
change en zèle--notre âme se fond en Jésus-Christ...
Lorsqu’on récapitule tout ce que nous devons à la Vierge, on prend en
grande pitié nos frères séparés du protestantisme qui se divisent chaque
jour davantage _parce qu’ils ne veulent pas la connaître_. Et l’on prie
pour que cette autre parole de la Sagesse les éclaire: «_Heureux celui
qui m’écoute, qui veille, avec diligence, à l’entrée de ma demeure et
qui se tient au seuil. Celui qui m’a trouvé, trouve la Vie et il puise
son salut dans le Seigneur._»
Ah! qu’ils l’entendent, les protestants, cette monition. Alors ils
deviendront les bergers «de bonne volonté». Ils recevront l’hospitalité
dans la grotte de Bethléem. Il n’y aura plus qu’un bercail et qu’un
troupeau...