Mon Ami, tu désires, m’écris-tu, que je te parle encore du Purgatoire.
Je le ferai volontiers d’autant que cette patrie future m’est chère et
que, par l’oraison, j’y passe bien des heures. Je te donnerai aussi
quelques images qui me vinrent comme je faisais, pour des morts aimés,
une neuvaine à Marie Immaculée dans l’octave de l’Assomption.
L’état des âmes qui constituent l’Église souffrante a été décrit par
sainte Catherine de Gênes dans cet incomparable _Traité du Purgatoire_
dont, on peut dire, sans crainte d’exagérer, qu’en soixante-dix pages,
il renferme plus de substance que beaucoup d’in-octavo prolixes sur la
matière. Pas une phrase inutile; tous les mots portent; telle phrase
brève ouvre des abîmes de splendeur. Cet opuscule, c’est, à la fois, une
merveille de concentration et de netteté dans la doctrine. C’est encore
un poème dicté par un Séraphin. Toutes les strophes, sitôt lues, avivent
en nous l’esprit de charité. Elles nous mettent en relation sensible
avec ceux de nos frères qui, délivrés de cet exil: l’existence
terrestre, souffrent par amour afin de mériter la joie de se perdre dans
ce fleuve d’or en fusion: la vie éternelle dans l’absolu divin.
Sainte Catherine montre comment ces âmes se _découvrent_ à elles-mêmes,
en une synthèse indicible, dès qu’elles comparaissent, après la mort, au
tribunal de Dieu. Le Seigneur ne fixe sur elles qu’un regard et, tout de
suite, dans une clarté foudroyante elles discernent les imperfections
qui font qu’elles _doivent_ se juger indignes de la Béatitude ardemment
désirée. «La rouille et les taches de leurs péchés» les défigurent;
alors, se sentant difformes, elles comprennent qu’il leur est aussi
impossible de s’unir à la Beauté parfaite qu’à un charbon de briller
comme un diamant. Sans retard, spontanément, allégrement, elles volent
au Purgatoire. «En ce creuset très saint leur rouille se consume de
telle sorte, par les flammes purifiantes, que l’âme, s’offrant de plus
en plus à l’attrait de la divine lumière, devient de plus en plus propre
à ses infusions.»
Soumises au feu qui les imprègne, «elles endurent des tourments si
formidables et si continuels qu’il n’y a ni langue qui les puisse
exprimer ni entendement qui en puisse concevoir la moindre étincelle.»
Mais, d’une façon simultanée, elles goûtent la présence de Dieu avec une
intensité pour l’expression de laquelle les pauvres mots dont nous
disposons se révèlent d’une pitoyable insuffisance. La Sainte formule
ainsi les dons qu’elles reçoivent: «Comme leur volonté est parfaitement
conforme à celle de Dieu, elles reçoivent les impressions de son amour
avec une si grande abondance que, pour ce qui regarde leur volonté,
elles jouissent d’un contentement parfait. Pour ce qui regarde le péché,
elles sont dans une pureté aussi entière qu’elles l’étaient au moment de
leur création. S’étant accusées, sur la terre, de _toutes_ leurs fautes,
s’en étant repenties sincèrement, ayant eu une volonté effective de ne
les plus commettre, Dieu, par sa miséricorde, leur en remet toute la
coulpe au moment de leur mort. Et il ne leur en reste plus que ces
stigmates de rouille que les flammes expiatoires effacent plus ou moins
rapidement. Ainsi, se trouvant exemptes de tout péché, et déjà unies à
Dieu par leur volonté conforme à la sienne, elles voient Dieu clairement
selon la connaissance graduelle qui leur en est donnée et elles
comprennent de quel accomplissement sera pour elles la totale et
parfaite jouissance de cet Être souverain.»
A mesure que ces âmes se purifient, «Dieu, ajoute la Sainte, leur
prodigue une rosée de grâces de plus en plus abondante et à laquelle
contribuent, d’une manière très efficace, nos prières pour les défunts
et les messes dites à leur intention.» Car, spécifie-t-elle encore,--et
ceci réalise le sublime--«les âmes du Purgatoire sont bien trop éprises
de Dieu pour penser à elles-mêmes...».
Ayant lu, les images que me valut ma neuvaine me montrèrent comment la
Grâce était répartie entre les âmes du Purgatoire. Je vais essayer de te
décrire le symbole de cette divine opération. Ce sera sûrement terne et
gauche, mais enfin je ferai de mon mieux pour te donner une idée
approximative de cette splendeur.
Mon imagination me représenta donc une haute montagne qui était le
Purgatoire. Une lumière d’une blancheur éblouissante, inondait la cime
élancée vers le ciel incandescent dont mes yeux, affaiblis par le péché,
ne purent supporter l’éclat.
Cette clarté, à mesure qu’elle descendait vers la base, se nuançait peu
à peu de rose, puis d’incarnat, puis d’écarlate et se fonçait, de plus
en plus, jusqu’au rouge-sombre. Au pied de la montagne, elle devenait
presque brune et s’arrêtait net sur le bord d’un abîme au fond duquel
régnaient des ténèbres fugilineuses, striées de lueurs livides. Une
rumeur confuse y flottait, faite de gémissements irrités et de
blasphèmes. C’était l’enfer.
Mais de la montagne tout entière s’élevait un hymne d’amour dont les
modulations exprimaient à la fois la peine de l’exil et l’espérance
infinie d’obtenir un jour la patrie céleste. Ce chant, plein d’une
douceur mélancolique, couvrait largement les discordances qui grinçaient
dans la géhenne.
Sur les pentes de la montagne, étagées en gradins, se pressait un peuple
innombrable de grandes roses dont les massifs, couleur de sang caillé,
tout en bas, s’éclairaient, d’une façon progressive, à chaque étage
ascendant, selon les teintes de la lumière miséricordieuse. Et, ainsi,
elles devenaient d’un blanc radieux au sommet. Mais quelle que fût leur
variété, les pétales de toutes s’épanouissaient autour d’un cœur de feu
vermeil.
C’étaient toutes ces fleurs qui chantaient et j’entendis leurs paroles.
Je reconnus les implorations de la séquence au Paraclet:
«Viens, ô Esprit-Saint, du ciel envoie-nous un rayon de ta splendeur.
Viens, Père des pauvres, viens donateur des biens uniques, viens,
illumination des cœurs!
Consolateur débordant de bonté, hôte suave de mon âme,
rafraîchissement velouté!
Pour mon labeur, tu es le repos, pour l’ardeur dont je brûle, une
modération, un soutien dans les larmes de l’exil.
O lumière bienheureuse, remplis jusqu’au plus intime mon cœur qui
t’est fidèle.
Sans ta divinité, il n’y aurait rien en moi, rien qui ne soit impur.
Lave donc les souillures de mon âme, arrose ma sécheresse, guéris ma
blessure,
Plie ma raideur, échauffe ma froideur, redresse mes déviations.
J’ai confiance, je suis ton féal: donne-moi le Septenaire sacré;
Donne-moi la vertu méritoire, ouvre-moi l’asile du salut, accorde-moi
le bonheur éternel,