Il y a des gens qui non seulement ne se confessent pas souvent, mais
qui, lorsqu’ils se résignent à prendre cette mesure d’hygiène, le font
dans des sentiments assez... bizarres.
Un jeudi de semaine sainte, je sortais d’une église. Deux dames, issues
d’un confessionnal et appartenant, je pense, à la bourgeoisie aisée,
marchaient devant moi. Le portail franchi, elles se mirent à dialoguer
d’une voix si perçante qu’il me fut impossible de ne pas entendre leurs
propos.
L’une disait:--Tout de même, l’abbé X... est bien méticuleux. On dirait
qu’il prend plaisir à vous troubler. Croiriez-vous qu’il m’a parlé de
l’enfer!...
L’autre repartit:--Oh! moi, vous savez, ce qu’il raconte, j’en prends et
j’en laisse... Et puis, le diable, n’est-ce pas, c’était bon au Moyen
Age!... (_Sic_).
Cet aphorisme, émis d’un ton de certitude des plus péremptoires, me
cloua sur place. Mais il faut se méfier des écrivains: tout de suite, je
ne pus m’empêcher d’extraire de ma poche mon carnet de notes et d’y
inscrire, d’un crayon diligent, ce que je venais d’entendre. Tout
d’abord, j’eus un mouvement de gaîté. Puis, réfléchissant, il me parut
qu’une telle aberration ouvrait un jour un peu terrible sur l’état d’âme
de celle qui s’y enlisait.
--Est-ce hérésie délibérée, me demandai-je, ou bien est-ce simplement
ignorance? Et, dans ce dernier cas, à qui la faute?...
Il n’y a pas lieu de résoudre ici le problème. Seulement, je dois dire
que cette phrase--_textuellement cueillie au vol_--m’induisit en
déductions pénibles. Par un rapprochement d’idées très normal, je pensai
aux âmes--assez nombreuses, m’ont dit plusieurs prêtres--qui font des
confessions incomplètes. Ces aveugles ne se représentent sans doute pas
le danger qu’ils courent. On devrait leur prescrire la méditation d’un
certain livre qui les éclairerait, d’une manière complète, sur leur cas.
C’est l’ouvrage du Père Zelle (S. J.). Il s’intitule: _la Confession
d’après les grands Maîtres_[6].
[6] Un volume chez Beauchesne, 5e édition.
Je le découvris dans la bibliothèque d’un curé de village. Comme il
gisait en un coin délaissé, sur la tablette la plus élevée, et qu’une
notable couche de poussière veloutait sa reliure, je jugeai que
l’ecclésiastique ne le consultait guère. Je lui demandai ce qu’il en
pensait.
--Bah! me dit-il, c’est un tissu d’exagérations fabriqué par un jésuite
janséniste. Je ne m’en sers pas...
--Un jésuite janséniste, m’écriai-je, ce doit être un étrange
phénomène!... Pour me renseigner plus à fond, je lus le livre.
Eh bien! je ne sais si, par défaut de perspicacité, je me suis imbu de
jansénisme, mais le volume me fut on ne peut plus salutaire. Les
conseils et les avertissements qu’il donne m’ont édifié autant
qu’instruit. Et j’ai saisi quel risque formidable encouraient ceux qui
usent, d’un cœur réticent, du sacrement de pénitence.
Quand on songe que, gardant peut-être quelque péché ignoble sur la
conscience, ils osent ensuite recevoir la sainte Eucharistie, on ne peut
que les classer parmi les disciples de ce moine défroqué qui, sous la
Révolution, consacrait des hosties et les jetait aussitôt dans l’auge de
ses cochons.
Au surplus, l’auteur ne se borne pas à signaler la plaie purulente. Il
apporte, à l’appui de ses dires les témoignages de plusieurs saints
touchant les conséquences de ce sacrilège. En voici deux.
D’abord saint Benoît Labre. «Le saint mendiant était venu à Fabriano. Il
fut prié de visiter une pieuse famille dont il partagea le modeste
repas. A table, comme on vint à parler de la confession, Benoît raconta
qu’une nuit, il avait vu, en un songe mystique, trois processions de
pénitents. La première, se composant de personnages habillés de blanc,
était peu nombreuse; ceux qui formaient la seconde portaient des habits
rouges et leurs files étaient assez longues; la troisième semblait
innombrable et la multitude qui s’y pressait portait des habits lugubres
et noirs.
«Je demandai, ajouta le Saint, la signification de cette diversité de
couleurs et de nombre. Il me fut répondu que la procession en habits
blancs se composait de ceux qui, ayant la conscience purifiée de tout
péché, montaient au ciel aussitôt après leur mort. La deuxième était
formée des âmes qui se rendaient en purgatoire pour achever de
satisfaire à la justice divine. La troisième comprenait les malheureux
pécheurs qui courent vers l’abîme... Oh! toutes ces âmes que j’ai vues
précipitées aux gouffres éternels par le mépris de la confession ou par
des confessions incomplètes et sacrilèges! Elles tombent dans l’enfer
aussi pressées que les flocons de neige pendant l’hiver!...»
Maintenant sainte Térèse. «Dans l’ouvrage du P. Segneri, dont le titre
est: _l’Instruction du Pénitent_,--écrit le P. Zelle,--on trouve ces
remarquables paroles:
«Il est certain que sainte Térèse avait coutume de dire que l’enfer se
remplissait continuellement par les confessions sacrilèges. Écrivant un
jour à un prédicateur, elle lui donnait cet avis:--Mon Père, prêchez
contre les confessions mal faites, parce que le démon n’a pas de piège
avec lequel il prenne tant d’âmes que celui-là...
«Ici je ne veux pas dissimuler que cette affirmation de la Sainte,
toujours si raisonnable et mesurée, me causa d’abord quelque étonnement.
Mais ensuite, _la longue expérience_ que j’ai acquise dans les missions,
où l’on traite avec toutes sortes de personnes, m’a fait connaître avec
évidence que la Sainte n’avait rien exagéré. Beaucoup de pécheurs se
rassurent parce qu’ils se sont confessés souvent et ils ne considèrent
pas que, peut-être, ils ne se sont jamais bien confessés. Sous ce
prétexte trompeur ils marchent à leur perte...»
Grâce à Dieu les bons prêtres zélés pour obtenir de leurs pénitents des
aveux intégraux ne manquent pas. Mais c’est parfois le troupeau des
soi-disant fidèles qui regimbe.
Un ami me racontait: «--Je suivais un Carême prêché par un Capucin dans
l’une des plus grandes paroisses de Paris. Ce religieux, peu enclin aux
homélies sirupeuses, consacra ses trois premiers sermons à l’enfer. Et
je vous prie de croire qu’il nous fit comprendre que nous avions
beaucoup à nous réformer pour y échapper. Après le troisième sermon,
j’allai à la sacristie saluer le curé, prêtre excellent qui voulait bien
m’honorer de son amitié. Je ne pus m’empêcher de lui dire que le
prédicateur m’avait fait grand bien en m’avertissant du risque
effroyable que je courrais par des confessions incomplètes.
«Le curé m’écouta en souriant d’un air mélancolique.
«--Eh bien, me répondit-il, tout le monde ne partage pas votre
sentiment. Je viens de recevoir une délégation de dames qui, se disant
les fondées de pouvoir d’un certain nombre d’auditrices, me firent
entendre que le bon Père les _offensait_ en leur parlant de l’enfer avec
tant d’insistance.
«Elles ont ajouté que s’il continuait, elles déserteraient l’église...»
Il ne fit pas de commentaires. Mais il leva les bras au ciel en
murmurant: «--Quelle pitié!»
Ces dames, si sûres de leur sainteté, devaient appartenir à l’école du
Pharisien dont il est parlé dans l’Évangile selon saint Luc, au chapitre
XVIII: «_Le pharisien, se tenant debout, priait ainsi:--Mon Dieu, je
vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes qui
sont voleurs, injustes et adultères. Je jeûne deux fois la semaine, je
donne la dîme de tout ce que je possède..._»
Cet homme était fort content de lui-même. Mais voici que Notre-Seigneur
déclare: «_Je vous dis qu’il ne s’en alla pas chez lui justifié..._»