LA CONFESSION

Sully-Prudhomme fut un poète qui souffrit beaucoup d’avoir perdu la foi.

Mais aussi pourquoi ne put-il se résoudre à faire ce qu’il fallait pour

la reconquérir? Il est écrit que _le royaume du Ciel souffre violence_.

Ce n’est pas en se confinant, comme ce fut son cas, dans une inertie

larmoyante qu’on force l’entrée de ce paradis intérieur où Dieu nous

rend amour pour amour si nous apprenons à l’y obliger. De notre part, la

faim de le posséder se prouve par la volonté, non par des gémissements

sentimentaux. De la sienne, sa tendresse se prouve par la volonté de

nous assister de sa grâce. Car, comme l’a dit saint Thomas d’Aquin,

«l’amour est dans la volonté».

Méconnaissant ce principe expérimental, imbu d’un déisme flasque, gâté

de sciences décevantes, Sully-Prudhomme se figurait qu’il parviendrait à

concevoir Dieu et à le servir hors des prescriptions de l’Église.

L’orgueil de l’esprit--qui est la pire des concupiscences--l’écartait

des sacrements.

Son excès de confiance en soi-même allait à ce point qu’il nous rapporte

qu’ayant commis une faute grave et étant lacéré par le remords, il gagna

la campagne, fit un trou en terre et y chuchota l’aveu de son péché.

Cette singulière opération ne soulagea nullement sa conscience car il

s’écrie:

Je voudrais bien prier, je suis plein de soupirs!...

J’ai beau joindre les mains et, le front sur la Bible,

Redire le CREDO que ma bouche épela,

Je ne sens rien du tout devant moi: c’est horrible!...

Il existe des gens qui trouvent tout à fait admirable cette

pseudo-confession à l’oreille du Grand-Pan. Tout catholique y voit la

misère d’une âme que le respect humain et une profonde estime de son

jugement propre empêchèrent de s’humilier en s’agenouillant devant un

prêtre qui, même médiocre, aurait eu grâce d’état pour la purifier et

l’éclairer.

Ajoutez que cette pitoyable vergogne, qui procédait aussi de ses

habitudes d’analyses dans le vague, s’aggravait de l’illusion que Dieu

se donne à qui le cherche par des méthodes plus ou moins empiriques et

que sa présence en nous, on peut en obtenir la notion par les A + B

d’une quelconque algèbre.

En somme, il aurait voulu qu’on lui démontrât la Sainte Trinité par

l’égalité des angles d’un triangle rectangle et qu’on lui fournît une

photographie instantanée de l’Annonciation.

Enfin, il ne possédait même pas l’excuse de l’ignorance: ayant eu une

enfance et une puberté pieuses, il connaissait sa religion et il savait

ce qu’elle exige.

L’infatuation de son intelligence, jointe à la vanité particulière aux

écrivains, obscurcirent en lui les clartés qui nous viennent du

sentiment lorsque nous l’appliquons à la solution du problème de vivre

en chrétien. Il prétendait n’avoir recours qu’à la raison.--Or la raison

a du bon pour acquérir la notion abstraite de Dieu, pour le contrôle des

envolées de l’imagination et des mouvements de la sensibilité. Mais elle

ne suffit pas à nous conduire en Dieu parce que, suivant la phrase

célèbre de Pascal: «Le cœur a des raisons que la raison ne connaît

pas[3].»

[3] Maxime si souvent détournée de son vrai sens par de soi-disant

psychologues qui l’appliquent niaisement aux plus piètres des amours

humaines.

N’ayant pas compris cette vérité essentielle, Sully-Prudhomme erra dans

la nuit et fut très malheureux. Il eut beau se pétrir un idéalisme

blafard, il eut beau en distiller des poèmes didactiques et mous: _le

Bonheur_, _la Justice_, il ne réussit qu’à se tourmenter davantage et à

infliger un ennui visqueux aux infortunés qui tentèrent de les lire. En

effet, ses rêveries se formulaient en des strophes traînardes qui font

penser à une procession de limaces dans un potager planté de salades peu

avantageuses. Encore ces mollusques sont-ils d’une belle couleur

orangée, tandis que les alexandrins de Sully-Prudhomme ressemblent à ces

longues limaces, habillées de gris terne et de noir, qu’on rencontre,

après la pluie, dans certains taillis de la forêt de Fontainebleau.

Nulle paix dans l’âme du poète ne résulta de ces rapsodies. Son

inquiétude, la sensation de vide, qui le faisaient tant souffrir,

s’accrurent. Pourtant Dieu lui procura un moyen de se rénover. La

maladie vint, paralysa ses membres inférieurs et le cloua, sans

rémission, sur une chaise longue. Cette épreuve aurait pu lui être

décisive. Mais comme il s’entêtait à remplacer le catéchisme par un

traité de géométrie, il n’apprit point à sanctifier ses souffrances.

Une autre occasion lui fut fournie de s’instruire. Un jour, quelques-uns

de ses collègues académiciens lui rendirent visite. Parmi eux, le bon

Coppée. Celui-ci ne s’était jamais astreint à poursuivre cette

quadrature du cercle: l’existence de Dieu démontrée par la science

exclusivement. Malade, il s’était humblement soumis à la Providence. Il

avait pleuré ses fautes, demandé l’absolution à qui de droit, sans se

disséquer l’âme à perte de vue. En récompense, il avait reçu la grâce

d’aimer la souffrance rédemptrice et celle d’obéir, très simplement, à

l’Église. Il en acquit cette exquise charité qui le rendait si

auxiliateur aux _repentis_ qui venaient lui confier leurs peines. J’en

parle d’expérience...

La conversation s’engagea entre le malade et ses visiteurs. Après

quelques propos sur ses chances de guérison,--espoir à peu près nul et

il le savait,--Sully leur confia qu’il tâchait, sans trop y réussir, de

s’enclore en une sorte d’ataraxie boudhique et il conclut en leur

récitant un de ses tercets d’autrefois:

Ému, je ne sais rien de la cause émouvante,

C’est moi-même, ébloui, que j’ai nommé le Ciel,

Et je ne sais pas bien ce que j’ai de réel...

--Mais, ajouta-t-il, cet expédient ne me console pas toujours... Ah!

j’aimerais mieux croire!

--Croire, s’écria un philosophe imbibé de déterminisme, cela se pouvait

avant le règne de la science. Mais ce stade de l’évolution est

aujourd’hui dépassé. Que certains le regrettent, c’est leur droit; quant

à remonter le courant, pour tout esprit cultivé, c’est impossible.

Alors Coppée, très doucement:--Moi, je crois.

--Vous croyez, s’exclama Sully-Prudhomme, en tendant les mains vers lui,

vraiment, vous croyez?... Ah! que vous avez de la chance!...

--Vous allez à la messe? demanda un autre avec un sourire mi-indulgent,

mi-méprisant.

--Je vais à la messe, répondit Coppée.

Il y eut un silence bref; puis ce fut comme une débâcle d’irréligion.

Chacun expliqua ses motifs d’écarter le catholicisme de son existence.

L’un dénonçait l’absurdité des dogmes; l’autre, à leur encontre, vantait

les splendeurs du paganisme antique; un troisième préconisait la morale

d’Épicure. Chez tous se révélait, pour un observateur, une sorte de

haine sournoise contre l’Église. Ce n’était pas exprimé crûment mais

cela serpentait sous toutes les paroles échangées.

Quand ils eurent fini, Coppée, qui avait écouté sans interrompre, dit

avec calme:--Tout cela, c’est parce qu’on ne veut pas se confesser.

Ils le regardèrent, pleins d’une stupeur irritée. On peut admettre que

Coppée avait touché juste car ils se hâtèrent de détourner la

conversation, tandis que Sully-Prudhomme reposait sa tête sur l’oreiller

en exhalant un grand soupir d’angoisse...

J’ignore comment Sully-Prudhomme a fini. Mais je veux espérer qu’il

reçut les sacrements et que la Miséricorde infinie lui inspira la

contrition. En ce cas, en Purgatoire, il a, sans doute, terriblement

besoin de prières. Car si Dieu se montre indulgent pour les simples et

les ignorants, il est fort exigeant pour ceux qu’il gratifia du don

d’influencer autrui par l’exercice de leur intelligence. Et cela est on

ne peut plus équitable, puisque, s’ils ont usé de leurs talents pour

pervertir ou tourner au doute leurs contemporains, ils furent _le père

qui donne un caillou à l’enfant qui lui demandait du pain, qui donne un

scorpion à l’enfant qui lui demandait un œuf_. Notre-Seigneur nous

avertit, au saint Évangile, qu’il y a là une malice des plus

virulentes[4]...

[4] Depuis que ces lignes furent écrites, j’ai appris que

Sully-Prudhomme s’était confessé et avait reçu le Saint Viatique

très peu avant de mourir. _Laus Deo!_

Quant aux bienfaits de la confession, un mystique ignoré me disait:--A

l’époque où Dieu me fit la grâce de l’aimer pour de bon, j’ai compris

que la communion de chaque jour impliquait la confession fréquente.

Depuis, il ne se passe guère dix jours sans que j’apporte mes immondices

à ce boueux des âmes: le prêtre, pour qu’il les assemble et les vide au

cloaque. Plusieurs estiment que j’outrepasse le précepte et me

considèrent comme un scrupuleux. C’est qu’ils ne me connaissent pas. Si

je faisais devant eux mon examen de conscience, si je pouvais leur

étaler mon être intime, ils constateraient quelles nuées couleur de

fumier et de suie tentent, à toute heure, d’y éclipser le rayonnement de

ce soleil interne: Jésus-Christ. Je n’ai aucun mérite à les dissiper par

l’aveu de mes négligences, de mes manquements à la Loi divine et de mes

offenses qui sont innombrables, puisque, avant d’avoir reçu, de bonne

volonté, l’absolution, mon cœur est comprimé dans les mâchoires d’un

étau, et que j’étouffe tant que les vapeurs malsaines voilent l’astre

d’amour en moi.

Mais après le pardon, quand je me relève avec le ferme propos de me

réformer, je goûte, en son amplitude, la parole de Notre-Seigneur: «Je

vous donne la paix, je laisse en vous _ma paix_.»

Il me semble alors que, détestant mes fautes, je détache Jésus du gibet

d’ignominie où je l’avais cloué, pour l’ensevelir dans le suaire de mon

amour. Je baise, je trempe de mes larmes ses pieds sanglants; je suis

heureux de me déchirer les doigts en enlevant de son front la couronne

d’épines. Je bois de la lumière à la plaie de son Cœur adorable. Et ce

breuvage salubre me rend plus fort pour écarter l’enfer et ses fangeux

traquenards...

Ensuite, l’atmosphère où évoluent mes sentiments et mes idées s’imprègne

d’une clarté nouvelle. Les images merveilleuses qui s’y déploient

symbolisent les vertus que je dois cultiver. Les unes, ce sont des anges

aux ailes d’arc-en-ciel; ils s’appellent Foi, Espérance, Charité.

D’autres, ce sont des colombes poignardées dont la gorge candide se pare

d’une petite croix vermeille; elles s’appellent: Contrition, Humilité,

Joie de souffrir comme Jésus, pour Jésus.

Parfois aussi, c’est le paysage, alentour, qui se transfigure parce que,

comme l’a dit saint Jean de la Croix: «L’âme dont les sens sont purifiés

et soumis à l’Esprit tire de toutes choses sensibles, même de leurs

premières impressions, les délices d’une savoureuse présence de Dieu et

d’une très suave contemplation.»

Je te décrirai un retour chez moi par une fin de journée, après une

bonne confession... J’habitais un village à la lisière de grands bois où

régnaient souverainement la solitude et le silence. Pour regagner mon

logis, j’avais à traverser une futaie rocheuse où les vieux chênes

trapus alternaient avec les pins élancés comme des flèches de

cathédrales et avec ces peuplades frissonnantes que forment mes frères

les bouleaux. La nuit commençante noyait de sombre azur les taillis et

gagnait peu à peu les clairières où le sentier traçait une mince ligne

blanche, de moins en moins distincte. La lune, à moitié de sa plénitude,

montait lentement dans le ciel très pur et argentait, par places, les

frondaisons immobiles. Qu’il était tiède, qu’il était calme, qu’il était

recueilli ce beau soir d’été où toute la nature semblait en prière!...

J’avance sans me presser. J’écoute la forêt énorme respirer dans l’ombre

avec douceur. Je me réjouis de sentir les lianes de mes sœurs les

clématites sauvages qui retombent des branches basses pour me caresser

la tête. Tout, jusqu’au parfum des résines, jusqu’au frôlement des

fougères flexibles contre mes genoux me devient amical. Pardonné, je

reçois cet enseignement que les effluves du Paraclet sanctifient la face

de la terre et ne dédaignent même pas de pénétrer l’innocence du monde

végétal.

Tandis qu’un hymne au Consolateur chantait en moi, je m’y absorbai si

fort que je m’écartai du chemin sans m’en apercevoir. Je m’égarai parmi

les fûts brillants de lune des bouleaux. Foulant la mousse, je descendis

la pente d’une combe; au fond, des blocs de grès rugueux s’amoncelaient

pour former une sorte de caverne assez spacieuse. A cette heure, la

cavité aurait dû être des plus obscures. Mais point: à mesure que

j’approchais, je vis qu’il en sortait une clarté d’or fluide qui me

parut tout à fait insolite. Je crus d’abord que c’était un jeu de lune

aux interstices des pierres... Je dus rejeter l’explication, car l’astre

ne _pouvait_ émettre cette mystérieuse splendeur dont je n’avais jamais

vu l’analogue. Et puis mon cœur brûlait comme il m’arrive chaque fois

que le sentiment habituel de la présence divine se transforme en une

ineffable sensation...

J’avançai encore en formulant, bouche close, des actes d’amour. Plus je

les multipliais, plus la lumière croissait en éclat. Quand je

fus à l’entrée de la grotte, je vis--de quel regard, je ne

sais--l’Enfant-Jésus dans sa crèche. J’eus, en même temps, la notion que

la sainte Vierge et saint Joseph se tenaient en oraison auprès de Lui.

Mais je ne fis que les pressentir sans les distinguer...

L’Enfant me sourit. Et comme je tombais à genoux en m’écriant:--Mon

Seigneur et mon Dieu! il leva la main et traça sur moi le signe de la

croix. Il me parut ensuite qu’il me disait ces mots: «_Lapillus n’a pas

craint les amertumes de la myrrhe; il m’apporte l’encens; je lui

donnerai l’or[5]._»

[5] Lecteur, si tu es fâcheusement muni d’écus, ne vas pas te

méprendre: le symbolisme mystique entend par la myrrhe, _la

souffrance_, par l’encens, _l’oraison_, par l’or, _l’amour de Dieu_.

Je ne saurais décrire le flot d’amour qui me submergea l’âme: je vivais

en Jésus, Jésus vivait moi... Ah! les mots font défaut pour exprimer

cette union totale avec le Bien-Aimé!...

Je dus rester longtemps fondu en mon Dieu, car lorsque je repris

conscience des choses extérieures, la lune déclinait vers l’horizon

occidental...

Ami, ne crois-tu pas que la confession fréquente qui procure de telles

joies est une pratique qui vaut d’être observée?

Lettres à un indifférent · 第 15 / 40 题