MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES.

Turin, le 3 thermidor an VI.

Comme les différentes versions publiées sur la prise de la frégate _la

Sensible_ s'écartent plus ou moins de la vérité, je crois de mon devoir,

citoyen ministre, de vous la faire connaître et de vous mettre à même de

rendre justice à qui elle appartient.

Cette frégate, de trente-six pièces de canon de douze, commandée par le

capitaine Bourdé, avait été d'abord armée en flûte à Toulon; le général

en chef lui fit rendre ses canons à Malte, et l'expédia pour porter en

France des dépêches importantes confiées au général Baraguey-d'Hilliers.

Les drapeaux de la religion et quelques objets de curiosité furent aussi

déposés à bord du même bâtiment.

On compléta l'équipage de guerre avec des matelots la plupart

napolitains, délivrés de la chaîne par l'arrivée des Français à Malte.

La disette d'hommes ne permettait pas de choix. _La Sensible_ mit à la

voile le 1er messidor. Le vent du nord-ouest soufflait avec violence. Le

8, à quatre heures du soir, le même vent nous tenait encore au-dessous

des attérages de Sicile, quand on découvrit une voile au nord-ouest,

dans la direction de Maretimo. On fit les signaux de reconnaissance. Le

bâtiment qui venait sur nous y répondit en arborant le pavillon espagnol

au grand mât. À sa voilure on le reconnut néanmoins pour anglais. Il

marchait avec une célérité surprenante. La nuit vint, mais le clair de

lune était si beau que les deux bâtimens ne se perdirent pas de vue; à

onze heures on fit _branle-bas_ de combat. L'eau-de-vie fut distribuée à

l'équipage; on partagea aux passagers le peu d'armes qui étaient à bord.

Ceux à qui l'on ne put pas donner de fusils furent armés avec des

sabres. À deux heures du matin, les deux bâtimens étaient à portée de

canon. L'action ne s'engagea cependant qu'au point du jour. Le capitaine

Bourdé, reconnaissant la supériorité de l'ennemi, dont la frégate, armée

de quarante-quatre pièces de canon, portait du dix-huit en batterie, et

des caronades de vingt-quatre sur son gaillard d'arrière, résolut de

tenter l'abordage. C'était en effet le seul moyen d'abréger la

canonnade, que nous ne pouvions supporter qu'avec désavantage.

L'Anglais, après nous avoir lâché sa première bordée à la demi-portée de

fusil, se laissa arriver sur nous de manière à engager notre beaupré

dans ses agrès. Il eût pris ainsi la frégate dans sa plus grande

longueur, et nous aurait foudroyés de toute sa batterie, sans avoir rien

à craindre que les deux canons de chasse qui étaient sur le gaillard

d'avant.

Notre capitaine prévint cette manoeuvre en opposant son travers au

travers de l'ennemi, qui alors nous lâcha sa seconde bordée à la portée

de pistolet. L'effet en fut terrible. L'artimon fut presque coupé, et le

cabestan mis en pièces. Soixante hommes, parmi lesquels se comptent

quinze morts, furent, mis hors de combat.

Les deux frégates se joignent. On crie _à l'abordage!_ Le général

d'Hilliers descend dans la batterie pour faire monter l'équipage.

Indifférens à l'honneur de notre pavillon, les bandits avaient abandonné

leur poste dès la seconde décharge. Ils n'obéirent ni à l'invitation, ni

à la menace, ni même aux coups. Ils étaient encore galériens, quoique

libres. Les chefs des pièces seuls s'étaient fait tuer à leur poste;

ceux-là étaient Français.

La lâcheté de ces étrangers fit tourner contre nous la manoeuvre hardie

du capitaine. Abordé par la frégate qu'il avait voulu aborder, il fut

obligé de céder, après avoir été blessé lui-même. Observons toutefois

que ce n'est pas par son ordre que le pavillon ne flottait plus à la

poupe; un boulet l'avait fait tomber; de sorte qu'on se battit quelque

temps encore après qu'on semblait avoir amené.

Nos officiers se sont conduits avec autant de bravoure que

d'intelligence. Le lieutenant Taneron fut blessé au moment où il sautait

sur la frégate victorieuse. Les passagers soutinrent courageusement le

feu de l'ennemi et lui ripostèrent autant que le permit le mauvais état

des armes qu'on leur avait données. Trois d'entre eux perdirent la vie;

parmi les morts, on remarque l'infortuné d'Omonville, ci-devant

commandeur de Malte: il retournait en France en vertu du traité. Le

jeune Catelan fut blessé, d'autres chevaliers de Malte furent plus

heureux que lui, sans avoir été moins braves.

C'est à tort qu'on attribuerait à des Maltais la perte de la frégate.

L'équipage, ainsi que je l'ai observé, avait bien été complété à Malte,

mais complété avec des forçats napolitains pour la plupart, gens sur la

bravoure desquels on était loin de compter. Aussi avions-nous ordre

d'éviter le combat, que la marche supérieure de l'ennemi, et surtout le

défaut subit de vent nous contraignirent d'accepter.

Je laisse à votre discrétion, citoyen ministre, à faire de cette lettre

l'usage que vous croirez convenable. Rappelé en France par le mauvais

état de ma santé, et forcé de voyager lentement, je craindrais d'arriver

trop tard à Paris pour faire connaître au gouvernement ces détails, de

la véracité desquels je réponds.

Agréez les sentimens de fraternité de votre concitoyen,

ARNAULT.

]

[18: C'est dans une satire, intitulée _les Arts_, que se trouve la

substitution de noms qui donna lieu à ce duel qu'un _erratum_ pouvait

prévenir. En parlant du Louvre, à propos des tableaux exposés cette

année-là par l'école française, Despaze avait dit:

Quoi! l'on vénère ici l'ombre de Michel-Ange,

Et l'on y laisse entrer Laurent, Ledoux, Mirvaut,

Petit, Lucas, Colas, Gensoul, _Dubos_, Ravault!

Au lieu de _Dubos_, il y avait _Dabos_ dans le manuscrit. Le poëte paya

pour l'imprimeur. Dubos, dit Despaze dans une autre satire adressée à

l'abbé Sicard,

Dubos voulut punir l'audace

D'un U qui, dans mes vers, d'un A surprit la place,

Et pour ce grand forfait, atteint d'un plomb brûlant,

Sur un lit de douleur je fus jeté sanglant.

Dubos, assez présomptueux de sa nature, était aussi assez susceptible.

Cela lui porta malheur. Un jeune homme, dont il avait traité le père

avec peu de ménagement, lui ayant demandé raison de ce fait, le tua d'un

coup d'épée. Il avait alors soixante ans passés.]

[19: «Si je relis les Satires (les satires de Chénier), disait M. de

Chateaubriand dans un discours qu'il avait composé pour sa réception à

l'Institut, où il avait été nommé à la place de Chénier, j'y retrouve

immolés des hommes qui sont au premier rang de cette assemblée:

toutefois ces Satires, qui sont écrites d'un style élégant et facile,

rappellent agréablement l'école de Voltaire, et j'aurais d'autant plus

de plaisir à les louer, que mon nom n'a pu échapper à la malice de

l'auteur. Mais laissons là des ouvrages qui donneraient lieu à des

récriminations pénibles.»]

[20: _Léger_; ce n'était pas un homme sans esprit; il a fait pourtant

une grosse sottise au moins dans sa vie: si ce n'en est pas une que

d'avoir troqué contre la veste de Gille la robe de Rollin quand le

professorat ne le nourrissait plus, c'en était une certainement que

d'avoir voulu reprendre la robe de Rollin après avoir porté pendant sept

ou huit ans la veste de Gille. L'adjectif ne s'accordait, plus cette

fois avec le substantif. On trouverait cependant dans les cartons de

l'Université impériale des lettres qui prouvent que cet ex-professeur

aurait fait publiquement ce solécisme pour peu qu'on s'y fût prêté; on y

verrait qu'il traita d'ennemis de la philosophie les gens sensés qui lui

firent quelques observations sur les inconvéniens de ce nouveau

travestissement. Mieux avisé ensuite, il se retourna d'un autre côté, et

obtint, je crois, une place dans l'administration. J'ignore toutefois

quel costume il portait quand il est mort.]

[21: _Begearss_: anagramme de _Bergasse_. Vengeance moins cruelle que

l'outrage qui l'a provoquée. Ce _malheureux sue le crime_, avait dit,

dans son Mémoire pour le banquier Korneman, Bergasse en parlant de

Beaumarchais qui, assez étourdiment, s'était mêlé d'une querelle de

ménage, et, prenant le parti de Mme Korneman contre son mari, avait _mis

son doigt entre l'arbre et l'écorce_, ce dont il faut se garder, dit

Sganarelle, mais ce qu'on peut faire pourtant _sans suer le crime_. J'ai

connu Bergasse et Beaumarchais. Rien de plus opposé que leurs

caractères: avides de renommée l'un et l'autre, ils l'obtinrent d'abord

par des écrits publiés à l'occasion d'un procès. Mais, dans ses

Mémoires, Beaumarchais se défendait, et dans les siens Bergasse

attaquait. Tourmenté par la bile, Bergasse, honnête homme sans

contredit, était de l'humeur la plus morose. Rien de plus gai au

contraire que Beaumarchais, qui était, quoi qu'on ait dit, un fort

galant homme, et qui, de l'aveu de tout le monde, était un des hommes

les plus aimables qu'on pût rencontrer. Sa maison est aujourd'hui le

grenier à sel; elle n'a pas trop changé de destination, disait le

président M***.]

[22: Voir au Ier volume, chap. II, p. 131.]

[23: _Le Congrès des Rois_, titre d'un opéra-comique où les rois ennemis

de la France, c'est-à-dire tous les rois régnans, le grand-turc excepté,

étaient mis en scène et délibéraient accroupis dans des cruches. Puis,

frappés d'une terreur panique aux approches des bataillons républicains,

ils sortaient de leurs coquilles et se sauvaient déguisés en

_sans-culottes_.

Cette farce, plus ridicule qu'amusante, et qui ne rappelait certes pas

par l'esprit celles d'Aristophane que l'auteur avait eu la prétention

d'imiter, ne contenait d'un peu plaisant que trois ou quatre couplets

chantés par le roi d'Angleterre, George III, qui les fredonnait tout en

pêchant des grenouilles. Voici ceux dont je me souviens; ils sont sur un

air qui n'est guère connu aujourd'hui que des _houzards_. L'échantillon

donnera une idée de la pièce.

Je suis roi d'Angleterre,

J' m'en _ris_.

Un trait de basson faisait entendre ici en place du mot souligné celai

qui se trouvait dans le refrain de la chanson populaire, mais qu'on ne

croyait pas devoir articuler en scène, quoique le _père Duchène_ ou le

misérable _Hébert_ qui souscrivait de ce nom ses atroces facéties, en

fît journellement retentir les rues.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 46 / 53 题